CHAPITRE II
LA PHILOSOPHIE PATRISTIQUE DEPUIS LE IV^ JUSQU'aU VIl^ S.
164. La patristique au IV'' et au V^ s. — L'édit de Milan (313), dû à la protection de Constantin-le-Grand, avait donné à l'Eglise catholique droit de cité dans l'empire; le concile de Nicée (325) avait fixé ses dogmes capitaux. Elle put désormais produire la vérité au grand jour, tenir des assises solennelles pour promulguer l'enseignement de ses docteurs et repousser les assauts de ses ennemis.
LE Grand (f en 264), auteur d'un traité contre le matérialisme atomiste, et Grégoire le Thaumaturge.
1) De anima, cap. 9. — -) Ibid., cap. 19.
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Pendant le iv^ et le v^ s. en eiFet, l'hérésie lutte corps à corps avec la religion nouvelle. Les écoles d'Antioche, d'Alexandrie et de Cappadoce sont, en Orient, les foyers principaux de l'étude théologique; les luttes doctrinales absorbent le meilleur effort des hommes de ce temps; d'après leur objet principal, nous distinguons les controverses trinitaristes, christologiques, anthropologiques.
165. Les controverses trinitaristes. — Elles furent soulevées par l'arianisme. Dénaturant le mystère de la sainte Trinité, les ariens enseignaient la subordination du Fils vis-à-vis du Père, niaient la procession divine et l'éternité du Fils et faisaient du Saint-Esprit une créature du Fils.
S. Athanase, évêque d'Alexandrie (f 373). puis Grégoire de Nysse (331-394), son frère Basile le Grand (f 379) et Grégoire de Naziance — les " trois lumières de Cappadoce „ - furent les adversaires les plus redoutables de l'arianisme. Héritier des traditions de l'école d'Alexandrie, Grégoire de Naziance rédigea des extraits de VOrganon. Mais son renom de science ne peut rivaliser avec celui de Grégoire de Nysse, le grand continuateur de l'œuvre d'Origène. Grégoire de Nysse chercha à démontrer l'accord de la raison et de la foi, mais il se débarrassa des thèses hétérodoxes du théologien alexandrin.
En Occident, l'arianisme fut combattu par S. Hilaire de Poitiers (t 366) et S. Ambroise (vers 340-420). Les ouvrages de S. Ambroise sont marqués au coin du caractère pratique de leur auteur; chez le célèbre évêque de Milan, l'homme de science est au service de l'homme d'action. Entre tous les écrits des Pères, VHexaemeron de saint Ambroise est un de ceux que le moyen âge étudiera le plus volontiers.
Les conciles œcuméniques de Nicée et de Constantinople (381) portèrent à l'arianisme un coup mortel.
166. Les controverses christologiques. — Nestorius (428) mutile le dogme de l'incarnation, en admettant dans le Christ l'existence réelle de deux personnes correspondant aux deux natures. 11 fut combattu par Cyrille d'Alexandrie (f 444).
Une réaction excessive contre le nestorianisme inspira aux Eutychiens monophysites la doctrine non moins erronée de la confusion des deux natures dans la personne du Christ. Le concile de Chalcédoine mit fin à cette hérésie (451) ^).
1) Une autre controverse christologique fut soulevée au vne siècle, par les monothélites qui n'admettaient dans le Christ qu'une seule volonté. — Cette erreur fut condamnée au Concile de Constantinople (680-681).
167. Les controverses anthpopolog'iques. — Les luttes précédentes avaient porté la discussion sur les notions métaph3^siques de la nature et de la personne. Plus importantes an point de vue philosophique furent les controverses sur la grâce, le péché originel et la liberté, parce qu'elles mirent en cause la nature de l'homme et ses rapports avec l'Infini. Le pélagianisme niait le péché originel et la nécessité de la grâce pour arriver au salut ; il faussait la doctrine de la prédestination, en déclarant que les œuvres sont bonnes par les seules forces de la nature et constituent la cause méritoire du bonheur.
