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PHILOSOPHIE SOOLASTIQUE ET PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE

sions d'idées que de donner le nom commun de scolastique à des systèmes irréductibles l'un à l'autre ^).

2° Ce n'est pas tout. Parallèlement à la philosophie occidentale, comprenant la scolastique et l'antiscolastique , se déroulent à travers le moyen âge deux courants d'idées moins importants que l'historien ne peut négliger : la philosophie byzantine d'une part, la philosophie arabo-juive d'autre part.

176. Division de la Philosophie du moyen âgre. — Comme la philosophie occidentale représente au moyen âge le courant d'idées principal et que la scolastique constitue la meilleure et la plus belle part de la philosophie occidentale, nous établirons les divisions de la philosophie médiévale en nous guidant sur le développement de la scolastique.

A ce point de vue, les événements qui déterminent la renaissance scientifique du xiii^ s. font époque ; la période qui précède se résume dans une longue et pénible élaboration. Au XIII® s., la scolastique déploie toutes les richesses de son génie, mais son apogée n'est pas de longue durée. La décadence s'annonce déjà au XIV® s. et s'affirme au xv®s. A partir de la seconde moitié du xv® et jusqu'au xvii® s., on peut dire que la scolastique entre dans une longue agonie, d'autant plus pénible qu'elle est assaillie de toutes parts par des systèmes nouveaux, précurseurs de la philosophie moderne. En vain quelques esprits distingués essaient, au xvi® s. de relever le prestige de la suzeraine dépossédée, la réaction qu'ils provoquent est locale et éphémère.

En conséquence, nous distinguons dans la philosophie médiévale quatre périodes :

Première période (du ix® jusqu'à la fin du xii® s.). C'est la période de formation.

Deuxième période [xiif' s.). C'est la période d'apogée.

1) Cette confusion existe chez la plupart des historiens; nous l'avons retrouvée dans le plus récent ouvrage sur la scolastique. (Ueberwegs Grundriss d. Geschichte der Philosophie IL Die mittlere Zeit. 1898, Berlin. 8e édit.)

Troisième période, (xiv^ s. et première moitié du xv® s.) C'est la période de décadence.

QuaUnème période (de la seconde moitié du xv® s. jusqu'au XVII® s.). C'est la période de transition de la philosophie du moyen âge à la philosophie moderne.

Aux divisions de la philosophie occidentale se rattachera l'histoire de la pensée byzantine et orientale. Pendant la première période, ces trois courants intellectuels se développent parallèlement dans une entière indépendance ; Paris, Byzance, Bagdad sont trois centres d'études isolés l'un de l'autre ; nous consacrerons trois sections distinctes à l'exposé de ces mouvements divers. Mais à partir du xiii^s. , on peut dire que les trois courants se fusionnent : la philosophie occidentale puise dans l'infiltraLion des idées arabes et byzantines une vitalité nouvelle et durable ; par contre, la philosophie arabo-juive disparaît rapidement et la philosophie byzantine languit jusqu'à son extinction au xv*^ s. Voilà pourquoi, dans les trois dernières périodes, nous traiterons incidemment des philosophies byzantine, arabe et juive, sans leur consacrer des sections spéciales.

PREMIÈRPJ PÉRIODE

La Philosophie médiévale jnsqa'à la Un du XII' siècle

Section 1^^. — La Philosophie Occidentale CHAPITRE 1er

NOTIONS GÉNÉRALES

177. Caractères généraux de la scolastique pendant cette période. — P Lente démarcation du terrain de la philosophie . La formation des sociétés médiévales sur les ruines accu-

mulées par des envahisseurs barbares présente tous les caractères d'un début de civilisation. La science prend d'abord des allures encyclopédiques. Les connaissances sont superficielles, mais universelles. Ce phénomène, que nous avons reconnu au berceau de la philosophie grecque (28), se révèle, dominateur, dans les travaux des premiers siècles du moyen âge. Isidore de Se ville (Hispalensis, 560-636) ^), Bède le Vénérable (674-735)^), Rhaban Maur (Rhabanus Magnentius Maurus (776-856) ^), abbé deFulde et archevêque de Mayence, dissertent devant leurs contemporains naïfs sur l'ensemble des sept arts libéraux, c'est-à-dire sur toutes les branches du savoir de ce temps (180).

