‹ Histoire de la philosophie médiévale (volume 2)Chapitre 57 sur 149 · Division de la philosophie néo-platonicienne. — On · texte numérisé non relu

Division de la philosophie néo-platonicienne. — On

peut assigner trois phases dans le développement du néo-platonisme, suivant les formes qu'il revêt successivement :

P La phase philosophique et scientifique (iif s. ap. J.-C);

2° La phase religieuse (iv^ et v^ s. ap. J.-C.) ;

3° La phase encyclopédique (v"" et vf s. ap. J.-C).

§ 1. — Plotin et la phase philosophique du néo-platonisme

146 Les premiers néo-platoniciens. — Ammonius Saccas (t vers 242 ap. J.-C.) est désigné comme fondateur de l'Ecole néo-platonicienne. Mais ni lui, ni ses deux disciples, OrigÈxNe le philosophe et Cassius Longin, n'ont formulé ce monisme absolu qui distingue la philosophie de Plotin. Voilà pourquoi c'est à Plotin que revient l'honneur d'avoir tracé la voie définitive du néo-platonisme. Egyptien de naissance (204/5 ap. J.-C), après avoir pendant onze ans suivi les

leçons d'Ammonius Saccas, il se rendit à Rome, où il dirigea avec le plus grand éclat une école de philosophie, jusqu'à sa mort en i270. Ses travaux furent rassemblés par Porphyre sous le titre : les Ennéades.

147. Philosophie de Plotin. — Nous suivrons Plotin dans le développement des deux idées fondamentales qui, pour lui, résument la philosophie.

1° Le processus émanatif d'un principe sup7^ême, sow^ce unique de tout ce qui est, rend compte du monde métaphysique et physique. Au fur et à mesure que ce principe déploie son énergie, il s'épuise; ses déterminations, de moins en moins parfaites, suivent une marche descendante, dojit voici les étapes :

a) L'Un. Km sommet du monde intelligible, profondément séparé du monde sensible (Platon), trône une Essence Suprême. Pour sauvegarder sa transcendance, Plotin la déclare absolument indéterminée (à'Treipov). Car toute détermination, dit-il, implique une limite. L'Être suprême n'a aucun attribut, pas même l'intelligence ou la volonté. En effet, la connaissance et le vouloir supposent au moins la dualité du connaissant et du connu, du voulant et du voulu ; or toute dualité est inconciliable avec l'infiniment parfait. Toutefois ce concept négatif ayant pour base la perfection de Dieu, Plotin a recours à des descriptions positives, dont il reconnaît d'ailleurs l'insuffisance. Il représente volontiers l'Être suprême, comme le premier (to Trpwrov), Y un, la bonté (Platon), la lumiè^^e, la cause universelle.

Immuable en lui-même, l'Un premier ne répand pas sa substance dans les autres êtres, ainsi que l'enseigne le panthéisme ordinaire ; mais il les compénètre par son activité, et ce que nous croyons être la substantialité propre des choses n'est que le produit de cette activité divine. Encore cette effusion de l'activité divine dans les divers êtres n'est pas directe et immédiate ; elle se fait sentir par des activités intermédiaires, émanant successivement l'une de l'autre. Et comme l'effet

est toujours moins parfait que la cause, ces activités s'échelonnent du plus au moins parfait, chacune occupant un degré d'autant plus bas que le nombre d'intermédiaires par lesquels elle communique avec l'énergie divine est plus considérable. Quels sont ces intermédiaires dans lesquels l'énergie divine se répand par cascades? Plotin les réduit à trois : l'intelligence et l'âme du monde dans l'ordre suprasensible, la matière dans l'ordre sensible.

b) V Intelligence. L'Un premier se connaît, et donne ainsi naissance au second principe, l'intelligence, le voO?, dont la génération introduit le dualisme dans l'Essence divine.