Le pélagianisme trouva un adversaire de génie en la personne de S. Augustin.
16S. Saint Augustin. Sa vie et ses œuvres. — S. Augustin n'est pas seulement un des plus célèbres Pères de l'Eglise ; il est aussi le plus grand philosophe de son temps. Sa philosophie suit d'abord pas à pas les cadres de sa dogmatique, mais elle s'étend bientôt au-delà des nécessités de la polémique pour embrasser des problèmes nouveaux et indépendants.
Né en 354 à Thagaste, d'une mère chrétienne, Monique, qui contribua puissamment à sa formation morale, S. Augustin quitta bientôt l'enseignement de la rhétorique qu'il avait pratiqué en diverses villes de l'Asie Mineure et de l'Italie, pour s'adonner aux études théologiques. Après avoir adhéré au manichéisme, nourrissant aussi des sympathies pour le scepticisme de la nouvelle Académie, il fut converti au catholicisme par S. Ambroise de Milan qui le baptisa en 387. Nous le retrouvons ensuite à Hippone dont il illustra le siège épiscopal; jusqu'à sa mort en 430, S. Augustin se consacra à la propagation du catholicisme, et à la réfutation des hérésies contemporaines, du pélagianisme notamment, et du manichéisme dont il avait autrefois partagé les erreurs.
Nous n'étudions ici que l'œuvre philosophique de S. Augustin. A ce point de vue, citons parmi ses nombreux traités : les Retradatiomim lihri duo écrits vers 427 et contenant un résumé critique de ses travaux depuis sa conversion, — les Confessiones (400) où il relate l'histoire de sa formation intellectuelle et morale jusqu'à la mort de sa mère (387), — le traité contra Academicos, dirigé contre ces néo-sceptiques dont il avait un instant partagé les doutes, — les SoUloqiiia, de immortalitate animœ, de qnanfitafe animœ, de libero arhitrio, de magistro. Les célèbres ouvrages de civitate Dei et de trinitafe, dont la portée est avant tout dogmatique et apologétique, sont riches aussi en considérations philosophiques.
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S. Augustin était familiarisé avec les principaux penseurs de l'antiquité, qu'il connaissait surtout par Cicéron. Il estimait Aristote, mais le mettait bien en dessous de Platon (vir excellentis ingenii et eloquii Platoni quidem ùnpar ) i). Il considérait ce dernier comme un précurseur de la pensée chrétienne, et il a fait siennes plusieurs de ses doctrines. S. Augustin lisait aussi les stoïciens (p. 101, n.) et les néo-platoniciens, surtout Plotin, Jamblique, Porphyre '). Le rhéteur Marius Victorinus (154), inféodé aux idées alexandrines, a exercé sur l'évêque d'Hippone nn ascendant réel et lui a fourni plusieurs traductions latines d'œuvres anciennes.
169. Philosophie de S. Augustin. — La philosophie de S. Augustin est avant tout une étude de Dieu ; vers celle-ci convergent sa métaphysique, sa morale et surtout sa psychologie. " Deum et animam scire cupio. Nihilne plus ? Nihil omnino. « ^) Mais toutes ses spéculations rationnelles sont dominées par une théorie originale sur les rapports de la foi et de la raison.
1° Rapports de la foi et de la raison. S. Augustin jette les fondements d une doctrine qui sera chère au moyen âge, et qui trouvera au xiii'' s. son expansion complète : la foi et la raison se rendent des services mutuels, à des points de vue différents. " Intellige ut credas, crede ut intelligas «.
a) Intellige ut credas, car la raison fournit les concepts qui sont à la base des vérités qu'il faut croire, elle prouve l'existence et l'infaillibilité de la révélation*), elle montre que le mystère est suprarationnel mais non antirationnel.
h) Crede ut intelligas, car il est des vérités que la raison ne saurait soupçonner, si Dieu ne les proposait d'abord à notre foi, par la révélation.