Cependant, peu à peu, la division du travail s'accuse; la philosophie se détache des sciences connexes et grandit.

2° Position graduelle des probWnes philosophiques .Le moyen âge n'a pas agité, du premier jour, tous les problèmes d'une philosophie intégrale. Forcé de renouer péniblement le fil de la tradition interrompu par les malheurs du temps, il a dû constituer, pièce par pièce, grâce à un vigoureux effort de réflexion, les cadres philosophiques.

Tout le monde sait qu'au début du moyen âge, la philosophie était réduite à la dialectique, et cette dialectique, malgré sa prépondérance^) dans le triviiim 180), se bornait trop sou-

') Son ouvr.ige capital, Originum seu Etymologiarum lihri XX, est une revae universelle de toutes les connaissances du temps. — -) Le de natura rerum de Bède le Vénérable résume Toeavre d'Isidore de Séville, et l'on y trouve comme un reflet de l'exubérante vie des traités historiques de Grégoire de Tours. Le moyen âge Ini a faussement attribué le Liber de constitntione mundi, ainsi qu'un répertoire de textes philosophiques, Axioinata philosophica venerabilis Bedce, empruntés à un grand nombre d'auteurs, dont plusieurs postérieurs à Bède. — -^j Son traité de universo est un vrai Larousse. Rhaban Maur recueille, entr'autres textes anciens, une centaine de vers de Lucrèce qui servent de base à la connaissance qu'eut le prémoyen âge de Lucrèce et d'Épicure. C'est ainsi qu'à la suite du philosophe latin, Rhaban tient que tout être, sauf Dieu, est de nature corporelle. Cf. Philippe, Lucrèce dans la théologie chrétienne du lllf> au XIII^ s., p. 58. (Paris, 1896). — i) Au xi"^ et surtout au xiie s. la dialectique écrase les deux autres branches du trivium ou la grammaire et la rhétorique.

vent à l'étude des mots et des formes logiques, et négligeait les rapports de ces formes avec la réalité extérieure. Il faut chercher la cause de cette fausse orientation dans l'éducation philosophique des premiers scolastiques et dans les auteurs dont ils s'inspirent. Nous verrons plus loin que les principaux traités en usage dans les écoles des premiers siècles conspirent à accentuer le despotisme ridicule de la logique formelle (179). Cependant, de bonne heure mais progressivement, les spéculations débordent de toutes parts les limites trop resserrées de la dialectique. Par la force même des choses, les problèmes de cosmologie, de théodicée se dressent devant la raison investigatrice, sans compter que les discussions théologiques et la controverse naissante des universaux apprennent à manier une foule de notions ontologiques , relatives à la nature, à Dieu, à l'être en général. Les études de psychologie se multiplient au xi^ s,, et c'est l'indice non équivoque du progrès philosophique '5, 2""). Quant à la morale, elle se réduit à des questions spéciales, ou bien reste dans le domaine de la théologie.

Ainsi à la fin du xii^ s., c'est-à-dire avant la grande révolution intellectuelle qui partage en deux versants l'histoire de la philosophie scolastique, on agite toutes les questions vitales. Cette lente élaboration d'une synthèse est un des faits les plus intéressants de cette période.

3° Défaut de systématisation . Nous venons de voir que la scolastique a créé graduellement les cadres de ses débats, en élargissant sans cesse ses investigations. Comment a-t-elle rempli ces cadres ?

Le xiii^ s. est en possession d'une synthèse superbement équilibrée, dont tous les éléments sont solidaires et dominés par un principe d'unité. Or, cette convergence des théories philosophiques fait défaut le plus ^souvent dans les œuvres antérieures au xiii^ s.

C'est que les scolastiques de cette période puisent leurs doctrines à des sources opposées entre elles (179). Tronquant tel auteur, comprenant mal tel autre, ignorant de tous la

LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE JUSQU'AU XIl^ S. 158

parenté historique et logique, ils élaborent des systèmes hétéroclites et ne savent pas toujours, par un éclectisme intelligent, éviter la contradiction.

