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La philosophie patristique et la philosophie médiévale

~ La communauté des croyances qui dirigent leurs recherches établit des affinités entre la philosophie patristique, et la philosophie scolastique qui fut la plus importante manifestation de la pensée médiévale.

Cependant ces deux époques de la philosophie chrétienne sont loin de se ressembler. La philosophie patristique se déploie dans une civilisation tout imbue des idées grecques, et se rattache intimement, par ce côté, au monde disparaissant; ses idées sont en partie nouvelles, son mode de penser est ancien. En outre, le souci fondamental de ses maîtres est bien plus d'établir et de développer le dogme que de faire des raisonnements philosophiques : ceux-ci n'ont dans leurs préoccupations qu'une importance secondaire. — La scolastique au contraire naît sur un sol vierge de civilisation hellénique, elle germe au sein des races germaniques, appelées à détenir désormais l'hégémonie intellectuelle. De là chez les scolastiques un génie propre que l'on ne trouve pas chez les Pères de l'Église. D'autre part, la scolastique trouve toutes fixées les bases du dogme ; son rôle théologique consiste à faire fructitier le legs sacré des premières générations chrétiennes. Voilà pourquoi, bénéficiaire des travaux de la philosophie patristique, elle a moins de peine à mener de front une étude approfondie de la théologie et de la philosophie, et elle construit, sur les assises de la raison, un édifice grandiose, dont le style architectonique propre s'harmonise en tout avec les principes organiques du christianisme.

Un jour vint cependant, où dans un accès d'orgueil, la philosophie renia cette intime solidarité de la théologie catholique. La Renaissance rompit avec l'esprit religieux du moyen âge et transmit à la philosophie moderne son individualisme outrancier.

PREMIÈRE ÉPOQUE La Philosophie Patristique

158. Caractèpes de la philosophie patristique. — P Elle est incidente et fragmentaire. La tâche primordiale qui s'imposait aux Pères de l'Eglise était, d'une part, de montrer quel est le dogme et de le préserver de tout alliage hérétique avec les doctrines judaïques et païennes; d'autre part, de maintenir, à rencontre des schismes, l'unité de discipline et de gouvernement ecclésiastiques. Aussi la philosophie des Pères de l'Église est fragmentaire, et la plupart des questions abordées sont déterminées par les nécessités de la polémique.

2° Elle est dépourvue d'unité. Par cela même que leur œuvre philosophique est fragmentaire, on comprend que les Pères de l'Eglise ne se sont pas mis d'accord sur un ensemble d'idées organiques coordonnées entre elles. Il n'y a pas de synthèse patristique, comme il y eut plus tard une synthèse scolastique . Les écrivains de cette époque s'abandonnent aux influences les plus diverses de leur milieu. Ils subissent à dose très inégale l'ascendant des néo-platoniciens; par l'intermédiaire de ces derniers, ils sont tributaires de Platon et d'Aristote; mais ils recueillent aussi des théories stoïciennes, académiciennes, juives et orientales. Seuls, les enseignements nouveaux du christianisme sur quelques problèmes agités par la philosophie trouvent créance chez tous, et constituent un élément d'unité; encore rencontre-t-on dans leur interprétation la plus grande diversité.

LA PHILOSOPHIE PATRISTIQUE DU f"" AU IIl^ S. 133

159. . Division. — On peut diviser la philosophie patristique, en prenant pour base les luttes religieuses qui lui donnent naissance. Or, Thistoire de ces luttes se répartit en deux périodes, suivant les discussions doctrinales qui en furent le principal aliment et suivant les résuhats auxquels elles aboutirent .

Première période. — Luttes des trois premiers siècles, depuis la fondation de l'Eglise jusqu'au concile de Nicée (325). C'est l'époque de la fixation des dogmes fondamentaux.

Deuxième j)ériode. — Luttes du iv* au vii^ siècle, depuis le concile de Nicée jusqu'au concile in TruUo (692). C'est l'époque du développement de la dogmatique chrétienne.