Le voùç, en effet, est à lui-même son propre objet, et sous ce rapport son objet est un; néanmoins cette unité d'objet comporte une pluralité de représentations. En vertu du principe de la déchéance progressive, le voûc, moins parfait que l'Un, ne peut absorber dans une seule connaissance, l'énergie communiquée par l'Être premier : celle-ci se divise et s'irradie en un nombre considérable à'idées. C'est le xoa-u.o; votî-o; de Platon, avec cette différence essentielle que pour Platon les idées sont des substances (54^, P), tandis que pour Plotin, elles sont des forces (yoe^cd (Juvàpet?), réunies en faisceau dans l'unité du voOç, mais destinées à devenir à leur tour des principes générateurs d'activités.

c) UAme du monde. Le second principe ou le voO;, en produit fatalement un troisième, l'âme du monde. L'âme du monde est un principe hybride, intelligent d'une part comme le voûç où elle contemple les idées, d'autre part, disposé à réaliser dans le monde sensible l'image de ces mêmes idées éternelles. ^) La pluralité qu'elle porte dans son sein est encore enserrée dans l'unité, tout comme dans le voûç, mais elle est sur le point de s'épancher au dehors.

1) En divers passages, croyant mieux faire saisir cette idée que l'àme du monde sert de transition du monde suprasensible au monde sensible. Plotin distingue une double âme du monde, l'âme purement suprasensible, et l'âme déjà en contact avec la matière sensible. Cf. Zeller, op. cit., IIl, 2 pp. 539 et suiv.

LE NÉO-PTATONTSME. 121

Lame du monde, universelle, engendre les âmes particulières, c'est-à-dire les forces plastiques (Xoyot CTTrepuarixoi, cf. 101), les formes de toutes choses. Celles-ci ne sont que des effluves de la vie universelle qui circule à travers tout et dont, en dernière analyse, le ro TrpwTov est la source primordiale.

d) La matière. Comment Plotin passe- t-il du monde suprasensible au monde matériel et sensible ? Comment réduit-il l'un à l'autre, après avoir insisté avec Platon sur la différence fondamentale qui sépare Vidée de la matière ?

Voici par quelle ingénieuse théorie Plotin évite le dualisme auquel tous les platoniciens s'étaient heurtés avant lui : Y âme du monde, ou les forces qui lui sont inhérentes, engendo^e la 'iuatière, et en s' unissant à la matière, produit les êtres corporels et sensibles.

La matière, pour Plotin, n'est autre chose que l'espace qui conditionne toute existence corporelle ; c'est une pure possibilité d'être, un néant, juy] ov (Platon, 57), et Plotin l'identifie avec le mal originel, 7rpwr&v xazov. Mais n'est-il pas contradictoire de faire de la matière un aboutissant de l'idée, du néant une manifestation de l'être, du mal un produit du bien ? Non, dit Plotin, car tout processus générateur entraîne une déchéance du produit engendré. Or, dans la série des générations divines, il doit y avoir un stade dernier, où l'énergie première, affaiblie par des déperditions successives, n'est plus capable de produire du réel. C'est une limite, en deçà de laquelle il ne peut rien j avoir de moins parfait : cette limite est la matière.

Dans le monde sensible, la pluralité est régnante, tandis que dans le monde suprasensible, toute pluralité est contenue dans les liens d'une unité plus ou moins parfaite. Le monde sensible, réalisé dans la matière, n'est que le reflet de principes suprasensibles dont l'unité est aussi inaltérable que celle du soleil reflété par une multitude de miroirs. Le monde sensible est soutenu et engendré à chaque moment par l'âme du monde, de même que le soleil illumine à chaque instant le miroir où il se reflète, et ainsi le monde sensible est le prolongement de la réalité. Plotin se prévalait de cette explication

pour défendre contre les gnostiques la beauté et l'ordre de l'univers.

Tous les chaînons de l'univers sont soudés par une « sympathie cosmique î^ et les pulsations de l'âme du monde dans le moindre des êtres ont leurs répercussions sur tout l'ensemble de son organisme. Le monde sensible est éternel, comme la génération même des activités divines. Plotin expose en détail cette efflorescence des forces plastiques de l'âme du monde dans la nature sensible, depuis le ciel, dont l'âme offre la vie sensible la plus parfaite, les astres ou les dieux visibles de l'univers — et les démons, intermédiaires entre les êtres célestes et terrestres, — jusqu'aux corps organisés et inorganisés de la terre.

