LES ÉCOLES PHILOSOPHIQUES DU III^ ET DU H^ SIECLE AV. J.-C
§ 1, — L'École Péripatéticienne
99. Aristote mort, Théophhaste de Lesbos (f 288/6), un de ses disciples les plus instruits, devint le chef de l'École péripatéticienne. Dans des ouvrages nombreux et synthétiques, il compléta plusieurs
théories logiques et métaphysiques. Eudème de Rhodes, familier d'Aristote lui aussi, fut plus fidèle à ses idées. Mais après, Aristoxène de Tarente introduisit dans le péripatétisme des théories pythagoriciennes, Straton de Lampsaque se départit de son spiritualisme, et à partir de Lycon (226,4) les péripatéticiens, tout en transmettant consciencieusement à la postérité la doctrine du maître, accentuèrent avant tout sa philosophie morale.
En résumé, l'Ecole péripatéticienne n'a rien ajouté de saillant à l'édifice élevé par Aristote.
§ 2. — La Philosophie stoïcienne
Mieux que ses rivales, la philosophie stoïcienne reflète le cosmopolitisme naissant de la philosophie. Loin de se présenter comme une masse impénétrable aux théories étrangères, elle s'ouvre au contraire toute large à leur influence.
100. Objet de la Philosophie stoïcienne. — 1° Morale. Tous les stoïciens sont d'accord pour enseigner l'importance primordiale et suprême de l'éthique.
2° Physique. Quelques esprits exagérés, Ariston par exemple, veulent interdire au philosophe toute autre préoccupation. Mais tel n'est pas le sentiment des grands représentants du stoïcisme. Zenon DE CiTiuM (vers 342-270), fondateur de l'école, Cléanthe, son successeur immédiat (vers 331-251), Chrysippe (vers 281/76-208/4), le vulgarisateur et l'ordonnateur des idées stoïciennes, préconisent expressément l'étude de la physique dans ses rapports avec l'éthique. Car l'homme est un être de la nature, et ses activités, comme celles des autres êtres, sont dépendantes des lois cosmiques.il doit les connaître pour agir conformément à leurs prescriptions.
30 Logique. Il faut aussi ranger la logique parmi les sciences philosophiques, car elle nous apprend à discerner le vrai du faux, et il importe de baser sa conduite sur des connaissances certaines.
Nous étudierons successivement la physique et la morale stoïciennes, en distinguant les principes généraux et les applications i).
1) Les stoïciens ont repris bon nombre de problèmes de logique formelle, traités par Aristote, notamment la matière des catégories et des syllogismes. Sans avoir une grande valeur intrinsèque, leur logique n'i n est pas moins originale. File est tout eniière nominaliste. V. Brochard, Sttr la logique des stoïciens. {Arch. f. Gesch. cl. Phil., 1892, pp. 449 et suiv.).
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101. Principes g"énéraux de la Physique stoïcienne. — Quatre idées résument la physique stoïcienne :
l^ Le matérialisme. Les êtres corporels sont les seuls êtres réels. Par corps ^ il faut entendre non seulement les substances corporelles, mais les propriétés, même les connaissances, les sentiments, les vertus qui affectent les substances. Cependant les stoïciens font fléchir la rigueur de ce principe absolu et, sans reculer devant la contradiction, ils enseignent l'existence de certaines choses incorporelles. Parmi les êtres incorporels, figure le Xô/.-ôv ou l'objet de nos représentations générales (102).
Puisque les propriétés des choses se réduisent aussi à de la matière, et que néanmoins elles sont distinctes de la substance où elles apparaissent, les stoïciens sont forcés d'admettre la compénétration de particules matérielles dans un même lieu. C'est la KpoLcjiç, ôl oXcov ^j.
