‹ Histoire de la philosophie médiévale (volume 2)Chapitre 75 sur 149 · JEAN DE SALISBURY · texte numérisé non relu

JEAN DE SALISBURY

§ 4. — Jean de Salishury et Alain de Lille.

222. Vie et œuvres de Jean de Salisbury. — Johannes Parvus deSalisbury est un des hommes les plus affairés et un des penseurs les plus remarquables de son temps. Mêlé aux intrigues et aux évolutions de la politique, il fut tour à tour le secrétaire de Thibaut, archevêqne de Cantorbéry, le familier de Thomas Becket, l'homme de confiance du roi Henri, l'hithne du pape Adrien IV. Pas un de ses contemporains ne suivit de plus près l'intense mouvement philosophique du milieu du xii® s. Jean de Salisbury vint très jeune à Paris, en 1136, et fréquenta les enseignements de tous les professeurs en renom : Abélard,Albéric, Guillaume de Conches, Thierry de Chartres, Gautier de Mortagne, Adam du Petit-Pont, Guillaume de Soissons, Gilbert de la Porrée, Robert PuUeyn et bien d'autres. En 1176, il fut élu évêque de Chartres, et il y mourut en 1180.

La brillante formation intellectuelle de Jean de Salisbury, les relations nombreuses dont témoignent ses lettres, sa situation politique peu commune donnent à ses écrits un poids considérable. Outre ses Lettres, deux vies de saints et quelques opuscules religieux, J. de Salisbury a laissé un poème philosophique, Entheticus de dogmate pkilosophorum, et surtout deux traités, le PoUcraticus (1155) et le Metalogicus (1159), qui constituent un monument unique de l'histoire des idées au xii^ s. L'étude complète de Jean de Salisbury reste à faire. Bornons-nous à noter les principaux traits de sa personnalité.

223. Coup d'oeil sur les écoles au temps de J. de Salisbury. — Au moment où J. de Salisbury commence à écrire, les écoles françaises offrent le spectacle d'un trouble complet. Sans parler des erreurs du panthéisme (Art. Il), la débauche de systèmes réalistes et les joutes dialectiques dont Abélard est le principal héros avaient produit dans la masse de ceux qui philosophaient une désorientation qui ressemblait à l'anarchie intellectuelle. Une fraction de ces maîtres, insuffisamment doués pour penser par eux-mêmes, s'étaient jetés tête baissée dans des disputes de mots et des chicanes de formes. Ce despotisme d'une logique purement verbale que J. de Salisbury s'est plu à flétrir, coïncida avec la récente mise en circulation de la logica nova : (p. 157) en dénaturant la pensée du Stagirite, il était facile de trouver dans ces livres de l'Organon un aliment aux subtilités. C'est ce que fit Adam du Petit-Pont ^) dont Vars dialectica (1132) est le triomphe de

1) Né à Balsham près Cambridge. Appelé du Petît-Pont (Parvipontanus),

l'ergotage. C'est que ce fit encore Pierre Hélie, qui se cantonna dans une pure commentation de la grammaire de Priscien.

Sous prétexte de réagir contre ces logiciens à outrance, les Cornificiens dénigraient systématiquement, non seulement la dialectique, mais les deux autres branches du trivium, la grammaire et la rhétorique, voire même tout savoir. D'accord avec l'école de Chartres, J. de Salisbury combat énergiquement ce parti de l'ignorantisme ; il le personnifie, dans son Metalogicus, en la posture d'un être bizarre, un certain Cornificius dont il a tracé un portrait peu flatteur. La secte des Cornificiens survécut d'ailleurs à J. de Salisbury et à son siècle. (Cf. 209)

Partis de points de vue opposés, d'autres intellectuels, au lieu de se ranger dans un des partis philosophiques, préféraient les condamner tous. C'étaient d'abord quelques mystiques excessifs, (§5) dont la voix solitaire ne fut d'ailleurs pas écoutée; c'était encore un groupe influent de théologiens rigoristes, — comme Ernaud de Bonneval, Hugues d'Amtens, Geoffroy d'Auxerre, Jean

DE CORNOUAILLES, PlERRE LE ChANTRE OU PlERRE DE ReIMS ^) — qui

faisaient un grief à toute science profane des errements dont Roscelin, Abélard, G. de la Porrée avaient donné l'exemple.

224. J. de Salisbury, humaniste, critique, historien. — J . de

Salisbury veut tout mettre au point. Il professe un culte sincère pour la forme, et il entreprend en môme temps de restaurer le fond, au grand profit des saines idées.

Humaniste, il lest par un commerce familier avec les grands écrivains de la latinité classique, avec Cicéron surtout, objet de ses prédilections. Sous ce rapport, il est le digne disciple des maîtres de Chartres qui firent toujours aux belleslettres une place d'honneur. Aussi bien, J. de Salisbury est, avec Alain de Lille, l'écrivain le plus élégant et le plus concis du xii^ s.

L'anarchie des idées inspire à J. de Salisbury une prudence excessive à l'égard des systèmes. Il veut tout contrôler avant de rien accepter pour vrai. Il se reporte aux grands scep-

parce qu'il enseignait le trivium dans une école située près du petit pont sur la Seine. — i) Voir Delatour, Pierre le Chantre (Bibl. de l'école des Chartes, 1897) et Gutjahr, Petrus Cantor parisiensis (Graz, 1S9S).

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