‹ Histoire de la philosophie médiévale (volume 2)Chapitre 74 sur 149 · ART. L — LA SCOLASTIQUE · texte numérisé non relu

ART. L — LA SCOLASTIQUE

,§' 1. — Z/e réalisme, outré. (P'^ moitié du XII' s.)

Nous assistons pendant la première moitié du xii^ s. à un regain de ce réalisme outré, naïvement inconséquent, qui attribue une entité universelle à nos concepts spécifiques et génériques, sans néanmoins souscrire à l'unité panthéiste des choses. Nous divisons les théories réalistes du xu^ s. en divers groupes.

LE RÉALISME OUTRÉ AU XIl^ S. 191

206. Premier groupe : les thèses de Guillaume de Champeaux. — Le premier nom que nous rencontrons est celui de Guillaume DE Champeaux né à Champeaux en 1070, mort évêque de Châlons en 1120. Pendant sa jeunesse il avait suivi les leçons d'Anselme de Laon, à la célèbre école de Laon, qui au commencement du xiie s. comptait parmi les plus fréquentées en Europe. En 1108, il occupa une chaire à l'école de la cathédrale de Paris, et y enseigna des théories diamétralement opposées à celles de Roscelin dont il avait été l'auditeur à Compiègne. Lui-même, d'ailleurs, trouva son contradicteur le plus acharné dans la personne d'un de ses élèves, Pierre Abélard.

Les sources principales pour l'intelligence de la doctrine de G. de Champeaux sont les ouvrages d'Abélard et le traité de generihus et speciebus. Lui-même écrivit plusieurs traités de dialectique qui sont tous perdus : parmi ses autres œuvres, citons un livre de sentences, dont M. Lefèvre a tout récemment publié des extraits ').

Suivant Abélard et le traité de generibus, G. de Champeaux aurait varié dans ses opinions sur les universaux. Voici les diverses évolutions de sa pensée :

P Théorie de Videntité. L'essence universelle est unique et identique dans tous les subordonnés ; en cbacun d'eux elle est contenue suivant la totalité de son être ; les individus ne sont que des modifications accidentelles de la substance spécifique ; les espèces, des accidents de l'essence générique ^).

Abélard eut beau jeu pour ridiculiser cette doctrine. Il choisit la réfutation par l'absurde : si chaque homme est toute l'espèce humaine, dit-il, celle-ci est contenue tout entière dans Socrate qui est à Rome, et dans Platon qui est à Athènes. Dès lors Socrate, contenant toute l'essence humaine, sera présent

ï) G. Lefèvre, Les variations de Guillaume de Champeaux et la question des universaux. Étude suivie de documents originaux (Lille, 1898). — ^ Erat autem (Willelmus) in ea sentenlia de communitate universalium, ut eamdem essentialiter rem totam simid singidis suis inesse adstmeret individuis: quorum quidam nulla esset in essentia diversitas, sed sola multitudine accidentiimi varietas. Ahel. opp. éd. d'Amboise, p. 5. — Même formule dans le de generihus et speciebus (imprimé par Cousin dans les ouvr. inéd. d'Abél.), p. 513.

partout où celle-ci se rencontrera : au même moment il se trouvera à Rome et à Athènes, ce qui est absurde ^).

Poursuivi par les satires de son impitoyable élève, Guillaume fut forcé de quitter l'école de Notre-Dame (1108). Peu de temps après, il professait à St- Victor, une théorie réaliste quelque peu modifiée.

2"" Théorie de ï indifférence^) . A défaut d'une formule émanant de G. de Champeaux lui-même, nous exposons cette théorie nouvelle d'après des documents postérieurs'^) : dans tout individu se rencontrent à la fois des déterminations qui lui appartiennent en propre et constituent sa marque différentielle \differens) et des réalités spécifiques et génériques qu'il a en partage avec tous les subordonnés de l'espèce et du genre [indiffei^ens] . Cet élément non-différent est doué d'unité physique. La théorie de l'indifférence fut appelée à un succès réel mais éphémère ; elle trouva pour la défendre des dialecticiens non moins subtils que G. de Champeaux. Nous eti reparlerons (207).

1) De gêner, et speciebus, p. 514 éd. Cousin. On retrouve cette réfutation des beaux mensonges (pulchra nientientes) du réalisme, dans un traité anonj^me sur les genres et sur les espèces, publié par Hauréau (Not. et extr. de qqiies man lat., V, 306) : Sed quotiescumque homo qui est in Socrate agit vel patitur, et homo qui est in Platone agit vel patitur, cum sit eadem essentia, et sic, (Platone) agente aliquid, agit Socrates et quœlibet alla substantia, et flagellato Socrate, flagellatur quïelibet alia substantia quod est inconveniens et etiam hœresis „ {no 17813, Bihl nat., fol. 16). — 2) gic autem istam tune suam correxit sententiam, ut deinceps rem eamdem non essenti alite)', sed indiffcrenter diceret. Abel. opp., p. 6. — Dans ce texte M. Hauréau lit individxialiter nu lieu de hi différente)' (Not et extr. de qques ))ian. ïat., V, 324, et Hist. pliil. scoh 1. 338). En ce cas, G. de Champeaux ne serait pas le promoteur de la théorie de l'indifférence. Avec M. Cousin, nous préférons lire Indiff'eventer, car quel sens pourrait-on accorder à la formule telle que la donne M. Hauréau : " la même réalité existant suivant son mdioidualité, dans tous les individus; ut eamdem individnaliter rem totam simul singulis suis inesse adstrueret „ ? — 3) Le manuscrit 17813 du fonds lat. de la Bibl. nat.. les traités d'Adélard de Bath, d'Abélard. de J. de Salisbury, le de gen. et spec. (p. 518). Le manuscrit justifie fort bien la désignation de la théorie (non-diiîérence), (v. p. 194, n. 2) mais ne démontre pas péremptoirement, non plus que les textes d'Adélard de Bath, que nous sommes en présence d'une forme du réalisme. Au contraire, le langage de Jean de Salisbury et d'Abélard prouve que l'unité de Yindifferens est physique et non logique.

La théorie de la non-différence, pas plus que celle de l'identité, ne résiste à la critique ^). Elle n'en diffère du reste que par des procédés d'exposition, touchant de près à la subtilité. Les deux formules constituent une franche affirmation du réalisme outré, avec cette nuance que la seconde semble éviter les absurdes conséquences qu'Abélard dégageait de la première.