2^" Le dynamisme (36;. La matière est douée d'un principe interne d'activité. Ce principe de la force cosmique est l'air chaud [nvzvjj.cf), souvent identifié à la chaleur ou au feu. Ce sont les tensions diverses (rovo;) de ce T:vzx)i).a qui expliquent l'apparition des propriétés et des états des corps (Heraclite).
3° Le panthéisme. Le Trvsuua est unique. Toutes les activités jaillissent en dernière analyse d'une cause suprême et par- Niâite, dont l'unité d'action peut seule expliquer la beauté, l'harmonie, la finalité du monde. Cette cause suprême est Dieu. Il est air, chaleur, feu; il est aussi intelligence, bonté, âme du monde. Réunissant les attributs physiques et intellectuels, on peut dire que Dieu est Y intelligence ignée du monde. Et comme la force [tzvivu.o] est un principe interne de la matière i2°), et matérielle elle-même (P), Dieu est à la fois la matière originelle et le principe dynamique de toutes choses. Les êtres de la nature ne sont que des coulées de la matière divine, des efiluves du soufile divin.
Pour désigner cette force plastique du Trvcu^.a suprême, les
1) Les stoïciens ont créé une terminologie philosophique remarquable de précision.
stoïciens l'appellent loyo-. o-Trsp/uLartzô;, l'idée génératrice, tout comme ils appellent Aoyot «TTrepaarr/tol, raisons séminales, les forces particulières des divers corps et notamment celle qui est inhérente à l'âme humaine.
4° Le déterminisme cosmique est une conséquence du panthéisme dynamiste. Le monde est un système fermé de phénomènes enchaînés les uns aux autres et qui représentent chacun un stade déterminé de l'évolution divine. Dieu se développe nécessairement, suivant sa nature : cette absolue nécessité de chaque stade de son devenir est la fatalité (ct^aappÉvyj). Dieu la connaît, car il est providence, mais il la subit. Les stoïciens ont vainement tenté de concilier avec cette théorie, l'existence du mal physique et moral dans le monde.
102. Applications des principes g-énéraux de la physique à la psychologie. — La physique ayant pour objet l'étude des divers êtres de la nature, les stoïciens appliquent tour à tour au monde inorganique, aux plantes, aux animaux, à l'homme les principes généraux que nous avons énoncés. Nous nous bornerons à esquisser les idées fondamentales de leur psychologie.
Y La connaissance. — a) Son origine et sa nature. Avant de connaître actuellement, l'âme ressemble à un feuillet blanc sur lequel aucun caractère n'est tracé. La sensation est le principe de toute connaissance. De la sensation naît le souvenir, de souvenirs multipliés naît l'expérience, de raisonnements sur l'expérience naissent les concepts par lesquels nous franchissons le domaine de l'expérience ; de la combinaison des concepts naît la science. Ainsi la pensée n'est qu'une sensation élaborée, une sensation collective. Entre la chose réelle (rL»y;^àvov) et le mot, le son (cpcovat, (7r,uy.îvov) se place l'objet de nos idées générales (^exrov).
b) Certitude de la connaissance. lia certitude existe. Les stoïciens défendent son existence contre les sceptiques. Ni les uns ni les autres ne posent la question de la certitude sur son terrain propre, à savoir l'analyse de nos facultés de connaître ;
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ils en font une dépendance de la morale. Tandis que les sceptiques nient l'existence de connaissances certaines, parce qu'ils la croient superflue à leur éthique, les stoïciens l'affirment parce qu'ils la croient nécessaire. Sans connaissances certaines, disent-ils, impossible de conformer sa conduite à des représentations vraies. Le besoin pratique est l'argument décisif contre le doute.
Le critère de la certitude est purement subjectif. C'est la force de conviction (x.araXy]7rriKov) inhérente à une représentation, le pouvoir que possède une connaissance de provoquer notre adhésion invincible. Par une étrange contradiction, ils attribuent cette force non pas aux sensations, mais aux concepts (A£/cra) — alors que la représentation générale, ne correspondant à rien de corporel, devrait être essentiellement fausse (101, P).