CHAPITRE 1er LA PHILOSOPHIE PATRISTIQUE PENDANT LES TROIS PREMIERS SIECLES

160. Doctrines hérétiques. Le Gnosticisme. — La principale hérésie des premiers siècles est le Gnosticisme i). Il a de nombreuses attaches avec la philosophie grecque décadente et, comme celle-ci, il présente un alliage syncrétique des théories existantes. L'origine du mal et du monde où le mal se manifeste est le problème fondamental de tous les systèmes gnostiques.Pour le résoudre, ils recourent à une science plus haute que la foi révélée, à une connaissance religieuse spécifique, qu'ils appellent la yv«7ti Le dualisme essentiel de Dieu, principe de l'être et du bien, et de la matière, principe du mal (Philon, 143, 2o); l'évolution de l'être divin, produisant par émanation {nooco)-/-) une série d'Eôns de moins en moins parfaits (Plotin) ; l'alhage de l'élément divin et de l'élément matériel donnant naissance au monde : telles sont les idées métaphysiques et cosmologiques du gnosticisme. La création, la rédemption chrétienne ne sont dès lors que des phénomènes naturels et nécessaires, des épisodes de la lutte de l'élément divin contre la matière dont il tend à s'affranchir. La rédemption s'achèvera par le retour cosmique de toutes choses dans leur place propre, (77ro)caraara(7u Travrcov. Pour adapter ces doctrines au texte

1) Il y avait encore d'autres hérétiques : les manichéens, les ébionites, les elcésaïtes, les monarchiens, les millénaristes, les montanistes.

des Ecritures, les gnostiques interprètent celles-ci dans un sens allégorique (cf. Philon), jusqu'à ce que la lettre se plie de force à leurs conceptions ^).

Le gnosticisme revêtit des formes nombreuses et compta beaucoup d'adhésions. Cérinthe, Saturnin, Marcion, Carpocrates (vers 160), Basilides, surtout Valentin — qui tous vécurent au ii^ s. — sont les principaux représentants du gnosticisme.

161. Premiers écrivains ecclésiastiques. — Sans doute, la science ecclésiastique apparaît déjà avec les écrits du Nouveau Testament, et notamment dans les lettres de S. Paul, on peut découvrir un système théologique. Les écrits des premiers Pères ont aussi une grande importance doctrinale ; mais c'est Justin-le-Philosophe, au 11^ siècle, qui le premier indique la marche à suivre pour expliquer et défendre la foi. Vers le même temps, d'autres que lui, S. Irénée de Lyon (vers 120-202) et Hippolyte de Rome, mènent vigoureusement l'attaque contre le gnosticisme. — Au iii^ siècle, il faut se transporter à Alexandrie — une des places fortes du gnosticisme — pour rencontrer la plus brillante école chrétienne.

162. L'Ecole d'Alexandrie. Orig-ène. — Fondée par Pantène (t 200), illustrée par deux grands hommes. Clément d'ALEXANDRiE (t avant 216) et Origène (185-254), l'école chrétienne d'Alexandrie ne se put soustraire à l'influence des idées cosmopolites de la métropole orientale.

Nous possédons de Clément d'Alexandrie un ouvrage tripartite, comprenant le Kôyoc, rrpoTSTrrtxo; npbç," EXXyjya;, le lixidy-yM/ô;, elles 1t[j(ù(j.c(.t6î:;\ les deux derniers traités devinrent une des sources de la mystique catholique (v. p. 1.)