Abélard lui-même nous raconte que le pauvre Guillaume, battu dans ses nouveaux retranchements, abandonna définitivement ses positions et rendit les armes ^). Dans ce récit il faut faire la part de la fanfaronnade. Cependant les Sentences de Guillaume semblent confirmer les dires d'Abélard, car nous y trouvons une troisième théorie sur les universaux :

S'' Théorie de la similitude des essences. Celles-ci sont réellement multipliées dans les individus, quoique semblables en chacun d'eux '\

Mais cette doctrine n'est plus du réalisme outré, c'est de l'antiréalisme ; bien plus, c'est la doctrine de Roscelin, l'ancien maître de Guillaume, et la thèse fondamentale d'Abélard luimême ^). Vaincu par les objections de son disciple, Guillaume s'incline devant la vérité, avec une loyauté à laquelle il faut rendre hommage.

207. Deuxième g-roupe : " les indifférentistes „. Adélard de Bath et Gautier de Mortag'ne. — La théorie de la non-difïérence fut reprise et mieux défendue par les successeurs de G. de Champeaux.

Parmi ceux-ci, il faut citer d'abord l'anglais Adélard de Batli, professeur à Paris et à Laon. On le signale comme un des premiers qui songèrent à compléter leur éducation scientifique par un voyage en Grèce et en Espagne. Les Quœstiones naturales sont le fruit de ce

1) De gen. et spec. p. 518 et suiv. — '-) Cum hanc ille correxisset. immo coactus dimisit sententiam, etc. Abel. opp., ibid. — s) Ubicumque personae sunt plures, plures sunt et substantiœ... Non est eadem utriusque (scil. Pétri et Pauli) humanitas, sed similis, cum sint duo homines. Ghiillelmi Campellensis Sententiœ vel Quœstiones, XLVII, éd. LeFèvre, p. 24. — ^) Ce n'est pas l'avis de M. Le Fèvre, à qui revient l'honneur d'avoir mis en lumière la troisième opinion de G. de Champeaux. Notons toutefois que Guillaume ne va pas aussi loin qu'Abélard, car il ne parle pas de l'abstraction, mais il n'est plus rien dans la doctrine du maître que le disciple doive répudier.

contact avec un monde inconnu. A côté d'une traduction d'Euclide, faite vers 1116 sur l'arabe, de traités de mathématiques, Adélard est l'auteur d'un traité de eodem et diverse (composé en 1116), où se trouve consignée la théorie de l'indifférence.

Mais Adélard est plus qu'un " indifférentiste „. Les voyages ont élargi son horizon intellectuel, et les quœstiones naturales nous le révèlent comme psychologue et comme homme de science. Sa psychologie est empreinte de platonisme, sa théorie de la nature révèleune étroite parenté d'idées avec Guillaume de Conches;il eut d'ailleurs des rapports non douteux avec l'école de Chartres où les sciences naturelles étaient en grand honneur.

* Après Adélard de Bath, le leader du parti des indifférentistes — au rapport de Jean de Salisbury — est Gautier de Mortagne i). Né à Mortagne, en Flandre, dans les premières années du xii^ s., Gautier fut élevé à l'école de Tournai. De 1126 à 1144, il professa tour à tour la rhétorique et la philosophie sur la montagne S^^-Geneviève et mourut évêque de Laon en 1174.

On possède de Gautier un TradaUis de sanda trin. et six opuscules dont l'intérêt philosophique est médiocre. Gautier est platonicien dans une lettre adressée à Abélard, où il considère le corps comme un obstacle aux conceptions supérieures de l'âme. — Suivant une hypothèse probable de M. Hauréau, il serait l'auteur du texte contenu dans le n» 17813 du fonds latin de la Biblioth. nationale ').

Après Gautier, la formule de la non-différence tomba en désuétude dans le langage des controversistes.

208. Troisième groupe : le réalisme chartrain. Bernard de Chartres. — Chartres au xii^ s. est une place forte du réalisme outré ^). Bernard de Chartres — qu'il ne faut plus confondre avec

1) Cfr. notre Histoire de la Philosophie scolasf. dans les Pays-Bas, p. 32. — -) Nous lui empruntons ce passage saillant : " Sed simpliciter attendatur Socrates, non at Socrates, id est in omni proprietate Socratis, sed in quadam, scilicet in eo quod est animal rationale mortale, jam secundum hune statum est difï'erens et indifferens : diff'erens a qualibet alia re existente hoc. modo, quod ipse Socrates née secundum statum hominis, née secuuduni aliquem alium, est essentialiter aliquod aliorum ; item indifferens est, id est cousimilis cura quibusdam, scilicet cum Platone et cum aliis individuis hominis in eo quod in unoquoque eorum est animal rationale mortale. Et attende quod Socrates et unumquodque iudividuum hominis, in eo quod unumquodque est animal rationale mortale, sunt îimmi et idem... „ Hauréau, op. cit., V, 313. (Paris, 1892). — s) Cependant il y eut aussi des antiréalistes à Chartres. Clerval, op. cit., p. 266. Cf. p. 1., Gilbert de la Porrée.

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Bernard de Tours (Silvestris) ou avec Bernard de Moélan ^) — ouvre l'intéressante série des maîtres chartrains. Il enseigne avant 1117, et cette année compte Gilbert de la Porrée parmi ses auditeurs: plus tard (avant 1120), Guillaume de Couches et Richard l'Évêque assistent à ses leçons. Devenu chancelier de l'église de Chartres depuis 1119, Bernard mourut avant 1180.

11 a laissé un traité de expositione Porphyrii. Par J. de Salisbury on possède en outre quelques courts fragments d'oeuvres perdues. Bernard n'est pas psychologue, mais il nous intéresse par sa métaphysique et sa cosmologie.

1» Métaphysique. Le philosophe chartrain attribue V existence objective universelle, non seulement aux essences spécifiques et génériques, mais encore aux accidents. Rigoureusement, ces réalités universelles méritent seules le nom d'être, car les choses sensibles ne sont que des ombres qui s'évanouissent après une apparition fugace : c'est le réalisme outré dans son expression la plus franche, et la plus voisine du platonisme ancien.