L'homme a sa place déterminée dans cet échelonnement hiérarchique. Les âmes ont préexisté aux corps; elles ont demeuré dans le sein de lame du monde jusqu'au jour où la nécessité du processus cosmique a exigé leur union avec la matière. Sur ces données Plotin greffe sans difficultés les théories platoniciennes de l'union extrinsèque de l'âme et du corps, de la survie et de la migration des âmes (59). Seront seules réintégrées dans leur état primitif les âmes qui, au moment de la mort, n'auront plus d'attaches avec la sensibilité ; les autres seront unies à de nouveaux corps, dont la noblesse sera proportionnée à leur degré d'attachement à la matière. Voilà pourquoi le but de la vie et de la philosophie est avant tout de réaliser le retour mystique de l'âme vers Dieu.

2° Le retour mystique de Vâme vers Dieu. En effet, toute la métaphysique de Plotin est une dépendance de cette union mystique, et sert d'acheminement vers sa réalisation. Le bonheur résulte de l'exercice parfait de l'activité intellectuelle ; or, la science véritable est indépendante de l'expérience et de l'opinion, elle relève de la pensée. Dès lors, s'affranchir du monde sensible, s'en purifier (jcaôàpo-i;) et par là même tourner ses regards vers le monde suprasensible, telle est pour Plotin l'essence de la vertu.

L'intelligence a l'être pour objet, et dans son développement subjectif, elle gravit successivement les divers degrés de l'ordre métaphysique. Par voie de raisonnement d'abord, elle connaît les idées et les genres suprêmes. Puis, se repliant sur ellemême, elle contemple directement et sans raisonnement, le monde intelligible. A ce second stade l'âme s'unit au voùç, auquel elle appartient ; c'est par le vovc, et en lui que l'âme parvient à cette connaissance ; elle garde néanmoins le sentiment de sa personnalité. Enfin au troisième stade, l'âme contemple l'Être premier lui-même ; elle devient Dieu. Cette contemplation est confuse, inconsciente, car l'âme à ce moment est surélevée au-dessus de la connaissance et du changement, comme l'Être suprême lui-même. Ainsi, la forme transcendante de l'activité intellectuelle est une forme inconsciente; c'est Veoctase (sxarao-tç) dans laquelle l'âme ravie s'abîme en Dieu. ')

On comprend dès lors pourquoi Plotin cherche dans la religion un moyen de faciliter l'union extatique. Malgré son monisme panthéiste, Plotin souscrit au polythéisme et à la magie, car il divinise plusieurs des énergies de l'Être premier. Par leur intermédiaire, l'homme s'élève plus facilement à VUn absolu — une pensée dont les successeurs de Plotin feront la base du culte polythéiste.

148. Porphyre. — Entre les disciples immédiats de Plotin, Porphyre de Tyr (232/3 — mort après 301) est le phis remarquable. C'est lui qui vulgarisa les doctrines du maître, en les codifiant dans un traité 'x\cpop^ai npbc rà vor\Tk. En métaphysique et en ph3^sique Porphyre n'ajoute rien à Plotin, mais il développe la portée religieuse et ascétique du néo-platonisme.

Tout en écrivant contre les chrétiens, dont il était l'ennemi acharné, Porphyre cherche à édifier la doctrine de l'union mystique sur le culte des divinités, sur la mortification du corps, auquel il impose

') C'est une des premières fois que nous voyons apparaître la connaissance inconsciente. Quand la philosophie moderne étudiera les états inconscients, elle les reléguera dans les formes inférieures de l'activité psychique.

des privations purificatoires pour détacher l'âme de la sensibilité. A ce double point de vue, Porphyre sert de transition entre Plotin et Jamblique.

