‹ Histoire de la philosophie médiévale (volume 2)Chapitre 66 sur 149 · LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE JUSQUAU XII^ S · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE JUSQUAU XII^ S

une thèse universellement admise sur la foi de Platon — ils versent dans une contradiction évidente. C'est encore dans l'esprit de la psychologie platonicienne que l'on résout les rapports de l'âme et du corps. L'âme est unie au corps, suivant les relations du nombre (Pythagore), comme le pilote à son navire, le cavalier à sa monture. Bien que l'on connaisse *) la définition aristotélicienne de l'âme (« l'âme est l'entéléchie du corps ^), on se refuse à faire de l'âme la forme substantielle du corps — c'est-à-dire, suivant les conceptions d'alors, à regarder l'âme comme une po^opriété de la matière ! 11 est hors de doute que la doctrine platonicienne doit une part de son triomphe facile à cette fausse interprétation de la matière et de la forme '^).

Reste la théodicée qui fut toujours regardée comme un des chapitres les plus importants de la philosophie des scolastiques. Les pères de l'Eglise, le pseudo-Denys, Boèce avaient légué de longues dissertations sur l'existence et la nature de Dieu ; on y retrouve les idées aristotéliciennes sur le premier moteur, les notions platoniciennes du démiurge, du Bien suprême, les traditions pythagoriciennes du nombre.

Enfin, la scolastique de la première période s'inspire de la doctrine de S. Augustin sui' les rapports de la philosophie et de la théologie ; elle la précise et l'enrichit ; mais avant de formuler les synthèses complètes que l'on trouve au xiii^ s., à la première page des sommes théologiques, la scolastique voit plusieurs de ses penseurs les plus brillants, Abélard par exemple, s'égarer dans de fausses directions.

En résumé, si l'on excepte la théodicée qui, toute fragmentaire qu'elle est, reste fiidèle au génie propre de la scolastique, on peut dire de la philosophie de cette période que l'agglutination d'éléments hétérogènes fait obstacle à l'unité de la pen-

1) Par Chalcidius, qui d'ailleurs oppose à cette définition les mêmes critiques que les scolastiques de la Ire période. — ^) Pour la même raison, on refusait de rattacher à la théorie hylemorphique la composition des autres êtres vivants. Les uns niaient l'âme des bêtes, les autres en faisaient un spiritus corporel, etc.

sée. Jean de Salisbury aurait pu appliquer à tous les hommes de ce temps, ce qu'il écrit au sujet des philosophes chartrains, soucieux de concilier Platon et Aristote : '-^ ils ont travaillé vainement pour réconcilier des morts qui toute leur vie se sont contredit. ^- ^) Nous verrons que le défaut de systématisation va s'atténuant, à mesure que progresse la pensée, suivant la marche du temps ^), mais il n'a pas entièrement disparu des productions terminales du xii^ s., bien qu'elles soient les plus remarquables de cette période. Voilà pourquoi, à comparer les tâtonnements du prémoyen âge aux synthèses rigoureuses du xiii^ s., on voit qu'on est en présence d'un travail génétique, qu'on assiste à Y enfantement même des solutions scolastiques . Une étude détaillée des philosophes de cette période conduira aux mêmes conclusions.

178. Théologie et Philosophie. — L'intensité de la foi chrétienne chez les contemporains et les successeurs de Charlemagne explique pourquoi la philosophie scolastique commença par se mouvoir sur le terrain de la théologie. La querelle de la prédestination souleva le problème de la liberté humaine et de ses rapports avec la providence et la justice divines ; la controverse Paschasienne sur la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie donna naissance aux dissertations sur la substance et l'accident ; le dogme de la Ste Trinité suggéra la discussion des notions de nature, d'individu, de personne ; le mystère de la transsubstantiation et de la simplicité divines provoqua l'étude du devenir (cf. Chap. II, Art. 2, § 2.).

Cependant, de bonne heure, on posa les questions philosophiques pour elles-mêmes, abstraction faite de leurs répercussions sur la théologie. La scolastique se rendit aussitôt compte de la distinction des deux sciences, de la diversité de leurs principes, de leur méthode et de leur objet formel. En même temps elle admit implicitement les rapports qui les unissent.

1) Métal. II, 17. — -) Il suffit de comparer à ce sujet J. de Salisburj- aux scolastiques du ixe et du xe s.

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