Bernard précise la place de ces essences dans le monde métaphysique. Il reconnaît une triple catégorie d'êtres : Dieu, réalité suprême et éternelle; la matière, tirée du néant par l'acte créateur de Dieu, et qui par son union avec les idées donne naissance au monde sensible; les Idées ou les formes prototypes, par lesquelles le monde des existences et des possibilités est présent, de toute éternité, au regard de l'intelligence infinie. Quels rapports le philosophe chartrain établit-il entre ces trois principes ? D'après J. de Salisbury, l'historien des théories de Bernard de Chartres, celui-ci aurait varié dans sa doctrine : tantôt il aurait interposé entre les Idées, immanentes à la divinité, et les choses périssables, un principe intermédiaire, les formées natives, copie des Idées divines dans la matière et distinctes de celles-ci. Tantôt il aurait enseigné la compénétration immédiate de la matière par l'Idée, ou identifié l'Idée divine et la forme native.

Si cette seconde interprétation l'emportait, Bernard serait panthéiste et nous devrions le ranger parmi ceux qui ont renié la scolastique. Mais pour ce faire, il nous faudrait des déclarations formelles (189), que nous ne trouvons point sur les lèvres du philosophe chartrain. Ce qui confirme nos doutes, c'est que Bernard enseigne la création de la matière dans le temps, une thèse qui creuse un abîme entre Dieu et le monde sensible.

1) Ibid., pp. 158 et suiv.

2<^ Cosmologie. Bernard conçoit la materia primordialis de l'univers comme une masse déjà constituée, mais chaotique (Timée), à qui un principe immanent, la forme, fait subir une série de transformations. Ce dynamisme qui fausse la doctrine aristotélicienne de l'hylemorphisme, constitue une des conceptions favorites de l'école de Chartres (p. 153). On la trouve de pair avec cette autre thèse dont l'origine platonicienne n'est pas douteuse : la personnification de la Nature. La Nature est regardée comme un organisme propre, supérieur aux êtres individuels qu'elle contient; à ce titre elle a une âme. Des rapports numériques (Pythagore) président à l'information de la Nature par l'âme cosmique, comme à celle des êtres matériels par les Idées (1").

Nombreux sont les disciples de Bernard de Chartres i); plus nombreux encore l'auditoire qui se presse aux leçons de ses successeurs, notamment à celles de Thierry, le frère puîné de Bernard, avec qui les écoles chartraines atteignent 1 "apogée de leur splendeur.

209. Thierry de Chartres. — Magister scholœ aux écoles de Chartres en 1121, Thierry professa en 1140 à Paris où il eut pour élève J. de Salisbury. Vers 1141, il revint à Chartres, succéda à Gilbert de la Porrée dans la chancellerie et mourut en 1155.

On connaît de Thierry le de sex dieriim operihiis, V Eptateuchon^ un commentaire sur le de inventione rhetorica ad Herennium. Il personnifie l'intense mouvement scientifique des écoles de Chartres au milieu du xu^ s.

1° Rhétorique et Logique. Le trivium était en grand honneur à Chartres. L'étude des préceptes de rhétorique, et la connaissance des grands classiques latins étaient considérées comme le préliminaire obligé de toute culture scientifique. C'est de Chartres que sont parties les hostilités contre la secte des Cornificiens, formée vers le milieu du siècle, aux fins de réduire le programme des études et de proscrire le culte de la forme littéraire (223). Vers 1130, Thierry se mit à la tête d'une vigoureuse campagne contre ce parti de béotiens. Il

1) A côté de Guillaume de Conches, J. de Salisbury cite à l'école de Bernard, Richard de Coutances, professeur à Paris en 11122, mort évêque d'Avranches (1182), auteur d'annotations sur Aristote, aujourd'hui perdues.

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mérita d'être appelé par J, de Salisbury artium studiosissimus investigator.

Nous savons déjà le grand progrès réalisé par Thierry en logique : son Eptateuchon, le manuel des sept arts libéraux à Chartres, mentionne pour la première fois d'importantes parties de VOrganon, dont il fut probablement le vulgarisateur (179). Où Thierry recueillit-il ce précieux héritage inutilisé par ses prédécesseurs ? M. Clerval, qui a découvert YEptateuchon, ne nous l'apprend pas. Nous savons que Thierry fut un des personnages les plus érudits de son temps et qu'il eut le plus grand souci de se créer des relations scientifiques. C'est à lui notamment qu'en 1144, Hermann le Dalmate envoya la traduction de l'arabe en latin du Planisphère de Ptolémée.

2° Métaphysique. Thierry ne tarda pas à se prononcer dans le sens du réalisme farouche qui avait acquis droit de cité à Chartres et s'y perpétua jusqu'au déclin de ses écoles. D'aucuns prétendent même qu'il franchit l'étroite passerelle séparant le réalisme outré du panthéisme (Hauréau, Clerval). Mais Thierry n'a pas été jusque Là. Il faut interpréter avec prudence ses dissertations favorites sur la superessence de Dieu, sur la dépendance essentielle des créatures vis-à-vis du Créateur; il faut se méfier surtout de l'accueil trop facile qu'il fait à des réminiscences pythagoriciennes sur l'unité et la génération de tout nombre du sein de l'unité : Dieu est l'éternel, l'un suprême, antérieur à la dualité. Toute autre chose n existe que par la compénétration de l'Infini (divinitas singiilis rébus forma essendi est) ').

Mais si Dieu est pour chaque être créé le principe intrin-

1) At aeteriîum nihil aliud est quara divinitas; unitas igitur ipsa divinitas est. At divinitas singulis rebus forma essendi est ; nam, sicut aliquid ex luce lucidum est, vel ex calore calidum, ita sin^ulae res esse siiuin ex divinitate sortiimtur. Unde deus totuset essentialiter ubique esse vere perhibetur. Unde vere dicitur : Oimie qiiod est ideo est quia unum est. Hauréau. Not. et. extr. I. 63. M. Baeumker a montré qu'il faut lire dans cette dernière phrase : ideo est, et non pas in deo est. (Arch. f. Gesch. d. Phil. X, 138, n. 37). Ainsi s'écroule un des grands arguments invoqués par ceux qui font de Thierry un panthéiste.

sèque de sa présence actuelle dans l'ordre physique, cet être n'en a pas moins une essence distincte de Dieu, œuvre de sa main créatrice. Sur ce point les déclarations de Thierry sont formelles ^). Thierry se serait élevé contre tout reproche de panthéisme, au même titre que maître Eckart et d'autres mystiques du xiv"^ s. qui établissaient une distinction similaire entre V essence individuelle propre à chaque créature et son existence divine (esse for m aie] ~).

