II. — LA PHYSIQUE
Sous ce titre nous groupons toutes les études relatives aux manifestations de l'Idée dans l'ordre sensible. Avant d'examiner la structure du monde corporel, et de l'homme en particulier, il faut établir les principes généraux du monde phénoménal.
1) Voir les éléments de la controverse chez Zeller, II, 1, pp. 707 et suiv.
57. Principes g'énéraux du monde phénoménal. La matière et l'âme du monde. — Platon pose en thèse que les choses sensibles sont une manifestation partielle et incomplète des Idées, auxquelles il conserve avec un soin jaloux le monopole de la réalité. Qu'est-ce qui oblige l'Idée à descendre de l'état suréminent qu'elle occupe dans le monde absolu, pour se communiquer au contingent ? Et peut- elle s'éparpiller dans les formes infiniment nombreuses du changeant et du périssable, sans perdre du coup son unité et ses attributs essentiels ? Platon ne s'occupe ni de l'une ni de l'autre de ces difficultés. Sa thèse est un postulat, et tout son effort porte sur l'explication d'un fait dont il présupi)ose la possibilité. A cet effet, il fait appel à la matière et à l'âme du monde.
P La matière rend compte de toutes les imperfections de la nature, que Platon ne pouvait rattacher, comme telles, à l'Idée. De même que l'Idée est le principe de réalité, de même la matière est le pur non- être. La matière platonicienne n'est donc pas une masse préformée, — comme on le pourrait croire en lisant les descriptions poétiques du Timée — mais un néant, un indéterminé (aîretpov). Elle est l'élément « informe et invisible r, condition du devenir sensible de l'Idée, et cet élément indéterminé au sein duquel les phénomènes évoluent est Yes2Mce ou le lieu vide. Ainsi la matière n'est pas, comme pour Aristote, ce dont les choses sensibles sont faites, mais ce dans quoi elles apparaissent. C'est dans ce sens que pour Platon les choses sensibles, connues par l'opinion, sont un mélange (ar/.rov) d'être et de non-être, ou une projection de ridée dans l'espace.
Mais l'espace n'est que la condition de l'apparition de l'Idée. Commeyit l'Idée vient-elle se refléter dans le phénomène l Par ^intermédiaire de l'âme du monde.
2° Uâme du moyide est le trait d'union entre l'Idée et la matière. Elle est formée par le démiurge d'un alliage de l'un et de l'autre, (clivée par le milieu en deux parties repliées en cercle et entourant le monde). Harmonieusement constituée
50 LIVRE II. LA PUlLOSOrUlE GRECQUE.
suivant des proportions géométriques ^), elle rend compte de la beauté du monde sensible. Platon, visiblement inspiré de la constitution de l'homme, fait du monde un grand animal, composé d'un corps visible et d'une âme invisible. L'âme imprime le mouvement à la colossale machine, à savoir le mouvement circulaire^), considéré par toute l'antiquité comme le plus parfait. Enfin, l'âme du monde est douée de connaissance, et le mouvement sphérique par lequel elle se replie sur elle-même et revient à son point de départ est à la fois le symbole et l'expression sensible de sa vie consciente.
Tout originale et poétique qu'elle soit, cette imagination d'une âme du monde ne fait qu'accentuer, sans rien expliquer, l'affirmation initiale de la physique. Elle ne montre pas le canal par lequel l'Idée descend. Elle laisse debout le dualisme principiel de deux notions irréductibles : l'Idée et le phénomène.