Structure du monde corporel. Le mécanisme. — 1° Les
substances corporelles se réduisent à des figurations de corps simiyles. D'accord avec la science antique, Platon admet l'existence de quatre corps élémentaires : l'eau, l'air, le feu, la terre, dont la combinaison donne naissance à toutes les substances corporelles. Toujours hanté par le besoin d'expliquer l'esthétique du monde, Platon réduit ces corps simples à des figures géométriques régulières : le tétraèdre régulier est la forme fondamentale du feu, l'octaèdre régulier celle de l'air, l'icosaèdre régulier celle de Peau, le cube régulier celle de la tei're. Les surfaces planes, formant les côtés de ces quatre solides réguliers, ont pour formes génératrices des triangles, et ces triangles reflètent les proportions les plus parfaites : le triangle rectangle scalène pour le feu, l'air, l'eau; le triangle rectangle isocèle pour la terre ^).
1) Les mathématiques tiennent le milieu entre la connaissance vulgaire et la connaissance philosophique (p. 44, n.2). — '^) A cette conception, Platon rat. tache son système astronomique. — 3) Le triangle cquilatéral est la hase des tétraèdre, octaèdre, et icosaèdre réguliers. Il se décompose en six triangles rectangles scalènes (c'est-à-dire des triangles dont l'hA^poténuse a le double du ])lus petit côté). Au contraire le carré, base du cube, se décompose en triangles rectangles Isocèles.
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Il importe de remarquer que ces surfaces ne sont que des sections de l'espace et ne délimitent pas quelque masse matérielle. Supprimez ces formes géométriques, vous obtenez comme résidu, non point un substrat informe, mais le ur, ^'i', le non-être, ou l'espace vide. Ainsi les éléments de la nature ne sont pas des corps irréductibles, mais des surfaces irréductibles : conception qui est on parfaite harmonie avec la notion platonicienne de la matière.
Les corps naturels sont des assemblages de corps simples. Quant aux phénomènes de transformation substantielle, de croissance et de décroissance, ils résultent d'un simple changement dans la disposition des formes primaires. Puisque l'eau, l'air, le feu ont pour générateur le même triangle scalène, il suffira d'une figuration nouvelle des surlaces des polyèdres pour que l'eau, l'air, le feu se transforment entre eux ').
La terre au contraire, ayant pour base un triangle irréductible au triangle scalène, le triangle isocèle, pourra sans doute se mêler aux autres éléments, mais non se changer en eux et réciproquement. De même, la croissance et la décroissance résultent d'une agglutination ou d'une désagglutination des surfaces ^).
Qu'est-ce qui détermine ces phénomènes de transfoj-mation, de croissance et de décroissance ? Le mouvement.
2° Le mouve))ient est externe aux corps élémentaires, il dérive de Vâme du monde. En effet, l'âme du monde encercle le monde sensible (57, 2^), exerce une pression mécanique sur les corps contenus dans son sein. Comme les corps sont d'inégale grandeur à raison de la figuration des corps simples et de leur agglutination plus ou moins grande; comme, d'autre part, la forme polyédrique des corps leur donne des angles saillants, par suite du mouvement qui agite l'univers, les angles d'un corps pénètrent dans la surface de l'autre; les polyèdres se clivent et se réajustent suivant de nouvelles figurations •^).
On le voit, Platon étale hardiment les deux théories fondamentales du mécanisme (36) ^). La structure du corps simple constitue l'ori-
l) Par exemple, l'unité d'eau (icosaèdre, ayant vingt côtés) peut se transformer en deux unités d'air (octaèdres) plus une unité de feu (tétraèdre), 8 -f 8 4- 4 = 20. — 2) Zeller, op. cit., II, 1 pp. 789 et suiv. — 3) Quand un animal est jeune, dit le Tintée, ses angles pointus et tranchants parce qu'ils sont neufs, labourent et clivent les corps où ils s'implantent, pour s'agglutiner leurs résidus de surfaces. Quand un être est vieux, ses angles s'étant émoussés dans la lutte pour la vie, tout choc amène une déperdition de sa substance. — J) Il ne faut faire qu'une réserve : les corps élémentaires de
ginalité — et encore une fois l'illogisme — du mécanisme platonicien. Car le corps réel est autre chose qu'une colonie de figures vides, et la transition d'une pure circonscription de l'espace à un contenu circonscrit n'est pas justifiée dans le platonisme.