2° La volonté. Le déterminisme des actes humains n'est qu'une application du déterminisme cosmique. Les stoïciens font de vains efforts pour sauvegarder la liberté, en confondant l'acte libre avec l'acte volontaire. Ils parlent encore de la responsabilité morale, mais ils la font dériver du rapport qu'il y a entre un acte et la détermination — fatale — de notre volonté.
B"" La nature de ïâme. L'âme est une émanation de Dieu, ou de l'âme du monde, un peu d'air chaud, un nvevuo:. Depuis longtemps, l'air chaud (nvevaa) remplissait dans la médecine des Grecs un rôle prépondérant et suffisait à expliquer les états normaux et anormaux des fonctions végétatives. ^) Les stoïciens ont renchéri sur cette conception physiologique, en confondant le Tivsupa avec l'âme elle-même, l'activité avec le principe d'activité.
Cette idée dominante du stoïcisme se reflète dans ses théories sur V origine de l'âme, sur son siège, sur ses parties constitutives, ^nv sa vie future. L'âme de l'enfant est une particule de matière se détachant de l'âme des parents. L'âme a son
1) SiEBECK, Geschichte der Psychologie, I, 2 (1884), p. 133.
siège dans la poitrine, où la respiration insuffle l'air chaud. De la poitrine aussi jaillit la parole, l'expression la plus immédiate de l'âme pensante. Avec l'air que le cœur projette dans l'organisme, l'âme se répand par tout le corps, et le compénètre (v. p. h. la xpâfTt; di ô7cov). Les stoïciens multiplient à plaisir les parties de l'âme. La raison néanmoins est la partie directrice (/^'/saoytxov), principe du moi et delà personnalité. Ainsi le stoïcisme reporte dans sa psychologie, le monisme général de sa physique. A la fin des temps, quand le monde sera consumé par le feu, l'âme sera absorbée dans le sein du Wvijixj. divin. Elle survit donc pendant quelque temps au corps. Cette survie estelle le privilège des bons ou est-ce la destinée commune? les stoïciens ne sont pas d'accord sur ce point. La théorie de la survie est une entaille aux principes purs du matérialisme, nécessitée par les exigences morales.
103. Principes généraux de la morale stoïcienne. — P Vertu et bonheur. L'homme a vis-à-vis des autres êtres, la supériorité de connaître les lois cosmiques auxquelles il obéit fatalement. Conformer notre vie à ces lois cosmiques, régler notre conduite sur notre nature éminemment intellectuelle, et faii'e de la rationalité le seul mobile d'action (ôjULoAovoupsvwç rfi (puast î^y-v), tel est le principe constitutif de la moralité et de la vejiu stoïciennes. Or, la subordination de nos actes à la raison réalise en même temps le bonheur, vers lequel tendent nos aspirations spontanées. 11 s'ensuit que la vertu est le bien suprême et unique.
Dans sa notion positive, la vertu est une autodétermination de la volonté à agir en conformité avec nos connaissances vraies, abstraction faite de tout autre mobile de conduite. Elle a son fondement dans la science (Socrate) et son couronnement dans l'action. La vertu ne se réduit pas à la science (Socrate, Cyniques), mais elle la dépasse, car la spéculation n'a d'autre raison d'être que de servir de guide à la conduite. En même temps qu'il se replie sur lui-même, le sage
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professe une indifférence absolue pour tout mobile qui n'a pas sa source dans la raison. Cette quiétude apathique de 1 ame qui n'ouvre point ses portes aux troubles du monde extérieur, est l'élément négatif de la vertu stoïcienne (Cyniques).