2"^ Métaphysique, physique et théodicée. Chez S. Augustin la métaphysique et la physique sont intimement soudées à Ja théodicée : ce n'est en effet que pour fixer leurs rapports avec
i) De civit. Dei,N\ll, 12. — -) Grandgeorge, S. Atigustin et le néo-platonisme. Paris, 1896. — ^) Soliloq. I, 7. — *) NuUus quippe crédit, nisi prius cogitaverit esse credendum. De prœdest. sandorum, % 5. — Nostrum est coiisiderare quibus vel hominibus vel libris credendum sit. De vera relig. 25, 46.
l'Infini, que le philosophe africain considère les déterminations générales de l'être et les lois qui régissent les substances corporelles. Nous nous bornerons à signaler en cette matière les thèses les plus importantes pour l'histoire des idées.
a) Existence et nature de Dieu. S. Augustin démontre l'existence de Dieu par l'étude a posteriori de la contingence du monde, par la contemplation de l'ordre de l'univers, par le témoignage de la conscience, et de préférence par les caractères de nécessité et d'immutabilité que possède l'objet de nos représentations intellectuelles. ^)
"Contre les manichéens, il défend le monisme primordial d'un Dieu bon, infiniment parfait; contre les néo-platoniciens, la théorie de la création, et toutes les conséquences quelle implique (162). Néanmoins divers thèmes alexandrins sont heureusement transposés dans cette théodicée chrétienne : Dieu est la simplicité par essence, il est inconnaissable en lui-même ; sa majesté suzeraine est surélevée au-dessus des catégories. La science divine est un des problèmes de prédilection de la philosophie augusiinienne ; à cette étude se rattache la théorie de l'exemplarisme à laquelle S. Augustin a attaché son nom.
h) La théorie de V Exemplarisme — une correction de la doctrine platonicienne et néo-platonicienne des Idées — est une des clefs de voûte de la métaphysique augustinienne. Avant de créer l'univers. Dieu a dû en concevoir le plan grandiose ; il connaît les essences possibles, dans leur rapport avec son essence infinie dont elles sont de lointaines imitations (priyicipales formœ quœdam vel rationes rerum). A chaque individualité contingente correspond une idée divine, norme de sa réalité. (Singula, igititr propriis sunt créât a rationibus.)
Fondement ontologique suprême des essences contingentes, les idées divines sont aussi la base définitive de leur cognoscibilité,et par voie de conséquence, sur elles repose en dernière analyse la certitude du savoir humain; non pas que nous con-
1) De lib. arbitrio, II, 12 et 15.
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naissions les choses en Dieu (ontologisme), mais parce que, par un retour sj^nthétique, nous voyons que les attributs de toutes choses reproduisent nécessairement leur exemplaire incréé.
c) Les rationes séminales. Les choses contingentes sont la copie des idées divines ; elles les reproduisent imparfaitement. A l'origine du monde corporel, Dieu a déposé dans la matière des forces actives, constituées d'après les exemplaires qui, dans sa science éternelle, correspondent aux essences matérielles. Ce sont les principes séminaux ou les rationes séminales (cf. Aoyot uTtzoiJ.a-iy.oi, V. p. 86), dont la germination successive dans le sein de la matière réalise les êtres concrets et ultérieurement l'ordre cosmique. S. Augustin souscrit franchement à l'optimisme esthétique et métaphysique, et cherche ses fondements dans la pensée de Dieu qui a dû concevoir entre les essences des rapports harmonieux.
3^ Psychologie de S. Augustin. S. Augustin est un psychologue; sa méthode est l'observation interne; il excelle à décrire les états psychiques.
a) La nature humaine. L'homme est une juxtaposition de deux substances, l'âme et le corps. Élevée au-dessus du corps, l'âme, dit-il, est indépendante de lui (Platon). Le corps n'agit pas sur l'âme, c'est 1 ame qui agit sur elle-même dans le corps où elle est répandue.