Parmi les divers êtres, dont l'ensemble constitue l'univers i), étudions de plus près l'homme.
59. L'anthropologie. — Dans aucune partie de l'œuvre de Platon, la fusion des mythes et de la philosophie n'est aussi intime — et aussi trompeuse — que dans l'anthropologie.
On peut dire que toute l'anthropologie platonicienne pivote autour d'une théorie de la connaissance intellectuelle ; la conscience et le vouloir y occupent une place effacée. Encore, l'idéologie de Platon est- elle l'oeuvre d'un métaphysicien bien plus que d'un psychologue ; car elle est commandée par sa dialectique.
1. Théorie de la connaissance. Puisque nous connaissons les essences universelles, et que celles-ci ne sont pas réalisées dans le monde sensible, la considération des choses contingentes ne peut engendrer la représentation 'de l'immuable : nos idées sont innées, elles meublent l'âme au moment de la naissance.
La théorie de la préexistence des âmes rend possible celle de l'innatisme. Avant d'être unie au corps, l'âme a contemplé les Idées face à face ; elle en a emporté un vague souvenir dans sa migration vers la vie terrestre. Notre savoir n'est qu'une réminiscence, la sensation éveille des concepts latents, mais on se tromperait en lui attribuant une causalité réelle dans l'enfantement de la pensée : c'est le germe de Yoccasionnalismc.
même espèce, en vertu d'une tendance interne (la pesanteur), se transportent vers un lieu propre et différent. — ') L'univers est sphérique (coniradicliou avec la forme angulaire du polyèdre) et géocentrique ; il comprend autour de notre terre sept sphères concentriques. Les astres sont des êtres vivants, intelligents, d'autant plus parfaits qu'ils sont plus rapprochés de l'âme du monde; pour chacun d'eux le phénomène de rotation autour d'un axe est mis en corrélation avec le phénomène de la réflexion psychique. Platon descend ainsi jusqu'à l'homme et aux animaux. Dès lors, l'univers devient une collection d'êtres vivants, ayant chacun leur âme propre — ce qui n'empêche pas que la collection, comme telle, soit un !^(ôcv parfait.
2. La nature de ïârae. Si la connaissance de l'âme est assoupie, et qu'il faille une sensation pour la secouer de sa torpeur, c'est que le corps est une entrave à la libre contemplation de l'Idée. L'âme ici-bas est dans un état violent, contre nature. Elle est semblable au dieu marin Glaucos, rendu méconnaissable par le revêtement de mollusques et de serpents qui s'est collé à sa chair [Répuhl. X, Gll). C'est pourquoi l'âme aspire à se libérer du corps dont l'union lui pèse.
Bien que l'union de l'âme et du corps soit artificielle et extrinsèque, Platon est forcé de reconnaître le commerce réciproque des deux éléments constitutifs de l'homme, et notamment les répercussions de la vie organique sur la vie intellectuelle et morale. Pour expliquer cette antinomie, il divise l'âme en deux, ou même en trois parties : la partie intelligente et immortelle de l'âme, ou la pensée (voO;) — et la partie inintelligente et périssable. Celle-ci comprend à son tour une partie noble, le vouloir (3-^^.6;) ou les mouvements qui accusent le sentiment de la valeur personnelle, — et une partie vile, ou l'ensemble des mouvements sensibles. L'âme intelligente réside dans le cerveau, la partie noble de l'âme mortelle a son siège dans la poitrine, la partie vile dans le ventre. C'est surtout de l'âme intelligente que nous entretiennent les dialogues de Platon. Ils démontrent son immortalité par des arguments empruntés presque tous à la métaphysique.
En résumé, il y a trois âmes en nous, et bien que l'une d'elles puisse être dominatrice, leur coexistence dans un même être brise l'unité de la conscience et la personnalité. L'anthropologie de Platon, comme la dialectique et la physique générale, vient se heurter au dualisme et à la contradiction.