De même que la vertu est le seul bien, le vice, ou le vouloir contraire à la raison, est le seul mal. Entre les deux existe une incompatibilité essentielle que le stoïcisme accentue outre mesure. Bien et mal ont une valeur absolue, ils sont ou ne sont pas, et ne comportent pas de degrés. Comme ils sont ce qu'ils sont par eux-mêmes, il suit que sous aucun rapport l'un ne peut devenir l'autre. A cette séparation rigoureuse les stoïciens rattachent une démarcation absolue entre les bons et les méchants ; le passage du mal au bien est instantané.
Toute chose qui n'est ni bien en soi, ni mal en soi n'a pas de rapport avec la morale, elle est indifférente (à^Jtàcpopov) ; elle peut servir de matière au vice comme à la vertu. Les choses indifférentes sont indignes du sage. Sans doute les austères moralistes du portique reprochaient à Aristote de faire des biens extérieurs un élément de la félicité (93), mais ils réservaient pour Epicure leurs plus véhémentes attaques. Le plaisir est, selon eux, un indifférent moral; il peut être la conséquence, non le mobile de nos actions (110).
2° Vertu et devoir. La vertu est obligatoire, parce qu'elle a une signification cosmique : elle est la forme de l'activité naturelle de l'homme. Or, la soumission de l'activité des êtres aux lois cosmiques est fatale et nécessaire.
L'esprit se surprend maintes fois à songer à la morale chrétienne, tandis qu'il étudie les développements dont la morale stoïcienne rehausse les notions de droit et de loi naturelle.
30 Yertit et passions. Comme l'homme n'est pas pure intellig(mce, il porte en son sein non seulement une tendance rationnelle, mais des mouvements irrationnels, des passions (TTaO/j). La passion est un emportement désordonné de la raison vers des choses irrationnelles. Elle a son point de départ dans une représentation fausse et s'achève dans le vouloir consécutif
que cette représentation détermine. Comme telle, elle dépend de notre volonté, et partant de notre liberté (102, 2o). Toute passion est mauvaise, elle est une maladie psychique (contrairement à l'opinion d'Aristote). Le sage, maître de lui-même, résiste à ses passions, travaille à les extirper de son âme ; il devient apathique, c'est-à-dire sans passions (àTraGîta) ^).
104. Morale spéciale. — Après avoir défini la vertu, les stoïciens scrutent volontiers le détail des vertus particulières. La diversité des vertus dérive de la variété des circonstances où nous sommes placés et n'entame en rien l'unité de la vertu.
Parmi les vertus ils s'attachent de préférence à celles qui réalisent l'apathie intérieure du sage et règlent les rapports entre les hommes vertueux. L'esprit général de leur morale les porte à amoindrir la valeur de la personnalité. Malgré que, dans leur doctrine, l'homme soit soumis à la fatalité des événements cosmiques, quand il sent que son âme cède à l'envahissement du trouble extérieur, il a le droit de se soustraire par le suicide au fardeau de la vertu qu'il n'est plus capable de supporter. La justice et l'amour du prochain cimentent les relations sociales, mais l'amitié crée entre les sages une solidarité plus étroite.
Quant aux vertus politiques, elles ont pour objet principal de faire naître et d'entretenir un sentiment de fraternité cosmopolite, que le stoïcisme accentue et oppose aux idées nationales et étroites des morales antérieures.
105. Conclusion. — La philosophie stoïcienne accuse la plus intime compénétration de la vie pratique et de la vie théorique. Elle fonde le triomphe de la vertu sur une connaissance approfondie de l'ordre cosmique. A Antisthènes elle emprunte ses principales théories morales, à Heraclite, ses théories physiques ; mais tandis que l'École cynique méprise les recherches spéculatives et que le dynamisme ionien laisse dans l'ombre la valeur morale de la vie, le stoïcisme complète l'un par l'autre, les systèmes qu'il renouvelle. Les éléments du stoïcisme appartiennent au passé, sa formule synthétique est originale.
i) Les plus ardents apôtres du stoïcisme ont été obligés d'atténuer, dans la pratique, l'austère intransigeance de sa morale.