Il n'en est pas moins vrai que malgré les déclarations contraires de leurs auteurs, un peu de logique convertit aisément ces systèmes mal équilibrés en doctrines antiscolastiques^).

3° En cosmologie, Thierry souscrit aux conceptions de son frère, en montrant leur accord avec l'histoire biblique de la création .

Jean de Salisbury, Hermann le Dalmate, Robert de Rétines comptent parmi les disciples les plus connus du philosophe chartrain.

210. Guillaume de Conches. — On peut rattacher Guillaume de CoNctiEs (vers 1080-1154) à l'école de Chartres, par son maître Bernard de Chartres (de 1110 à 1120), par son humanisme et sa lutte contre les Cornificiens, par son culte des sciences physiques et par ses premières doctrines philosophiques. Après avoir enseigné à Paris vers 1122, il devint précepteur de Henri Plantagenet.

Outre diverses gloses sur le Tintée, et le de consolafione philosophiœ, ^)Guillaume a composé entre autres ouvrages, une magno> de ncduris philosophia, un [miié de Philosophia mtindi, niirihué souvent à Bède le Vénérable et à Honorius d'Autun '""), un autre intitulé Dragnicdicon philosophiœ, ainsi qu'une Summa moralium philosophortim

1) Hauréau, ibid. sed cum dicimus sin^ulis robus divinitatem esse formam essendi, non hoc dicimus quod divinilas sit aliqua forma, quœ in materia tiabeat consistera, etc. — "^) C'est l'explication mise en avant par Baeumker, ibid., p. 138 et nous nous y rallions. — '') V. p. 1. la philosophie de Eckart et de Nicolas de Cuse, que nous classons, de ce chef parmi les déviations de la scolastique. — ^) Jourdain. Excnrs. hisfor. et philosopJi. à travers le Hî. (1(76, 1888. Suivant Jourdain, G. de Conches serait resté jusqu'au xive s. l'interprète officiel du de consolafione. Son commentaire fut plagié par Nicolas Triveth (li258-1328). — •) Hauréau, Not. et extr. de qqnes man. V, 195.

citée sous des titres divers et décernée à un grand nombre de philosophes, le plus souvent à Hildebert de Lavardin.

Au début de sa carrière, Guillaume pencha vers le réalisme excessif, devenu traditionnel à Chartres. Séduit notamment par une dangereuse transposition du pythagoréisme dans la théologie, il alla jusqu'à soutenir une doctrine que Bernard et Thierry de Chartres, eux aussi, semblent avoir admise, à savoir l'assimilation du St-Esprit et de l'âme du monde. Pris à partie par Guillaume de St-Thierry, il rétracta ses erreurs, et renonça à la métaphysique pour se consacrer à l'étude des sciences. Nous suivrons G. de Couches dans les deux domaines principaux de sa philosophie scientifique : la psychologie physiologique, et la cosmologie atomiste. Nous ajouterons quelques notes sur sa morale.

P Psychologie physiologique. Influence de Constantin V Africain. G. de Conches porte ses recherches de prédilection sur le processus de la connaissance; mais il ne voit que l'aspect physiologique du problème, au risque de le confondre avec son aspect psychique. On peut voir dans ces essais psycho-physiologiques des signes avant-coureurs de la psychologie d'Aristote, vieille de seize cents ans, mais neuve pour les générations médiévales. Neuve, disons- nous, car rien dans les traités compilés avant G. de Conches ne la peut faire pressentir ; toutes les sources de la psychologie antérieure au xiii^ s. sont entachées de ce vice congénital qu'elles négligent l'étude du corps, (p. 154).

Cependant cette psychologie physiologique n'appartient pas en propre à G. de Conches, En effet, par F intermédiaire des moines du Mont-Cassin, l'Occident a connu au xii® s. quelques produits de la science arabe. Notamment Constantin l'Africain ou Constantin de Carthage (vers 1050) traduisit un traité de Isaac Israeli (vers 900) sur les éléments, ainsi que des œuvres de Galien et d'Hippocrate à qui il emprunte mainte théorie physiologique. C'est Constantin l'Africain qui introduit dans les écoles occidentales l'étude du concomitant physiologique de la connaissance, et il fait la place large, trop large même, aux activités organiques . L'influence du moine africain

se trouve non moins chez Guillaume de Conches et Guillaume de St-Thierrj.

2"" Cosmologie atomique ^). Tandis que les deux grands maîtres chartrains donnent de l'univers une explication dynamique, Guillaume recourt à Thypothèse des atomes. Les quatre éléments se réduisent à des combinaisons de particules homogènes et invisibles ^). Encore une de ces doctrines qui de tout temps ont séduit les hommes de science, et à laquelle le Timée et les œuvres de Constantin donnaient aux yeux de G. de Conches un crédit trompeur. Toutes les œuvres de la nature trouvent leur origine dans cette plasticité des atomes, y compris le corps humain avec ses perfections vitales les plus élevées : c'est dire que l'âme n'est en rien forme constitutive du corps. Enfin il ne faut pas s'étonner de retrouver chez G. de Conches la théorie de l'âme du monde, couramment enseignée dans les écoles chartraines.

3^ Moi^ale. La Summa moralium philosophorum est un des premiers traites de morale du moyen âge, et s'impose de ce chef à l'attention de l'historien. C'est un ensemble de préceptes sans originalité, empruntés surtout à Sénèque [de heneficiis) et à Cicéron [de offîciis). A leur exemple, l'auteur s'attache à des questions de détail, telles que la distinction de l'utile et de l'honnête, la description détaillée des vertus; il n'a pas compris l'économie de la morale scolastique et ne dit rien des notions fondamentales de la fin dernière et de la moralité. L'étude scientifique de la morale n'apparaît qu'au xiii® s., à l'époque du plein épanouissement de la psychologie (5, 2°).

21L L'avènement du panthéisme. — Dans le courant du xii^ s. le réalisme outré se convertit, chez plusieurs philo-

1) Werner K., Ble Kosmologie u. Naturlehre des scholast. MittelaUers mit specieller Bezielimig mtf Wilhelm von Conches. (Sitzungsb. d. Kais. Akad. d. Wiss. phil.-Pl. Wieii 1873. Bd. 75, p. 309). — 2) Elementa sunt simpla^ et minimœ particulae, quibiis hœc quatuor constant quœ videraus. Htrc elementa nunquam videntur, sed ratione divisionîs intelliguntur {Elementa philos. I. Migne, t. 90, col. 1132).

