‹ Histoire de la philosophie médiévale (volume 2)Chapitre 71 sur 149 · LA QUESTION DES UNIVERS AUX AU IX^, X^ ET XI^ SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA QUESTION DES UNIVERS AUX AU IX^, X^ ET XI^ SIÈCLE

ble (54). Pour les réalistes médiévaux, l'essence demeure tout entière dans les individus.

190. Principaux réalistes. Fridugise. Rémi d'Auxerre. — Fridugise, le prédécesseur de J. S. Eriugène à l'école du palais, nous fournit le premier exemple de cette inconscience naïve que nous trouvons, à des degrés divers, chez les réalistes du premier groupe. Se basant, en effet, sur ce texte de l'Ecriture que l'Egypte fut couverte de ténèbres si épaisses qu'on pouvait les saisir par la main, il va jusqu'à réaliser dans son de nihilo et tenehris, les êtres de raison, les ténèbres, et même le néant.

A la fin du ix^ s., le réalisme fut repris par Rémi d'Auxerre, qui remplaça dans la chaire de l'abbaye d'Auxerre, son maître Heiric dont il abandonna la doctrine (194). Plus tard, Rémi enseigna à Reims (862), et on le signale comme le premier docteur qui introduisit la dialectique dans les écoles de Paris. On a conservé de lui un commentaire de Vars minor de Donat, fort usité jusqu'au xii^ s., ainsi qu'un commentaire sur Martianus Gapella,dans lequel Rémi met largement à contribution un ouvrage similaire de J. S. Eriugène.

191 Gerbert. — Le x^ s. est rouge de sang. Les Normands détruisent tout, et les écoles de philosophie traversent une crise fatale. Dépositaires d'une tradition scientifique qui ne devait pas se perdre, quelques philosophes percent à grand'peine cette atmosphère de barbarie : citons Odon de Cluny, Reinhard de Saint -Burchard, Poppo de Fulde, Gunzo, Notker Labeo (p. 164, n. 182), Bruno de Cologne, Ratbod de Trêves, Ratgaire de Vérone, à qui on attribue des traités de dialectique. Mais aucun ne peut rivaliser avec Gerbert i).

Après avoir étudié pendant trois ans en Espagne, Gerbert (né vers le milieu du x^ s., mort en 1003), fut successivement professeur à la cour d'Otton 1% scolastique à Reims, où il acquit une réputation européenne, plus tard abbé de Bobio, archevêque de Reims, de Ravenne, finalement pape sous le nom de S^dvestre II. Un de ses contemporains l'appelle " le pape philosophe „.

Gerbert commente plus de traités aristotéliciens qu'aucun de ses contemporains, et un siècle plus tard, S. Anselme et Roscelin ne connaissent rien de plus des œuvres du Stagirite. 11 possède à fond

1) PiCAVET. Gerbert, un pape philosopJie, cV après Vhistoire et d'après la, légende. Paris 1897.

le trivium et le quadrivium ; il écrit sur la géométrie, l'arithmétique, et les autres sciences de son temps ; il est à la fois érudit, écrivain, orateur, savant. Au sujet des doctrines philosophiques de Gerbert, on ne possède que le récit d'une joute dialectique avec Otric, un opuscule de rationali et ratione uti. un autre moins important, de corpore et sanguine Domini. Peut-on ranger Gerbert dans le camp des réalistes outrés ? i) Certaines expressions semblent nous y autoriser, mais il convient de faire des réserves, car Gerbert est avant tout logicien ; la métaphysique n'apparaît dans ses écrits qu'à de rares intervalles et par bribes, et il ne donne point de réponse nette et décisive aux questions de Porphyre. Moraliste, Gerbert fait bon accueil à quelques doctrines stoïciennes. Sa morale est fragmentaire et spéciale, il justifie la subordination politique de tous les chrétiens à l'unité de l'Église.

Gerbert fait école : à ses leçons nous rencontrons Fulbert de Chartres, l'historien Richer, les évêques Girard, Lentheric, etc., tous hommes d'oeuvres du xi^ s.

192. Odon de Tournai. — Durant la seconde moitié du xi^ s., brille à l'école de la cathédrale de Tournai une personnalité scientifique qui donna au réalisme outré un regain de faveur : Odox de Tournai (t 1113), tour à tour professeur à Tournai, fondateur de l'abbaye de S. Martin dans la même ville, et évéque de Cambrai. Imprégné de la lecture du Timée, il engagea avec un nominaliste, " maistre „ Ralmbert de Lille, une polémique dont les chroniqueurs du temps nous ont conservé le souvenir -).

Odon défend la thèse classique du réalisme, mais il mérite une mention spéciale parce qu'il a formulé dans son ouvrage principal de pecccdo originali, d'intéressantes applications du réalisme aux doctrines catholiques de :

a) La transmission du péché originel. — L'humanité, dit Odon, n'est que la collection numérique des individus existant à un moment donné ; une substance unique vibre sous ces existences éphémères. Quand Adam et Eve ont péché, la substance entière dans toutes ses ramifications alors existantes a été infectée et les générations à venir, vivant dune vie anticipative dans cette substance viciée, ont toutes pâti de cette défaillance ^).

