Histoire de la philosophie et histoire de la religion
Parmi les multiples éléments composant un milieu social, et dont l'action se retrouve dans les conceptions philosophiques d'une époque, il en est un qui mérite une attention spéciale, la religion.
La philosophie est la science de Vuniversalité des choses par leurs raisons les plus profondes ^] ; c'est la science qui a potu' objet les causes premières et universelles des choses -).
Or, la religion propose d'autorité à l'homme la solution toute faite sur une foule de problèmes qui intéressent l'ordre universel, — telles la nature de Dieu, ses relations avec le monde visi1)le, l'origine et la destinée humaines, — problèmes que l'investigation philosophique rencontre et qu'elle cherche à résoudre par des procédés rationnels. Ainsi la dogmatique religieuse et la philosophie se retrouvent sur un terrain com-
1) Cfr. Mercier, Iiitroduelion à la Philosophie, dans le Cours de Philosophie. Vol. I. Logique (1897), p. 1. — -) S. Thomas, In Met. I. Lect. 2.
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mun, et la religion ayant précédé la philosophie, elle lui impose naturellement la prise en considération de ses points de doctrine. C'est pourquoi une religion erronée fausse l'orientation philosophique, tandis que la religion vraie est un adjuvant précieux pour les études spéculatives. C'est là une des grandes leçons qui se dégagent d'un examen comparatif de la philosophie indienne, de la philosophie grecque et de la philosophie médiévale, (v. p. 1.)
Dans la mesure où les systèmes philosophiques ont eu des rapports avec les théologies et les religions, l'histoire de la philosophie doit être attentive à l'histoire de la dogmatique religieuse.
3. Philosophie et mysticisme.— Le mysticisme, efflorescence particulière de l'esprit religieux, présente aussi de l'importance à l'historien de la philosophie, car entre la philosophie et le mysticisme, les attaches sont nombreuses et intimes. A travers toutes les époques, mais avec une intensité très variable, on voit se développer des courants de mysticisme. Nous nous réservons d'en parler ex professa quand nous rencontrerons la forme la plus belle du mysticisme, celle qui s'épanouit en fleurs de poésie magnifique dans les siècles du moven acre.
4. Utilité de l'histoire de la philosophie. — Dans ces trente dernières années, l'histoire de la philosophie a pris un essor remarquable. Tous ceux qui suivent le mouvement des idées en notre fin de siècle, peuvent se convaincre que dans l'enseignement supérieur, comme dans les productions littéraires, les systèmes didactiques font défaut et sont remplacés par une histoire des solutions proposées. Cette prédilection pour l'exposé et la critique des pensées d'autrui n'est que trop souvent le résultat d'un troublant scepticisme qui cherche à s'y dissimuler. Ne pouvant aboutir à une conviction personnelle, au milieu de l'anarchie intellectuelle contemporaine, la plupart
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des philosophes trouvent plus aisé de faire le tour des théories, gardant ainsi une liberté de penser qui trouve en elle-même sa satisfaction, combien illusoire! ^)
Pour nous, l'histoire de la philosophie présente une autre utilité. Sans compter qu'elle nous initie à l'état social des âges écoulés, en nous faisant connaître les principes directifs de leur civilisation, elle nous met entre les mains des éléments scientifiques d'une importance primordiale pour la constitution du système philosophique où nous croyons trouver la vérité. Elle nous fait toucher du doigt, en effet, les causes qui provoquèrent l'avènement, l'apogée et la décadence des doctrines qui nous sont chères. Elle nous apprend à discerner l'âme de vérité qui vibre dans les synthèses inconciliables avec nos idées, à accueillir les éléments vrais qui s'y trouvent avec autant de franchise que nous en mettons à répudier les éléments faux qui s'y mêlent. Ce contrôle scientifique des idées d' autrui est bien dans l'esprit du péripatétisme scolastique ; on peut s'en convaincre par ce texte du de Anima de S. Thomas d'Aquin, choisi entre beaucoup d'autres, et dans lequel l'auteur fait sienne la doctrine d'Aristote.« ... necesse est accipere opiniones antiquorum, quicumque sint qui aliquid enuntiaverint de ipsa (anima). Et hoc quidem ad duo erit utile, primo quia illud quod bene dictum est ab eis, accipiemus in adjutorium nostrum. Secundo, quia illud quod maie enuntiatum est, cavebimus « . ^)
Les scolastiques ont eu le grand tort, jusqu'ici, de rejeter en bloc les théories de leurs adversaires, sans prendre la peine de les examiner par le menu. Par là ils perpétuent les griefs que les penseurs de la Renaissance nourrissaient contre les péripatéticiens décadents; ils ressemblent à des gourmets qui repousseraient un plat de fraises qu'on aurait négligé de laver, au lieu d'en essuyer la poussière et de manger un fruit succulent.