L ANTIRÉALISME AU Xlf S. 201

sophes, en panthéisme antiscolastiqiie : évolution inéluctable qui fut prédite par Abélard, un des plus forts dialecticiens de ce temps, et l'ennemi juré du réalisme outré.

§ 2. — Antiréalisme et " conceptualisme „

212. Pierre Abélard - Pierre Abélard est né au Pallet,en 1079, d'une famille de guerriers. Le caractère combatif et ambitieux qu'il hérite de sa race est le secret de la vie d'aventures que mène ce chevalier de la dialectique. De l'école de Roscelin il passe à celle de G. de Champeaux ; de Paris il voyage à Melun, à Corbeil, puis revient à Paris provoquer tout le monde à des disputes philosophiques dont il se déclare à l'avance le vainqueur. Anselme de Laon l'initie à la théologie. Quand, plus tard, lui-même enseigne la science sacrée dans la métropole française, grisé par les applaudissements d'une foule enthousiaste, il ose dire qu'il est le seul philosophe de son temps. Mais après le succès, Abélard connut les revers. Forcé de quitter Paris, à cause du dérèglement de ses mœurs, il erra de monastère en monastère jusqu'à sa mort en 1142, à l'abbaye de St-Marcel-lez- Châlons. Son Historia caïamitatum n'est qu'un long récit de ses infortunes.

Nombreux sont les travaux d' Abélard. A l'édition d'ensemble de ses œuvres, en 1616, les recherches de Durand, Pez, Cousin, Stolzle, ont ajouté plusieurs ouvrages nouveaux. Dans les œuvres d'Abélard, citons la Stimma dialecficae, le Sic et non, le Scito te ipsum, le Dialogiis inter philosophum, judaeum et christianum, le De unitate et trinitate divina ; Vlntroducfio ad theologiam, qui n'est que la première partie de la Theologia et la seule qu'on ait conservée de ce grand ouvrage.

213. Philosophie d'Abélard. — P Abélai-'d est V initiateur de la méthode scolastique, et ce n'est pas là son moindre mérite devant l'histoire ^j. Dans le Sic et non, on trouve consignés à l'usage des débutants (teneros lectores) tous les textes des Pè^^es relatifs à une même question et paraissant présenter entre eux quelque dissonance. Abélard fit le même travail pour la

1) Pic A VET, Abélard et Alexandre de Halès, créateurs de la méthode scolastique. (Bibl. £c. Hautes Études. Sciences religieuses, t. VII).— Endres, Ueber den Ursprung u. die Entwickelung der Scolast. Lehrmethode. (Phil. Jahrb.II, 1).

dialectique (Summa dialecticae) , en mettant à contribution cette fois, outre les auteurs sacrés, tous les profanes connus de lui. Mais il se borne à cet exposé contradictoire; il ne fait rien pour résoudre systématiquement les questions dont il expose le pour et le contre. La méthode sera reprise par les summistes (§ 3) et les canonistes du xii^ s., et perfectionnée par Alexandre de Halès.

2° Abélard métaphysicien. Abélard recueille et transmet les principales thèses de métaphysique léguées par Boèce ; il croit à 1 ame du monde, accrédite une fausse théorie de la matière et de la forme. Mais c'est surtout au problème des universaux que s'applique le célèbre dialecticien.

Son caractère contribue à faire de lui un démolisseur de systèmes. Abélard critique les hésitations de Roscelin, qui n'ose pas franchement reporter l'objet de nos concepts universels dans les choses individuelles ; surtout il porte le coup de grâce au réalisme outré, en écrasant sous le ridicule la théorie de G. de Champeaux et des « indifférentistes ^ . Obligeant la scolastique à prendre conscience de ses affirmations, il met à nu le vice radical des formules réalistes et démontre qu'elles conduisent au panthéisme.

Quelle est la doctrine dAbélard lui-même sur les universaux? Non seulement il insiste sur l'existence substantielle des seuls êtres individuels, mais il affirme explicitement que nous possédons des concepts abstraits et universels : par l'abstraction, nous nous représentons des éléments communs à diverses choses, et nous concevons ces éléments comme distrihutivement réalisables dans un nombre indéfini d'individus de même espèce ^). Abélard n'est donc pas nominaliste.

Est-il conceptualiste, comme on le dit communément ? En d'autres termes, Abélard enseigne-t-il positivement que cette forme universelle de notre esprit n'a qu'une valeur phénoménale, subjective^ qu'il ne lui correspond aucun terme dans la

1) Voir les textes chez de Rémusat, Abélard, I, 495.

réalité ? (186). Les déclarations du philosophe du Pallet ne contiennent pas semblable restriction. Bien au contraire, Abélard tient que l'universel n'existe que dans l'individuel ^). S'il avait mieux justifié la valeur 7''éelle des concepts, après avoir établi leur valeur idéale, s'il avait montré que la similitude des essences individuelles est le fondement du processus abstractif, à lui serait revenu l'honneur d'avoir résolu, comme Aristote,le problème proposé par Porphyre. Mais on peut dire que cette solution est dans l'esprit d'Abélard ; sa théorie est une étape définitive vers le thomisme, elle est exacte mais incomplète. Les successeurs immédiats d'Abélard n'auront plus qu'à préciser sa pensée pour dissiper l'antinomie apparente entre l'individuel de la nature et l'universel de l'entendement. 3° Ahélard est secondairement psychologue et moraliste. Il attire l'attention sur l'âme, sur l'abstraction et la genèse de la connaissance. Ses doctrines morales sont encore enserrées dans des cadres théologiques, mais on voit poindre les solutions purement rationnelles dans le souci constant que révèle le Scito te ipsum de rapporter tous les problèmes éthiques à la conscience subjective. Les études sur le péché, la liberté, la grâce, comptent parmi les recherches favorites d'Abélard.