Dans son principal ouvrage ttzoI ao/w, Origène entreprend le ])remier exposé systématique du dogme. A ce titre, il occupe une place d'honneur dans l'histoire de la pensée chrétienne. Entre tous les Pères alexandrins, Origène subit le plus vivement l'empire de son milieu : de la philosophie gréco-judaïque d'abord, notamment de Philon à qui il emprunte sa théorie de l'interprétation allégorique de la Bible, — de la philosophie

1) On retrouve les mêmes principes philosophiques à la base du manichéisme, bien que leurs applications aux dogmes catholique ne soient pas les mêmes que dans le gnosticisme.

l'école d'alexandrie. 135

de Platon, d'Aristote et des stoïciens, par l'entremise du néoplatonisme, — des systèmes gnostiques même. Si bien qu'on a pu dire d'Origène qu'il était chrétien dans son commerce social, grec dans ses conceptions du monde et de Dieu. Aussi dans ses réfutations du gnosticisme s'est-il abandonné à plusieurs théories que plus tard ses successeurs désavouèrent : telles sont les doctrines de la préexistence des esprits dans un monde antérieur (Platon), leur égalité oi'iginelle, la création éternelle, le retour de toutes les créatures (àn-o/.araor^rfft;) à Dieu à la fin des choses.

Malgré quelques théories hasardées, Origène met à la base de sa philosophie la théorie de la création, que ses prédécesseurs, mieux inspirés que Philon le Juif (143, 2°), interprètent déjà dans le sens biblique, mais dont il se constitue un des promoteurs les plus éloquents. Ainsi prennent fin les hésitations et les alter/iatives des philosophes grecs, impuissants à expliquer les rapports de Dieu et du monde (138, P). Les uns souscrivaient au dualisme de Dieu de la matière, sans justifier l'origine et l'indépendance de la matière (Platon, Aristote); les autres enseignaient l'effusion fatale de la substance ou de l'activité divine dans le fini (stoïcisme, panthéisme alexandrin). Aucun de ces systèmes ne rend compte des rapports de l'Infini et du fini. Le panthéisme moniste n'explique pas pourquoi Dieu se répand dans le contingent, tandis que l'individualisme dualiste se heurte à une arbitraire juxtaposition de la matière et de Dieu. Au contraire, la doctrine de la création, ou de la production du monde ex nihilo, par un acte de la volonté libre du Tout-Puissant, résout l'insoluble énigme; elle maintient avec Aristote la distinction substantielle de l'Être nécessaire et de l'être contingent, avec Plotin la dépendance primordiale du monde vis-à-vis de Dieu. La théorie créationiste est une des plus importantes conquêtes de l'esprit chrétien sur l'esprit grec et païen. Elle fut reprise par toute l'époque patristique et médiévale. ^)

') L'Ecole d'Alexandrie s'éclipse déjà avec les disciples d'Origène, Denys

163. Ecrivains de lang-ue latine. — Minucius Félix ouvre la série des écrivains de langue latine qui se consacrèrent à la défense scientifique des idées religieuses. Mais le plus célèbre est Tertullien de Carthage (169-220). Ses ouvrages (principalement de idolatria, apologeticus, de anima, libri duo ad nationes, et plusieurs traités sur le gnosticisme', écrits dans une langue vigoureuse et hardie, contiennent des diatribes acerbes contre le gnosticisme, contre les productions artistiques et scientifiques de la société romaine, voire même contre toute science rationnelle. On connaît cette dure parole qu'on place dans sa bouche : credo quia ahsiirdum. Prise au sens absolu, elle dénature la l:ase philosophique de l'acte de foi.

Cependant Tertullien lui-même porte l'empreinte du milieu grec, du stoïcisme p. ex. qui inspire maint passage de son traité de Vcime. Toutes ses doctrines ne sont pas à l'abri de la critique. Ainsi il croit devoir reconnaître à l'âme une certaine nature corporelle, animœ corpus asserimus propriœ qualitatis et siii generis '), sans néanmoins nier son immortalité ; puis, en conformité avec cette doctrine, il souscrit franchement an traducianisme, enseignant que l'âme, aussi bien que le corps, doit son origine à la génération, velut stircnhis quidam ex matrice Adam ^).

Après Tertullien, mais moins importants que lui, viennent Cyprien de Carthage (vers 200-258), Commodien, Arnobe, qui écrivit dans les premières années du iv^ s. (adversus gentes) et Lactance (vers 260- 340. Institutiones divinœ).

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