On peut rattacher à divers groupes les influences disparates qui travaillent la scolastique : le groupe des idées platonicoaugustiniennes, et celui des idées aristotéliciennes sont les principaux, mais non moins réelle est l'action de diverses théories pythagoriciennes, épicuriennes, stoïciennes, arabes.

Dans la dialectique, Aristote règne sans rival et les commentateurs platoniciens connus des scolastiques s'inclinent unanimement devant cette royauté.

La métaphysique accuse un mariage bizarre d'idées aristotéliciennes et platoniciennes. Au Timée on emprunte l'énoncé du principe de causalité, à Aristote le schéma des quatre causes, mais on ne parvient pas à équilibrer une étiologie. La doctrine séductrice des Idées — mère du réalisme outré — est menée de front avec les théories aristotéliciennes de la substance, de la nature, de la personne, des catégories. — On connaît aussi, par la voie indirecte de S. Ambroise et de Boèce, la composition de la matière et de la forme. Mais cette doctrine organique du péripatétisme ne joue qu'un rôle effacé et est toujours mal comprise. La matière, pour les uns, est le chaos primitif des éléments (Alcuin), pour les autres, elle est l'atome matériel, résidu ultime de la division (les atomistes, G. de Couches) ; pour d'autres, la matière est une masse qualitativement constituée et douée d'un mouvement dynamique (école de Chartres). Si d'aucuns (Isidore de Séville, Rhaban Maur, Gilbert de la Porrée) soupçonnent le caractère d'indétermination absolue et de passivité qu' Aristote reconnaît à la matière, ils sont incapables d'approfondir cette notion. De même, la forme n'est pas considérée comme le principe substantiel de l'être, mais comme la somme de ses propriétés ^). Dès lors, le devenir et le mouvement n'af-

1) V. Baumgartner, Bie Philosophie des Alanus de Insnlis, im Zusammenhange mit den Anschauungen des 12 Jahrh. dargest. (Beitr. Z. Gesch.

fectent pas la réalité fondamentale des choses, mais l'apparition et la disparition de propriétés, consécutives à cette réalité ^).

Les doctrines cosmologiques manifestent les mêmes indécisions. Nous venons de dire qu'une conception fausse de la matière première sert de base à des systèmes atomistes. De même, sous l'influence de la théorie platonicienne de l'âme du monde, ou du fatum des stoïciens, on attribue volontiers à la nature, comme telle, un être propre, une vie autonome — ce qui n'empêche pas plusieurs scolastiques, et des meilleurs (Abélard, Jean de Salisbury p. ex.j, de proclamer avec Aristote l'individualité de toute substance naturelle contenue dans l'univers : deux thèses qu'il est impossible d'harmoniser.

On peut dire que jusqu'au xiii® s., la psychologie des scolastiques est principalement augustinienne et platonicienne. L'homme est un microcosme, un miroir de l'univers. A S. Augustin, on emprunte la division des facultés, la théorie du processus de nos connaissances ; d'aucuns même interprètent dans un sens augustinien la doctrine de l'abstraction ! A ces études sur les activités psychiques, on joint, depuis Constantin l'Africain (210, P), des observations sur la vie empirique et physiologique, inspirées de la science arabe. Quant à la nature de l'homme, tout ce qui touche à l'origine et à la destinée de l'âme est étudié avec une prédilection marquée. Les hésitations de S. Augustin entre le créatianisme et le traducianisme des âmes trouvent un écho aux premiers siècles. Jusqu'au xii® s., il y a des traducianistes et ils ne remarquent pas qu'en défendant la spiritualité de l'âme —

d. Phil. d. Mittelalters, Bd II, H. IV), Miinsier 1896. Cette excellente monographie est riche en indications sur l'histoire des idées scolastiques. — ') Cette interprétation de la doctrine hylemorphique est due à la transposition d'une théorie logique dans le domaine métaphysique. L'étude de la matière et de la forme n'est pas hasée sur le processus cosmique (80, 1»); elle est calquée sur la théorie du jugement. Les êtres sont composés de matière (sujet) et de forme (propriété), tout comme le jugement est composé d'un sujet et d'un prédicat. Nous empruntons celte explication à M. Baumgart- NER, op. cit., pp. 57 et suiv.

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