Porphyre ouvre aussi la lignée des commentateurs néo-platoniciens d'Aristote. Le néo-platonisme, en effet, considérait l'étude de VOrganon d'Aristote comme une introduction à la philosophie de Platon. C'est principalement à la logique formelle que Porphyre se consacre, et il doit au contact du Stagirite la clarté et la précision que la postérité a admirées dans ses commentaires. Son Eto-aywyyj dz ràc 'AgittotHovÇ: liixTYiyopiûLç. nommé aussi mpl rwv Tzivze cpcovwv, fut appelé à un énorme succès. Ce traité ne fut pas seulement commenté par les néo-platoniciens des siècles suivants, il alimenta les discussions de plusieurs générations médiévales. Porphyre fit deux commentaires des Catégories, qu'il défendit contre Plotin, et probablement aussi un commentaire des Premiers Analytiques.

§ 2. — Jamblique et la phase religieuse du néo-platonisme.

149. Jamblique. ~ Les successeurs de Porphyre ne retiennent du néo-platonisme qu'un besoin mystique de surnaturel. C'est ainsi que la religiosité est l'unique préoccupation de Jamblique (mort vers 330). Syrien d'origine, imbu d'influences orientales, il bâtit sur les fondements du néo-platonisme un Panthéon international, où il case toutes les divinités dont le nom lui est connu. Non seulement chaque élément de la métaphysique de Plotin devient un dieu, mais au nom du principe qu'entre toute unité et la plurahté qui en jaillit doit se placer une unité intermédiaire, il peuple la synthèse néo-platonicienne d'une foule d'êtres de pure fantaisie. C'est une débauche d'imagination philosophique, indice non équivoque de la décadence. Sous prétexte que, pour purifier notre âme et nous unir à l'Un-Premier, il faut recourir à l'intermédiaire des êtres divins, élevés au-dessus de nous dans la hiérarchie universelle, Jamblique fait le plus large accueil à la magie, à la théurgie, à l'astrologie, aux prophéties et aux oracles.

Les mêmes tendances se dessinent dans le traité anonyme sur les mystères, écrit par un disciple de Jamblique, et la longue liste des noms qui se rattachent à l'école théurgique du philosophe syrien nous amène au v^ s. ap. J.-C, c'est-à-dire à la fin même de la philosophie grecque.

Mais avant de disparaître, le néo-platonisme se ressaisit un instant et ce dernier reflux de vie donne lieu à une troisième phase de son histoire, la phase encyclopédique.

§ 3. — Le néo-platomsme encyclopédique et la fin de la philosophie grecque l)

150. Caractères de la philosophie pendant cette période. — Pendant la dernière période de son histoire, la philosophie grecque présente les caractères communs à toutes les décadences. Impuissante à créer, elle commente, et veut compenser son manque d'originalité par la masse, la prolixité et la subtilité de ses œuvres. D'une part, elle s'absorbe en compilations du néo-platonisme plotinien, qu'elle agrémente des élucubrations d'une rehgiosité maladive. D'autre part, elle s'éprend d'une prédilection de plus en plus marquée pour les commentaires d'Aristote. Porphyre avait mis à la mode dans l'Ecole néoplatonicienne l'exégèse de la pensée du Stagirite (148). Nombreux furent ses imitateurs. Cependant, tous les commentateurs d'Aristote, en cette fin de civilisation, ne se recrutent pas dans les mêmes rangs. A côté des interprètes néo-platoniciens, apparaissent des interprètes péripatéticiens, qui se rattachent à la lignée des Andronicus de Rhodes et des Alexandre d'Aphrodisias. (129) Tandis que les successeurs de Porphyre cherchent à concilier Aristote avec Platon, les Lycéens au contraire marquent d'un trait profond les différences qui séparent les deux génies grecs.

Les philosophes des derniers siècles se rencontrent dans les trois centres principaux de l'empire d'Orient : Constanlinople, Athènes, Alexandrie. On y peut ajouter quelques écrivains de la décadence latine.

151. L'école de Constantinople. — Themistius. — Les empereurs chrétiens d'Orient tentèrent de nombreux efforts pour ériger à Constantinople une école philosophique, et faire de la nouvelle capitale une émule d'Athènes et d'Alexandrie. Dans la 2'"^ moitié du iv^ s., nous y trouvons un des grands commentateurs d'Aristote,THEMisTius.

