Comment la question se pose durant cette période
11 est impossible d'appliquer aux philosophes de cette période les classifications a priori que nous venons d'indiquer. C'est que le problème des universaux est très complexe. 11 ne met
1) Mercier, op. cit., p. 306. — 2) lUd., p. 54. — 3) ihid., p. 292.
pas seulement en cause la métaphysique de l'individuel- et de l'universel, mais encore des thèses importantes d'idéologie, de crilériologie et de cosmologie ^). Or Jes premiers scolastiques, novices en ces matières délicates, n'ont pas étreint la question sous ces aspects multiples. Le problème des universaux n'est pas né spontanément au moyen âge; il a été imposé par un texte obscur de Ylsagoge de Porphyre, simpliste en apparence, dont un ensemble de circonstances fit le thème obligé des premières spéculations.
Porphyre décompose le problème en trois parties : l"" Les genres et les espèces existent-ils dans la nature, ou ne consistent-ils que dans de pures constructions de l'esprit ? 2° (S'ils constituent des choses) sont-ce des choses corporelles ou incorporelles ? 3° Existent-ils en dehors des êtres sensibles ou sontils réalisés en eux? ^) La première interrogation peut nous tenir lieu des deux autres, puisque celles-ci n'ont de raison d'être que si on rejette le caractère purement subjectif des réalités universelles. Or cette première question est ainsi conçue : - Les genres et les espèces sont-ils des choses objectives ou ne le sont-ils pas ? sive subsistant, sive in nudis intellectibus posita sint w. En d'autres termes, le seul point du débat est la réalité absolue des universaux ; leur rapport avec l'entendement ou leur vérité n'est pas en jeu. Porphyre ne pose donc la question que sous une forme incomplète, il n'envisage que son aspect objectif, et néglige le point de vue psychologique qui seul peut fournir la clef des vraies solutions. Après avoir indiqué sa triple interrogation, Porphyre, dans son Isagoge, se refuse à la résoudre. Ajoutez que Boèce, dans son premier commentaire, se rallie k l'existence objective des universaux, tandis que dans son second commentaire il semble insinuer que ce sont des fictions mentales, et l'on comprendra le désarroi des premiers scolastiques.
') V. p. 1. " la Synthèse scolastiqiie „. — ') Mox de generibus et speciebus illud quidem sive subsistant sive in nudis inlelleclibus posita sint, sive subsistentia corporalia sint an incorporalia, et utrum separata a sensibilibus an in sensibilibus posita et circa haec consistentia, dicere recusabo.
LA QUESTION DES UNIVERSAUX AU IX^, X*" ET Xf SIÈCLE. 171
Ils se sont bornés à souscrire à l'une des deux alternatives de Porphyre, reprenant le problème dans les mêmes termes. Les objets de nos concepts, c'est-à-dire l'espèce, le genre, existent-ils dans la nature (suhsistentia) ou se réduisent-ils à de pures abstractions (nuda intellecla) ? Oui ou non sont-ce des choses ? A ceux qui répondent affirmativement on a donné le nom de réalistes ou réaiix ; aux autres, celui de nominalistes ou nominaux. — Mous dirons aussitôt pourquoi nous préférons simplement appeler ces derniers les antiréalistes .
Les premiers scolastiques ont d'autant plus naturellement cantonné la controverse dans ces cadres imparfaits, que cette tournure d'esprit répondait adéquatement à ce besoin spontané qu'éprouvent les intelligences enfantes de se reporter sur le monde extérieur, de chercher ce qui vibre sous les manifestations sensibles (5, 2°).
188. Le Réalisme outré. — Le réalisme outré objective et extériorise l'objet de nos concepts abstraits. 11 semble avoir recueilli les premières adhésions, puisque Abélard en parle comme d'une antiqua doctrina, et qu'on appelle ses adversaires du nom de moderni, jusqu'à la fin du xii"" s.
JNous réduisons à trois les causes du crédit dont jouit le réalisme outré pendant quatre siècles. D'abord, il eut pour le défendre, un homme qui exerça sur le moyen âge un ascendant considérable, Jean Scot Eriugène. Ensuite, cette théorie paraît contenir une explication rationnelle de divers dogmes de la foi catholique, notamment de la transmission du péché originel (v. p. 1. Odon de Tournai). Enfin, et surtout, elle fournit à un problème troublant des solutions catégoriques et faciles. Entre toutes, en effet, le réalisme est la moins complexe, puisque son assertion fondamentale est la correspondance adéquate des choses de la nature et de leurs représentations intellectuelles. Cette simplicité de doctrines séduisit des générations jeunes et avides de solutions dogmatiques.
172 LivRt: m. la philosoi-hie médiévale. •
189. Deux groupes de réalistes outrés. Réalisme médiéval et réalisme platonicien. — Les réalistes des quatre premiers siècles se répartissent en deux groupes distincts.
Le premier groupe attribue h chaque espèce ou à chaque genre une essence universelle, dont sont tributaires tous les individus subordonnés.
Le second groupe va plus loin et confond toutes les réalités en un seul être, aux formes les plus diverses. Aussi bien le panthéisme est l'aboutissant logique et nécessaire du réalisme. Car si les attributs des objets réels se mesurent sur les attributs des objets conçus, il faut assigner un correspondant dans l'ordre extérieur à la plus abstraite des représentations, celle de l'être sous sa détermination la plus générale.
On le voii, s'il fallait s'en tenir, non aux théories telles qu'elles sont réellement formulées, mais à la rigueur de leurs conséquences, le réalisme outré conduirait <à la négation même de la scolastique. Mais en dehors de J. Scot Eriugène, les réalistes du ix^, x^ et xi"" s. n'ont pas été jusque Là. Se méprenant sur la portée de leurs doctrines, ils ont expressément rejeté le iianthéisme , et ils ont cherché à concilier leur réalisme avec les théories de la personnalité humaine, de la création, et en général avec les vérités enseignées par le dogme catholique. Voilà pourquoi, devant l'histoire, la première forme du réalisme outré n'est pas, à nos jeux, une doctrine antiscolastique. Fautive en elle-même, elle a son excuse dans les réserves expresses que ses partisans apportent à leurs déclarations, et dans des faiblesses d'esprit communes à toutes les générations de cette période (182). Le réalisme panthéiste, au contraire, est une des plus dangereuses formules de l'antiscolastique. Nous en parlerons dans l'article suivant.
Lorsqu'on rattache au chef de l'Académie les réalistes du moyen âge — qu ils restent ou non en deçà du panthéisme — il ne faut pas oublier qu'une différence importante sépare leurs théories de la dialectique platonicienne. Pour Platon en effet, les idées ont une existence isolée du monde sensi-