•) Hauréau, Hist. de la phil. scolastique, I, 216 (1880). — -) Cf. notre Histoire de la philos, scol. dans les P.-Bas etc., p. 19. — •^) De peccato originali, lib. II, col. 1079, t. CLX, Pat roi. Migne.

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6) La création quotidienne des âmes à la naissance des enfants. — Ce que Dieu produit à chaque naissauce, ce n'est pas une substance, mais une propriété nouvelle d'une substance déjà existante. L'espèce humaine étant un fonds unique, dont la surface revêt des propriétés toujours changeantes, les hommes ne diffèrent les uns des autres que par des accidents. — On comprend après cela qu'Odon de Tournai prenne en c'onsidération les arguments des traducianistes.

193. Les antiréalistes.— Vis-à-vis des réalistes se dressent de bonne heure des contradicteurs nombreux. 11 est une thèse négative que tous s'accordent à défendre, au nom d'Aristote et du bon sens : « les universaux ne sont pas des choses, présentes, comme telles, dans la nature (suhsistenfia) , car l'individuel seul existe «. Reprenant alors l'alternative de Porphyre, ils opposent au réalisme cette thèse positive, que les universaux sont des constructions de l'esprit (niida intellecta).

Il convient d'interpréter cette seconde déclaration avec de prudentes réserves. Affirmant d'une part la substantialité des seuls êtres individuels, admettant d'autre part l'existence en nous de concepts universels, les antiréalistes seront appelés tôt ou tard à se mesurer avec la vraie difficulté des universaux (p. 168). Mais les antiréalistes des premiers siècles se sont bornés à poser le double fait qui est la base du débat, sans se rallier à l'une ou à l'autre des théories caractéristiques qui résultent du rapprochement de ces faits. Quand ils disent que les universaux sont des abstractions verbales, des 7nots, ils ne veulent pas pour cela prendre position dans le nominalisme, tel que nous l'avons défini plus haut (p. 169). Et quand ils parlent de représentations universelles, ils n'ont pas suffisamment mûri les lois génétiques du processus mental, pour décider si ces formes de l'entendement ont une valeur purement idéale (concept ualisme) ou en même temps une valeur réelle (idéalisme modéré). Ces nuances de la pensée ne se feront jour qu'après une lente élaboration qui remplit environ quatre siècles.

En résumé, l'assertion que les universaux sont des nuda intellecta n'a dans la bouche du premiers antiréalistes qu'une

valeur négative (de là le nom à'antiréalisies que nous leur donnons) et relative au dilemme incomplet de Porphyre : le^ créations de l'esprit sont pour eux les opposés des choses, et comme ils se refusent à voir dans les universaux des réalités, ils les réduisent à des abstractions.

194. Rhaban Maur et Heiric d'Auxerre. — Rhaban Maur (né eu 770, mort archevêque de Mayence en 856), professeur à Tours, plus tard à Fukle où de nombreux auditeurs (notamment Servat Loup de Ferrières) vinrent suivre ses leçons, n'a point été an delà de ces affirmations générales. Ni dans son traité de nniverso, ni dans les gloses sur l'Isagoge et llnterprétalion que V. Cousin lui attribue, ni dans son écrit sur la proposition, il n'est rien qu'il ne doive à Boèce.

Heiric d'Auxerre (milieu du x^ s.), qui suivit les leçons de Servat Loup de Ferrières, entendit Rhaban Maur et les professeurs de Fulde avant d'ouvrir l'enseignement de l'école d'Auxerre, reflète les mêmes tendances dans les gloses qu'il a laissées sur les traités aristotéliciens '). Et l'on peut dire la même chose d'un commentaire anonyme sur Martianus Capella, écrit par un contemporain d 'Heiric et que M. Cousin a mis au jour.

195. Roscelin. — Roscelix, moine de Compiègne, enseigne dès 1087. Il est en relation avec Lanfranc, S. Anselme, Ive de Chartres. Traduit devant un concile b Soissons (1093) où on l'accuse de trithéisme, il renie les doctrines qu'on lui impute. Mais c'est sous la crainte d'une excommunication. Car plus tard il revient à ses premières théories. Tour à tour il est en Angleterre, à Rome, puis revient en France. Partout se révèle son caractère turbulent et tapageur ).

On a démesurément exagéré le rôle de Roscelin dans l'histoire des idées, en le considérant comme le premier protagoniste du nomi-

1) On lui attribue des gloses sur V Interprétation, siw la Dialectique et le livre des dix Catégories du Pseudo-Augustin, sur VIsagogc, sur le texte latiu du syllogisme d'Apulée et sur divers écrits de Boèce. Suivant M. Baiimtver, une partie des gloses aux Cafég. du Ps. Aug. peut seule être attribuée à Heiric. M.Baiiuiker a promis une édition de ces gloses. Nous regrettons qu'elle n'ait pas encore paru. — -) Picavet. Roscelin, théologien et pliiîosophc. (École pratique des Hautes-Etudes, Paris 1896). Cfr. la critique que nous avons faite de cet ouvrage. Uev. \éo-Scol.. 1S98. Les récents travaux snrlliist.dG la philos, médiévale, p. 75.

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