CHAPITRE 1er
NOTIONS GÉNÉRALES
134. Caractère général. — La philosophie devient théurgique et religieuse. La culture exclusive de la morale avait engendré, durant la période qui vient de finir, une défiance extrême de tout savoir spéculatif. Désespérant de trouver par la voie ordinaire, la certitude et le bonheur, la philosophie les chercha dans un commerce divin. D'une part, elle situa Dieu dans des sommets inaccessibles à la raison. D'autre part, elle admit la communication directe de ce Dieu impénétrable avec l'âme humaine. Cette communication nécessita l'introduction, dans l'ordre subjectif, de nouveaux processus de connaissance, les intuitions extatiques et mystiques ; et la création, dans l'ordre objectif, d'une échelle d'êtres intermédiaires dont les degrés descendent du dieu inaccessible jusqu'à l'homme. Sous l'empire de ces tendances, il était naturel que la philosophie se prît d'engoûment pour les doctrines religieuses, et qu'elle remît en faveur les systèmes antérieurs qui présentaient avec la religion d'étroites affinités.
Les circonstances extérieures favorisent singulièrement cette évolution caractéristique de la philosophie grecque. D'une part, le centre philosophique de cette période est Alexandrie, où se donnent rendez-vous les peuples de trois
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parties du monde. En fondant cette ville, les rois de Macédoine avaient voulu fusionner la civilisation grecque et la civilisation orientale. Pendant deux siècles, la science grecque résista à la science étrangère; mais au début du i®"" s. ap. J.-C, quand le néo-pythagoréisme eut pris l'initiative d'un système théurgique, la pensée grecque alanguie, anémiée, ne sut plus se soustraire à Tinlluence des doctrines orientales, et s'y ouvrit d'autant plus aisément qu'elles apportaient à son mysticisme et à sa religiosité un aliment précieux. — D'autre part, au if s. ap. J.-C, la décadence de l'empire romain marche d'un pas rapide. Le peuple comme les Césars demandent à des religions exotiques, principalement à des religions orientales, une force morale que le Panthéon dépeuplé ne leur fournit plus. L'introduction de ces religions dans la vie publique des Romains exerça une influence indirecte sur la philosophie, car elle invita les philosophes à étudier les dogmes nouveaux. A mesure que la philosophie grecque s'embarrassa de ces dogmatiques erronées, elle perdit de sa force primitive (2).
Exagérant les influences exotiques dont se ressent la philosophie de cette période, quelques historiens en font un mouvement d'idées orientales, et non pas un développement de la pensée grecque. C'est une erreur. Tous les systèmes que nous rencontrerons sont grecs par leur forme, par leur méthode, par un grand nombre de thèses empruntées aux philosophes du passé ; ils se rattachent surtout à la période qui vient de finir par leur propension à négliger la logique, la physique, voire même par leur besoin de chercher en Dieu un appui scientifique et moral que l'homme n'avait pas réussi à trouver en lui-même.
135. Division. — Le caractère que nous venons de signaler se révèle dominateur dans le néo-platonisme, la forme la plus intéressante et la plus importante que la philosophie ait prise à cette époque. Le néo-platonisme remplit les trois derniers
siècles de la philosophie grecque. Il a su formuler une synthèse puissante, remarquable par l'unité et la convergence de ses éléments. C'est son principal signe distinctif d'avec les systèmes similaires qui ont précédé son avènement.
Ces systèmes précurseurs apparaissent à la fin du f" s. av. J.-C. Ils sont plus fragmentaires et moins bien coordonnés ; néanmoins ils ont déteint sur le néo-platonisme ; l'esprit nouveau vit en eux. A ce titre nous les rattachons de préférence à la quatrième période de cette histoire, bien que, par leur chronologie, ils soient contemporains des systèmes éclectiques et sceptiques que nous avons étudiés plus haut.
Ces courants philosophiques qui se sont développés, à Alexandrie principalement, avant l'apparition du néo-platonisme, sont au nombre de deux :
1° Un courant de philosophie grecque, issu d'une restauration des idées pythagoriciennes et comprenant le néo-pythagoréisme et le platonisme pythagoricien.
2° Un courant de philosophie gréco-judaïque ^).
Nous les étudierons dans un chapitre deuxième ; l'étude du néo-platonisme fera l'objet d'un troisième chapitre.