>) Cf. notre étude sur Y Enseignement de la philosophie en France. (Revue Néo-Scolastique, 1894, p. 181 et 1895, p. 94.) — 2) De Anima, L. II, 1. 2, in fine.
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5. Lois du développement de la philosophie. — Une étude attentive delà succession des systèmes philosophiques démontre que ceux-ci ne se déroulent pas au hasard, mais obéissent dans leurs filiations à certaines lois, dont le fondement dernier est la nature humaine. L'ensem])le de ces lois constitue la philosophie de l'histoire de la philosophie, dont la Psychologie des peuples (Vôlkerpsychologie), récemment décrite par Lazarus et Steinthal,ne représente qu'un département. ^)Voici quelques-unes de ces lois :
P II y a une succession de cycles philosophiques . La pensée philosophique n'est pas emportée dans un mouvement ascensionnel, ayant pour point de départ une vie rudimentaire, et pour terme idéal un progrès indéfini. Périodiquement elle s'épanouit dans toute sa puissance et, après un certain temps, se replie sur elle-même pour revenir à son point initial. Son histoire comporte donc des alternances de haut et de bas ; chaque période de cette histoire constitue un cycle autonome, régi par ce rythme inhérent aux choses humaines : un développement, une apogée, une décadence. La Grèce et l'Occident médiéval fournissent des exemples classiques de ce mouvement ascendant et descendant ; on les retrouve avec une régularité moindre dans le cycle indien et le cycle moderne. Cette première loi est la condamnation des trois états d'Auguste Comte et de la théorie du progrès indéfini.
2^ Dans chaque cycle philosophique, les problèmes apparaissent successivement et suivant un ordre déterminé. Entre le développement de la vie psychique des individus et de celle des civilisations, il y a des parallélismes frappants. .4 l'éveil de ses facultés cognitives, l'homme se porte spontanénient vers le monde extérieur; ce n'est que plus tard qu'il se saisit comme principe conscient et connaît la nature de son moi. Cette théorie, enseignée par Aristote et S. Thomas ^), trouve
') Cf. notre étude sur Les lois orgoiniques de Vhistoire de la psychologie. {ArcMv.f. Gesch. d. Philos., 1807, p. 393.) — -)V. Mercier, Psychologie, 5me édit. 3me partie. Ch. I, § 3.
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une confirmation remarquable dans le développement de la philosophie chez les divers peuples.
En effet, les peuples comme les individus commencent par l'étude du monde extérieur ; ils s'adonnent à la cosmologie et à la métaphysique avant de cultiver les sciences ps}xhologiques. On peut observer le phénomène en toute sa pureté, dans le cycle indien, le cycle grec, et le cycle médiéval. L'étude de ces trois périodes nous fait assister à des débuts de civilisation ; nous y voyons la race assurer les conditions de sa vie intellectuelle, par elle-même, sans le secours prépondérant d'influences étrangères. La logique apparaît, soit avec les problèmes métaphysiques, soit avec les problèmes psychologiques, suivant que l'on considère davantage la face objective ou la face subjective des opérations qui lui sont propres. Il en est de même de Ycsthétiquc qui soulève des problèmes de métaphysique et de psychologie. Quant à la morale ^), elle suit le développement de la psychologie ; l'étude rationnelle de la fin dernière et de l'acte libre — les deux grands fondements de toute morale — reposant en dernière analyse sur la connaissance de la nature humaine et de ses opérations. Ainsi, dans chaque cycle historique, l'avènement complet de la psychologie coïncide avec la maturité de l'esprit humain, et dans le développement même des études psychologiques, il serait aisé de montrer que l'âge dogmatique est toujours antérieur à l'âge critique ou critériologique.
3^ Les préoccupations do^ninantes et les points de eue de prédilection varient dans chaque période historique suivant la race, le climat, le milieu ambiant. C'est ainsi, notamment, que la philosophie indienne s'applique fiévreusement à la recherche de l'être unique et éternel, le génie grec s'adonne volontiers à la conciliation du permanent et du muable, le moyen âge scrute les points de contact de ses solutions philo-
1) Nous parlons de la morale philosophique, et non des vérités et des préceptes de morale que le peuple puise dans la religion, avant les premières tentatives de culture philosophique.
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sophiques et de sa foi religieuse, les modernes affectionnent le point de vue critériologique.