214. Théolog'ie d'Abélard. — Étabhssant les rapports de la théologie et de la philosophie, l'orgueilleux Abélard s'inspire d'un principe antiscolastique, le rationalisme. Il préfère suivre les tendances d'esprit de J. S. Ériiigène (202, 2o) que celles de S. Anselme (199) : c'est une tache pour sa mémoire. Au nom de l'omnipotence de la raison, Abélard prétend démontrer toutes les vérités du dogme chrétien, y compris les mystères. Seul parmi les scolastiques, il ose déférer l'incompréhensible au tribunal de la raison ; et, invoquant la lumière dont TEspril-Saint illumine les intelligences,il déclare que la doctrine catholique n'est que le prolongement naturel de la philosophie. Mais alors les païens ont comui nos mystères ? Abélard ne recule pas

i) Neque enim substantia specierum diversa est ab essentia individuorum, née ras ita sicut vocabula diversas esse contingit... Cum videlicet nec ipsae species habeant nisi per individua subsistera, etc. Bial. p. 204, das Ouvr, inédits d 'Abélard.

devant cette conséquence et c'est la théorie la plus caractéristique de son système. Les Grecs, dit-il, ont eu des intuitions de la S^^ Trinité, car nous retrouvons les trois personnes dans la triade platonicienne de Dieu, du yoùz et de l'âme du monde (influence néo-platonicienne) ').

Après ces déclarations, on ne s'étonne pas de rencontrer chez Abélard une explication hérétique de la 8*^ Trinité : les trois personnes ne constituent pas chacune toute l'essence divine, elles ne représentent que des modalités d'une essence unique, et correspondent respectivement à la puissance, la sagesse et la bonté divines. S. Bernard, l'apôtre de l'orthodoxie au xu^ s. mit tout en œuvre pour étouffer l'hérésie d'Abélard, comme il le fit plus tard, pour celle de Gilbert de la Porrée. Le de unitate et trinifafe divina fut condamné au concile de Soissons en 1121 ; la Theologia, au concile de Sens en 1141.

Le rationalisme d'Abélard nous permet de porter sur lui ce jugement d'ensemble : Abélard est un scolastique qui sur certaines théories s'égare dans de fausses directions. Pas plus que les autres personnalités que nous avons étudiées jusqu'ici, il ne constitue un caractère entier. On rencontre les mêmes défaillances chez G. de la Porrée, une des dernières personnalités marquantes de l'école de Chartres. Ainsi se vérifie en détail, pour les plus célèbres philosophes de cette période, le défaut de systématisation qui est un des traits saillants de la scolastique, à l'âge de sa formation (p. 152).

215. Gilbert de la Porrée. — Gilbert de la Porrée (Porretamis) naquit à Poitiers, en 1076, suivit les leçons d'Hilaire de Poitiers, d'Anselme de Laon, se lia d'amitié avec Bernard de Chartres et enseigna lui-même à Chartres pendant plus de douze ans. Plus tard, il fut écolâtre à Paris (1141), et Jean de Salisbury qui y fréquenta ses leçons a pu nous dire la haute considération dont il jouissait dans la métropole des lettres. En 1142, Gilbert devint évêque de Poitiers jusqu'à sa mort en 1154, mais il ne quitta pas ses fonctions professorales quand il assuma les charges de l'épiscopat -).

J) Cette assimilation est une preuve, entre beaucoup d'autres, qu'au xiie s. les scolasliques n'ont pas encore compris le sens véritable de la théorie de Platon, et qu'ils jugent le chef de l'Académie à travers les compilations de la décadence alexandrine. Cf. p. 158. — -) A. Berthaud. Gilbert de la Porrée et sa philosophie, Poitiers, 1892. — Clerval. Op. cit. Parmi les disciples de Gilbert, citons l'historien Otton de Freisingen, l'auteur anonyme du liber de vera philosophia, et Nicolas d'Amiens, auteur d'une Somme contre les mahométaus (de arcefidei), et chez qui on ne relève aucune trace de réalisme excessif

LANTIRÉALISME AU XU'' S. 205

Parmi les nombreuses œuvres théologiques et philosophiques de Gilbert, les plus importantes sont le Liber sex principiorum, deux commentaires aux traités de Boèce de trinitate,ei de dtiahus nahiris in ChristOj mais non le livre de catisis que MM. Berthaud et Clerval lui attribuent.

216. Philosophie de Gilbert. — P Logique. Non seulement Gilbert se pénètre des écrits de Boèce et s'inspire de sa méthode déductive, non seulement il travaille les livres nouveaux commentés par Thierry de Chartres et inconnus d'Abélard, mais il entreprend dans le Libe7' sex principiorum de compléter les Catégories d'Aristote. Le Stagirite, en effet, n'étudie que les quatre premiers prédicaments, la substance et les accidents absolus de la substance (72) ou, comme dit Gilbert, les formae inhaerentes . L evêque de Poitiers eut l'ingénieuse idée de décrire les six autres prédicaments, ou les accidents qui supposent la substance en relation avec d'autres substances, les formae adjacentes. C'en était assez pour lui assurer la célébrité. Inscrit sur la liste des manuels classiques (p. 162), le Liher sex principiorum est commenté par Albert le Grand, cité par saint Thomas, étudié jusqu'à la fin du moyen âge.

2"" Métaphysique. Voici d'abord le principe fondamental de l'antiréalisme, franchement défendu par Gilbert : les essences n'existent que dans les individus, et elles sont réellement multipliées dans la nature^). Mais alors quelle est l'origine et la valeur des universaux \ Gilbert répond : l'esprit compare (colligit) les déterminations essentielles {diversae subsistentiae) réalisées en de nombreux êtres, et opère une union mentale de leurs réalités semblables; c'est cet élément semblable qu'on appelle le genre, l'espèce'^). Ces deux thèses fondamentales de

1) Unns enim homo una singiilari humanitafe... ut pluribus hunianitatibus plures homines et substantiae. — s) Uiiiversalia quae intellectus ex particularibus coUigit etc.... Genus vero nihil aliud putandum est, nisi subsistentiarum seeundum totam eorum proprietatem ex rébus secundum species suas differentibus simililudine comparata collectio, etc. Comment, au de trinit. de Boèce dans Boethii opéra éd. Basil. 1570, p. 1238, il3e5. Cfr. Prantl. Gesch. d. Logik. II, 219 et suiv.

Gilbert de la Porrée établissent des analogies évidentes entre sa pensée et celle d'Abélard. Il est certain que Gilbert a réagi contre le 7'éalisme outré de Chartres, et qu'il ne défend ni le nominalisme ni le conceptualisme dans le sens précis que nous attachons à ces termes. La thèse de la similitude des essences, fondement de la valeur réelle de nos concepts, est plus nettement affirmée que chez le philosophe du Pallet. Cependant, il V a dans la métaphysique de l'évéque de Poitiers des faiblesses qui ne permettent pas de considérer sa théorie des universaux comme la première formule décisive du réalisme modéré : ces faiblesses expliquent, à certains égards, la diversité des jugements portés par les historiens sur Gilbert de la Porrée ').