Tout en restant inféodé au paganisme, Themistius, investi de fonctions publiques, fit des concessions à la religion nouvelle que patronnaient les princes, ses protecteurs personnels. Les commentaires de Themistius sur Aristote trahissent le disciple du Lycée; sans être hostile à Platon, il combat les nouveautés que le néo-platonisme avait entées sur le platonisme.

Themistius n'eut pas de successeurs immédiats, et le mouvement philosophique à Constantinople tomba dans un état d'engourdisse-

1) Cf. Tannery. Sur la période finale de la philosophie grecque. Bévue PkiL, 1896, pp. 266 et suiv.

ment séculaire. En 618, l'empereur Héraclius appela un maître alexandrin, espérant que ses leçons réveilleraient de sa torpeur le génie de Byzance. Mais la tentative demeura vaine; la philosophie byzantine ne devait prendre son essor qu'en des temps nouveaux.

152. L'école d'Athènes. — Proclus. — Simplicius. A son déclin, comme à l'époque de sa splendeur, la philosophie grecque rayonne d'Athènes comme de son centre. C'est là qu'Aristote règne en maître incontesté, c'est là aussi que nous voyons s'accomplir la fusion complète de la dialectique aristotélicienne et de la théosophie mystique des néo-platoniciens.

Plutarque l'athénien, au début du ve siècle, et son successeur Syrianus sont les principaux initiateurs du néo-platonisme athénien: Proclus est son représentant le plus influent et le plus caractéristique. Né à Constantinople en 410, Proclus se rendit à Athènes à l'âge de vingt ans; il se fit le disciple de Plutarque et de Syrianus, et après eux, donna de l'éclat à l'école d'Athènes. 11 mourut à Athènes en 485. Métaphysique panthéiste, mystique, ascétisme, mantique, théologie dévergondée : il n'est aucun des thèmes exploités avant lui, que Proclus ait refusé d'accueillir dans son encyclopédie du néo-platonisme (2roi^£t0i)C7Îç ^eoloyi-nY} et nzol tyjz xarà Il/àrwvo; ^eoloyloLv). Esprit systématique, écrivain fécond, puissant par son talent d'assimilation, mais incapable de créer, Proclus résume en lui les phases successives dont se compose l'évolution d'un système.

La triade, ou la marche triadique constitue l'idée dynamique de sa philosophie. Tout principe producteur (fxovri) — engendre [irpôodoç) un produit — qui finit par faire retour (sTrioToocpy]) dans le sein de l'être producteur. Car le terme produit, quoique distinct du générateur, n'esl que le prolongement de ce dernier, et est doué dune impulsion fatale à s'absorber en lui. Ce monisme dynamique est la loi du monde, l'ordre universel n'en est que l'application. De l'tiii indéterminé jaillit le voù; (Plotin), mais cette émanation n'est possible que grâce à des unités intermédiaires {aÙTOTehiç évadez) dont Proclus fait des dieux personnels! (Jamblique). Le voùç se divise en trois sphères, qui se subdivisent à leur tour en triades et en hebdomades, de manière à constituer un échafaudage adapté au Panthéon païen. La matière est un produit direct d'une des triades du voOç et non point, comme chez Plotin, un écoulement final de l'âme du monde. Sur cette métaphysique Proclus grefï'e une psychologie mystique : elle a pour base l'illumination extatique de Dieu, et la déification de l'âme par l'intermédiaire des pratiques les plus extravagantes d'un polythéisme superstitieux et décadent (Plotin et Jamblique).

Damascius — un disciple d'Ammonius d'Alexandrie — dirigea l'école athénienne vers 520-530 dans le sens des rêveries de Jamblique. Enfin nous y rencontrons le dernier homme marquant de cette génération païenne de philosophes athéniens, le quatrième et dernier grand commentateur grec d'Aristote, Simplicius.

Disciple d'Ammonius et de Damascius, Simplicius est l'auteur d'une glose volumineuse dont plusieurs parties sont parvenues jusqu'à nous. Simplicius est un commentateur personnel, il professe le plus grand respect pour Platon; en même temps, il nous a légué des fragments et des indications qui sont de la plus haute utilité pour l'intelligence des doctrines de ses prédécesseurs.

