LA PHILOSOPHIE DU IX^, X^ ET XI^ SIECLE
184<. Résumé. — C'est dans l'étude des universaux que s'accusent les premiers progrès de la pensée scolastique (Art. I, § 1,. On y peut suivre pas à pas l'expansion graduelle des controverses et Tavènement de la psychologie. Au xi^ s. S. Anselme (Art. I, §2; tente un premier effort de synthèse des éléments acquis. Cette synthèse, encore incomplète, sera successivement enrichie par les générations suivantes.
J. Scot Ériugène est le père des antiscolastiques. Sa philosophie contient en germe toutes les tendances qui jusqu'à la fin du xii"" s. viendront enrayer la doctrine scolastique (Art. II, § 1). Au mouvement d'hostilité qu'il provoque nous rattachons quelques essais de philosophes-théologiens qui
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transposent témérairement des controverses logiques sur le terrain de la dogmatique catholique et aboutissent à des hérésies (Art. II, § 2).
;^' 1. — La question des miiversaux dans son développement historique ^
185. La place de la question des univepsaux dans la scolastique. — Trop longtemps on a mutilé la scolastique en la réduisant à une dispute éternelle sur les universaux. M. Hauréau appelle cette dispute " le problème scolastique « par excellence, et c'est bien à ses yeux l'unique problème que le moyen âge agite, car il ne demande autre chose à la longue série des docteurs qui déûlent dans ses ouvrages que lettr avis sur les trois interrogations de Porphyre.
Le simple exposé de la synthèse scolastique au xiii® s. fera justice de cette fausse conception. Même pendant Ja période qui nous occupe, on ne pourrait artificiellement circonscrire la philosophie dans cette joute monotone '). En effet, la plupart des problèmes agités à la grande époque ont trouvé un écho affaibli dans les gloses des premiers régents de l'Ecole. Il n'en est pas moins vrai que la question des universaux est une des premières qui se posent sur le terrain de la spéculation pure, et se détachent des discuss'ons religieuses. Elle est aussi celle qui absorbe l'effort le plus passionné de la première période.
Ces controverses ont-elles été stériles ? Pas pbis que celles de PlatoQ et d'Aristote, ou celles de Kant et du panthéisme moderne : dans toute philosophie la question des universaux est vitale. D'ailleurs elle porta bonheur à la scolastique, car elle suscita les grands problèmes de la métaphysique et de la psychologie.
i) Cf. notre étude Le problème des universaux dans son évolution historique du /Ze au XlIIe siècle (Separatdr. aus Arch. f. Gesch. d. Philos. Bd IX, 4, 1896). — -) PicAVET. La scolastique fRev^ue intern. de l'enseign. Avril 1893, p. 341-351). Cf. notre étude Qu'est-ce que la scolastique ? p. 19.
186. Comment se pose la question des universaux dans une philosophie rationnelle ^). — Le problème des universaux n'est autre que celui de la vérité, ou de la réalité objective de nos connaissances intellectuelles. Tandis que les choses qui tombent sous nos sens sont particularisées, multipliées, l'objet de nos représentations intellectuelles est indépendant de toute détermination individuelle, il est abstrait et universel. La question est de savoir si ces conceptions sont fidèles ; si elles correspondent adéquatement aux objets extérieurs qui les provoquent en nous ; dès lors, si elles nous renseignent sur ce qui existe au dehors.
On est convenu de distinguer quatre réponses à cette question ; il importe de les préciser :
1° Le réalisme exagéré. Elle apparaît évidente l'harmonie entre le concept universel et la réalité objective, si en dehors de notre esprit, les choses revêtent ce même état universel que leur attribue notre entendement. Le réalisme outré résout adéquatement le problème, mais fait violence au bon sens. Dans la nature, en effet, tout être n'est-il pas individuel, et les substances ne sont-elles pas indépendantes les unes des autres au point de vue de leur existence ? Aristote a inscrit ce théorème à la première page de sa métaphysique ; et tous les adversaires du réalisme exagéré s'y sont ralliés.
Ce n'est pas à dire que la simple affirmation de la substantialité de l'individuel donne le dernier mot du problème, car on se heurte aussitôt à cette autre question que le réalisme outré évite et qui recèle la vraie difficulté : comment une représentation universelle peut-elle être conforme à un monde qui ne contient que des individus? Ne semble-t-il pas qu'une opposition complète se révèle entre les attributs de la chose réelle et de la chose représentée l Pour dissiper cette antinomie, trois théories sont possibles.
1) On trouvera un exposé complet de cette matière dans la Critériologie générale de D. Mercier, nos 127 et suiv. Louvain 1891). (Tome IV du Cours de Philosophie.)
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B"" La plus radicale est celle du noininalisme qui, modelant nos représentations intellectuelles sur le monde extérieur, nie l'existence des concepts universels, et refuse à l'entendement le pouvoir de les engendrer. Mais alors, que sont les notions appelées générales? On a prêté aux nominalistes - cette thèse inepte que l'universel n'est qu'une résonance de l'air, le souffle matériel de la voix, flalus vocis. Qu'une école de philosophie se soit groupée et maintenue pendant des siècles autour d'une doctrine aussi creuse, n'est-ce pas de la plus haute invraisemblance l - ^). Pour nous, contrairement aux opinions généralement reçues, nous croyons que le no^ninalisme, tel que nous venons de le définir, n'a jamais existé au moyen âge.
3^ Le conceptualisme admet la valeur idéale des concepts, mais non leur valeur réelle. Les concepts ont pour terme mental un objet universel (objectivité idéale), mais nous ne savons pas s'ils ont un fondement en dehors de nous et si, dans la nature, les individus possèdent distributivement [objectivité réelle) l'essence que nous concevons comme réalisée en chacun d'eux. ~)
4"^ Le réalisme modéré, ou réalisme aristotélicien (81) appelé aussi réalisme thomiste, admet et la valeur idéale et la valeur réelle du concept. " Les choses sont particulières, mais nous avons le pouvoir de nous les représenter abstraitement. Or, le type abstrait, lorsque l'intelligence l'envisage réflexivement et le met en rapport avec les sujets particuliers dans lesquels il est réalisé ou réalisable, se trouve attribuable à chacun d'eux et à tous. Cette applicabilité du type abstrait aux individus est son universalité. « ^)