Gilbert distingue dans un être actuel les réalités essentielles qu'il possède et qui se retrouvent semblables chez d'autres êtres [subsistentia, id quo est) et la détermination individuelle qui pose l'être dans l'existence réelle [substantia, id quod est) ^). Or, Gilbert est tenté d'exagérer la distinction qu'il faut établir entre l'essence commune et l'essence individualisée, et il semble faire de celle-ci une partie réellement distincte de celle-là. Cédant à la même fâcheuse tendance, il considère comme des subsistentia propres dans l'individu, certains attributs transcendantaux — l'unité p. ex. — qui ne sont pas réellement distincts de l'être même. ^) Certes, ce sont là des erreurs métaphysiques.

') Prantl l'appelle un réaliste ontologiste (?) op. cit., 11,221 ; Stôckl un conceptualiste. Op. cit., I, 277 ; Clerval un réaliste outré. Op. cit.,2(j'2. Le jugement laconique de J.de Salisbury surGilbert est difficile à interpréter:" Universalitatem formis nativis altribuit....Est autem forma nativa, originalis exempluin, et quae non in mente Dei consistit, sed rébus creatis inbaeret. Haec graeco eloquiodicitur iiî^o;, babens se ad ideam ut exemplum ad exemplar; sensibilis quidcm in re sene^ibili, sed mente concipitur insensibilis, singularis quoque in singularibus, sed in omnibus universalis „ Métal. 1. 2, c. 17. Le in omnibus uni ver salis doit évidemment s'harmoniser avec singularis quoque in singularibus qui ne laisse aucun doute sur l'antiréalisme de Gilbert. — 2) Gênera et species, i. e. générales et spéciales subsistentiae, subsistunt tantum, non substant vere, Op. cit., p. 1239. — s) Op. cit., p. 1148. Quod est unum, res est miitati subjecta, cui scilicet vel ipsa unitas inest, ut albo, vel adest ut albedini... Ideoque non unitas ipsa, sed quod ei subjectum est, unum est. Cf. Prantl., p. 221.

l'antiréalisme au xii^ s. 207

mais elles ne se rapportent pas directement au problème des universaux : quelle que soit la distinction établie par Gilbert de la Porrée entre les éléments métaphysiques de l'être, ces éléments sont doués d'une subsistance non pas universelle, mais propre à chaque individu.

Les suhsistentiœ ,ovi fo7vnœ nativœ[d.^. 195) sont des imitations des idées divines, avec lesquelles Gilbert évite soigneusement de les confondre^). Quand il oppose la forme à la matière, il en fait une propriété de l'être, perpétuant ainsi une fausse conception que nous avons relevée au début de cette période.

Gilbert condamne le panthéisme ; mais ses erreurs en métaphysique se répercutent sur sa théologie.

217. Théolog-ie de Gilbert. Les condamnations de l'Eg-lise et de la philosophie. — Reportant en Dieu la distinction de l'universel et du singulier, Gilbert " fit des choses diverses de Dieu (deus) et de la divinité (divinitas). du père et de la paternité, même de la nature et des personnes „ '). C'était la négation directe de l'unité divine. S. Bernard fit condamner Gilbert au concile de Reims en 1148. L'évêque de Poitiers retira ses propositions.

Souvent on fait un grief à l'Eglise d'avoir condamné la philosophie dans la personne de Roscelin, d'Abélard, de G. de la Porrée. Comme on l'a vu, ce que les conciles ont condamné, ce n'est ni le soi-disant nominalisme ^), ni le réahsme, ni la philosophie en général, mais une application hétérodoxe de la philosophie à une matière non philosophique, le mystère de la S^^ Trinité. Au xui^ s., une légion de docteurs reprendront les doctrines philosophiques de Roscelin et d'Abélard, et les conciles ne se dresseront pas pour les condamner.

218. Avènement du réalisme modéré. — Après Abélard, on est résohmient panthéiste, ou bien on poursuit la direction nouvelle imprimée par le philosophe du Pallet. La similitude des essencesdans l'ordre objectif, la genèse des concepts abstraits et universels dans

1) Voir le texte cité de J. de Salisbury. — 2) Clerval, op. cit., p. 263. — 3) "Le nominalisme est le vieil ennemi, et c'est, en fait, la doctrine qui, parce qu'elle s'accorde le mieux avec la raison, s'éloigne davantage des axiomes de la foi. Traduit successivement devant plusieurs conciles, le nominalisme est condamné dans la personne d'Abélard, comme il l'avait été dans la personne de Roscelin „. Hauréau, Hist. ph. scoh, I, 292.

Tordre subjectif avaient été soigneusement étudiées. Pour résoudre le problème des universaux, il suffisait de montrer qu'un fondement réel permet de rapporter la représentation générale à l'être particulier : les choses possèdent réellement les natures que l'abstraction perçoit et si la forme d'universalité, comme telle, est un produit de l'entendement, le contenu de cette forme est applicable en vérité à un nombre indéfini d'êtres réels ou possibles. Dès lors, ce qui est affirmé d'un grand nombre, ce n'est pas le concept d'un genre ou d'une espèce, mais Vohjet même de ce concept ou la nature des choses.

Nous hésiterions à dire à qui revient l'honneur d'avoir trouvé le premier la formule adéquate du réalisme mitigé. Suivant J. de Salisbury, Joscelin de Soissons aurait professé la même doctrine qu'Abélard. Celle-ci est encore ébauchée par Robert Pulleyn et reprise dans ses lignes maîtresses par un écrit anonyme de la première moitié du xii<^ s. : le liber de generibiis et speciehus. C'est dans les dernières années du xn^ s. que le réalisme modéré marche définitivement à la conquête des intelligences. On le devine dans les écrits de Simon de Tournai (entre 1196 et 1192) à qui on a fait un injuste renom de rationalisme et d'averroïsme '), et dans un traité de inteïlectihiis -) qui expose avec une grande netteté la doctrine aristotélicienne de l'origine sensible des idées, du processus abstractif et de sa valeur réelle. Enfin le réalisme modéré apparaît triomphant dans les écrits de J. de Salisbury.

219. Conclusion. — Deux conclusions principales se dégagent de cette étude historique du problème des universaux :

P Ni le nominalisme ni le conceptualisme, tels qu'on a défini ces systèmes dans la suite, n'ont existé avant le xiif s.