Tous ces représentants de l'école athénienne se cramponnent aux derniers tronçons d'un paganisme vermoulu avec une opiniâtreté que les progrès universels du christianisme ne font que rendre plus acharnée. Quand l'esprit de l'enseignement athénien ne répondit plus aux convictions de la majorité des auditeurs, l'empereur .Justinien ordonna, par un décret de 529, la fermeture de l'école d'Athènes. C'est à ce moment que l'histoire nous rapporte l'exode devenu fameux d'un groupe de philosophes dépités — Damascius et Simplicius étaient du nombre — vers le royaume d'un prince barbare, sympathique aux idées de la civilisation grecque. Leur séjour à la cour persane de Chosroès Nischirwan fut de courte durée. La nostalgie les ramena dans le monde grec, quand en 538 le roi de Perse conclut un traité de paix avec Justinien. L'école d'Athènes resta définitivement fermée, et ses anciens maîtres se dispersèrent et continuèrent leurs travaux dans l'obscurité de la vie privée. C'est après 529 que Simplicius notamment rédigea les commentaires qui nous sont restés de lui.

153. L'école d'Alexandrie. — Ammonius. La personnalité la plus en vue dans l'école d'Alexandrie est Ammonius, disciple de Proclus. Il renoue la tradition du néo-platonisme scientifique, et reprend l'exégèse d'Aristote suivant l'esprit de Porphyre. Durant sa longue et influente carrière, Ammonius présida à la formation de la plupart des philosophes de cette fin de siècle. Damascius fut son disciple, plus tard .Jean de Philopon, Asclepius, Simplicius, Olympiodore.

Des chrétiens fréquentaient ses leçons, et le maître évitait de blesser leurs croyances. Non seulement l'école d'Alexandrie avait de ces égards, mais à l'encontre de celle d'Athènes, elle évoluait de jour en jour plus décidément vers le christianisme.

Jean de Philopon, qui écrivit dans le premier tiers du vi*^ siècle, des commentaires aristotéliciens et un traité de Véternité du monde dirigé contre Proclus, fait expressément profession de la religion

catholique. Olympiodore lui aussi est un converti, et l'on peut dire qu'à partir du milieu du vi^ siècle l'école d'Alexandrie est complètement christianisée.

Le souffle chrétien qui s'était communiqué à l'antique métropole du néo-platonisme se préparait à informer un cycle nouveau de spéculations, où une vitalité intense aurait circulé, lorsqu'en 640 les Arabes envahirent l'Egypte, et livrèrent aux flammes les écoles alexandrines et la bibliothèque séculaire qui faisait la gloire des Césars.

154. La philosophie en Occident. — En cessant d'être la capitale politique du monde, Rome vit s'évanouir aussi son prestige scientifique. Le ive siècle ne produit en Occident que des commentaires insignifiants de logique et des traductions latines d'oeuvres grecques. Vegetius Praetextatus et Marius Victorinus (v. p. 1.), — un converti au christianisme qui vécut comme rhéteur sous Constance (vers 350) -- sont les seuls écrivains qui méritent d'être signalés. Au v^ siècle, Macrobe et Chalcidius se livrent à des compilations platoniciennes et néo-platoniciennes que consultera le prémoyen âge. Quant à Marcianus Capella et Boèce, bien que tributaires l'un et l'autre du monde grec, ils appartiennent aux générations médiévales (v. p. 1.).

157. Destinées de la philosophie g-recque. Les influences de la philosophie grecque se perpétuèrent à travers la philosophie médiévale, et par son canal s'infiltrèrent jusque dans la philosophie moderne. Au moyen âge, elles s'exercèrent dans trois directions principales : dans la philosophie byzantine, dans la philosophie asiatique, dans la philosophie des pères de l'Eglise et de l'Occident chrétien. De ces trois courants d'idées le dernier est le plus important; par lui s'établit la communication entre l'antiquité et l'âge moderne.

D'ailleurs, les grandes idées qui dominent la philosophie chrétienne la diversifient profondément de tous les systèmes antérieurs : le même fait religieux qui divise l'histoire de l'humanité en deux âges, est aussi le sommet de deux versants dans l'histoire des idées philosophiques.

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