S. Augustin prouve Vimmatérialité de l'âme humaine par les caractères de la représentation intellectuelle et par la connaissance que lame possède d'elle-même ; Yhmnortalité de l'âme par sa participation aux vérités immuables et éternelles. Mis en demeure de se prononcer sur l'origine de l'âme, le philosophe africain se meut dans des hésitations pénibles qui se perpétueront pendant la première partie du moyen âge : d'une part, la transmission du péché originel l'incline à souscrire au traducianisme ou génératianisme , pour qui l'âme de l'enfant se détache de l'âme même des générateurs ; d'autre part, il ne rejette pas le créatianisme qui enseigne la création journalière des âmes lors de la génération .
L'âme se manifeste par de multiples activités qui ne diffèrent pas réellement de sa substance : S. Augustin reconnaît volontiers trois facultés, la mémoire, l'intelligence, la volonté, — une des nombreuses divisions trichotomiques de sa psychologie, dans laquelle il cherche de préférence une image de la sainte Trinité. Étudions de plus près l'intelligence et la volonté.
h) L'intelligence. A l'encontre du scepticisme académicien auquel il avait adhéré d'abord, S. Augustin pose en thèse que la certitude est nécessaire à la possession du bonheur. La certitude primordiale est celle de la conscience et de la réalité du moi 'pensant ^) ; car pour douter il faut être, bien plus, pour douter il faut se souvenir, raisonner, vouloir. Noli foras ire, in te redi, in interiori homine liahitat veritas ^). Nous sommes certains aussi de la vérité de nos représentations intellectuelles (ratio, intellectus; du monde extérieur, et si nous leur donnons une adhésion que nous refusons aux sensations, c'est que nous connaissons la norme de leur vérité. Cette norme est leur ressemblance avec les idées divines, et conséquemment avec la réalité objective 'S"", Z?). Notre intelligence est faite pour connaître le vrai, parce qu'elle est une participation créée de l'intelligence infinie, qui ne peut ni se tromper ni nous tromper. En dernière analyse, S. Augustin résout le problème critériologique en le rattachant, par voie déductive, à sa métaphysique et à sa théodicée.
Parlant de Y origine de nos connaissances intellectuelles, il en fait des phénomènes purement actifs, qui ne subissent aucune influence causale de nos représentations sensibles (Platon) ^). La connaissance de lame par elle-même est, pour le philosophe africain, Y objet principal du savoir.
c) La volonté occupe une place prépondérante dans la psychologie augustinienne ^). Sur son ordre, le sens intime et
') Omnis, qui se dubitantem intelligit, verum intelligit, et de hac re, qiiam intelligit, certus est. De mra relig., 73. — ) Ihid., 1-2. — ") Eamdem ejiis imagiiiem non corpus in spiritu sed ipse spiritus in se ipso facit celeritate mirabili. De gen. ad litf. XII, c. 16, no 35. — *) Voluntas est quippe in omnibus, omnes nihil aliud quam voluntates sunt. De civif. Dci. XIV, 6.
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l'intelligence entrent en exercice. C'est aussi de la volonté que relève l'acte de foi, ou l'assentiment de l'intelligence à une vérité qu'elle ne comprend pas.
4° Morale de S. Augustin. Dieu est le terme de la vie humaine. Le bonheur surnaturel réalisera l'union du fini et de l'infini par la connaissance et par l'amour. Les polémiques qu'il engagea contre le manichéisme, le pélagianisme et le semipélagianisme, amenèrent S. Augustin à étudier les problèmes du mal, de la liberté, de la grâce, de la prédestination. Le mal ne se partage pas avec le bien l'empyrée métaphysique (manichéisme), il est une privation du bien et par conséquent n'affecte que les choses contingentes, douées d'un certain degré de bonté. — Quant à la doctrine de S. Augustin sur la prédestination, elle n'est pas facile à déterminer. Une controverse séculaire s'est élevée sur les textes qui s'y rapportent et les systèmes les plus divers se sont autorisés du nom de l'illustre penseur.
S. Augustin exerça une influence prépondérante sur les destinées de la théologie et de la philosophie chrétienne ^).