2"" Tous les systèmes antiréalistes antérieurs au xiif s. ne sont que des formes plus ou moins imparfaites du réalisme mitigé, des phases que parcourt une même idée dans son évolution organique.

1) Auteur d'un commentaire sur le symbole de S. Athanase et d'une Sunima theologica où il cite souvent J. S. Eriugèue, mais qui ne contient rien d'antiscolastique. Un des premiers, Simon connaît la Pîiijsique d'Aristote. Cf. notre Hist.pJi. scol. P.-Bas, 39. — 2) Le liber de gêner, et spec, et le de intellectihus ont été faussement attribués à Abélard par V. Cousin, et imprimés par celui-ci dans les 0\icr. inédits d' Abélard.

LES SENTENTI AIRES ET LES SUMMISTES. 209

§ 3. — Les Sententiaires et les Summistes.

220. Les Summae ou Libri sententiarum. — Les Summae sententiarum ou les Libri sententiarum, qu'on écrit dès le milieu du xiie s., sont au premier chef des résumés encyclopédiques de la dogmatique chrétienne ^). Cependant, conformément aux habitudes d'esprit qui se sont perpétuées à travers tout le moyen âge, ils présentent en maint endroit un mélange de matières théologiques et philosophiques. C'est ainsi qu'on y rencontre des considérations rationnelles sur l'existence et les attributs de Dieu, la création, la nature et les facultés humaines dans leurs rapports avec la vertu, le péché, etc. A ce titre, l'historien de la philosophie n'en peut faire abstraction.

Ces synthèses théologiques, dont la première idée semble appartenir à Abélard, étaient appelées à un succès immense. Il faut en chercher le secret dans le besoin de classification et d'organisation qu'on éprouvait devant la masse de matériaux rassemblés, bien plus que dans l'originalité de ceux qui ont apposé leur signature à ce travail de mise en œuvre.

La méthode employée par les " Sententiaires „ et les ^^ Summistes „ est celle inaugurée par le Sic et non d'Abélard. On y rencontre les mêmes lacunes : après un exposé contradictoire des problèmes, les solutions nettes font le plus souvent défaut, et c'est à ce défaut que fait allusion Gautier de St- Victor (§ 5) quand il appelle Pierre le Lombard — '* le maître des sentences „ — un des quatre labyrinthes de la France ').

221. Principaux Sententiaires. Pierre le Lombard. — Denifle a mis au jour quatre livres de sentences, conçus d'après le plan de la Theologia d'Abélard, ^) et parmi lesquels les sentences de maître Roland (plus tard Alexandie III) sont les plus remarquables *). Vers le même temps, Hugues de SI-Victor, une intéressante personnalité de théologien, de philosophe et de mystique (§ 5), produisit une synthèse dogmatique plus parfaite dans son traité de Sacramentis

1) Sententiae = "Aussprûche, Thesen, Quaestionen, Abhandlungen, welche man aus den hl. Vâtern der kirchlichen Lehrern u. Canonensammlungen nahm „, Denifle, in Arch.f. Litt. %i. K/rchgesch. d. Mitt. I, 588. — -) Les autres " labyrinthes „ sont Pierre de Poitiers, Gilbert de la Porrée et Abélard. — 3) Denifle, Die Sentensen Ahdlards u. d. Bearbeitungen seiner Theologia vor Mitte d. XlIJahr. {Ibid. I, 618). — ^) Éditées par A. M. Gietl (Fribourg 1891).

(écrit vers 1135), et peu après dans son grand ouvrage intitulé Summa sententiarum. Se sont inspirés de Hugues de St-Victor, l'anglais Robert Pulleyn (Robertus Piillus, mort vers 1150), professeur à Paris et à Oxford, qui composa après 113G ses Sententiarum lihri octo, Robert de Melun, Hugues de Rouen.

Mais le plus célèbre des Sententiaires est sans contredit Pierre le Lombard (né à Novara, en Lombardie, et mort évêque de Paris vers 1160), que l'on surnomma le magister sententiarum. Il semble avoir été formé tour à tour par Abélard, Pulleyn et Hugues de St-Victor •) ; et c'est bien à ses maîtres, au dernier surtout, que devrait revenir la meilleure part de l'immense prestige dont le moyen âge a entouré ses Livres de Sentences -). Ce traité constitue, en effet, un des plus grands succès de la philosophie médiévale. Ou a compté par centaines les commentaires composés sur le texte du Lombard. Jusqu'au milieu du xvi^ s., les cadres qu'il a choisis sont restés classiques, et on lisait les Sentences en même temps que la Bible dans les facultés de théologie des nombreuses universités européennes.

Parmi les premiers imitateurs de Pierre le Lombard, une mention spéciale revient à Pierre de Poitiers, chancelier de Paris, qui composa avant 1175 cinq livres de sentences. Enfin il faudrait signaler ici, comme un des exposés les mieux ordonnés des dogmes, le Catholicae fidei lihri rpiinque, rédigé par Alain de Lille à l'encontre des Albigeois et des Cathares. Mais la figure de leur auteur apparaîtra dans un jour plus complet quand nous étudierons son œuvre philosophique. ')

1) Les classifications de Touvrai^e révèlent aussi l'influence du nr^/Yi ^/vcoo-îcù; de Jean Damascène (239), dans la traduction de Burgiindio de Pise. — -) A raison du rôle historique joué par les Sentences du Lombard, nous croyons intéressant de donner à grandes lignes la table des matières de l'ouvrage. L'auteur traite successivement des res, ou ctioses qui ne sont le symbole d'aucune autre chose, et des signa ou symboles. — Les res sont : a) l'objet de notre jouissance. Dieu (L. I) ; h) les moyens d'y arriver : les créatures (L. II) ; c) les vertus, qui sont à la fois objet de jouissance et moyens d'arriver au bonheur; les hommes et les anges, ou les êtres appelés à jouir de la béatitude (L. III). Les signa, ou symboles, sont les sacrements. (L. IV). — ') Du nombre des sumraistes et des philosophes, il faut rayer Hildebert de Lavardin (1057-vers 1133), évêque de Tours, dont le nom appartient exclusivement à l'histoire de la théologie et de la poésie; car le TroA^tatus théologiens qu'on lui attribuait est de Hugues de St-Victor (Hauréau, Not et extr. etc. V. 251 ) ; la Philosophîa moralis inscrite sous son nom est de G. de Couches.

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