Les doctrines des Cathares et des Albigeois. — Les
Cathares et les Albigeois, deux sectes sœurs, fort répandues au xii^ s. en France et en Italie, opposaient au monothéisme scolastique, une doctrine dualistique empruntée des manichéens et équivalant à l'athéisme. A côté de Dieu, principe du bien, ils plaçaient un principe du mal, indépendant de Dieu (p. 134).
En même temps, les Cathares enseignaient en psychologie, que le spiritus humain périt avec le corps, au même titre que le spiritus des animaux. Alain de Lille, qui les a directement pris à partie dans ses écrits, nous a conservé plusieurs de leurs arguments. Ainsi ils invoquaient en faveur de leur thèse l'opinion de plusieurs scolastiques (Adélard, G. de Couches, p. ex.) qui croyaient à. l'immatérialité de tout principe vital, et ils raisonnaient ainsi : " Si incorporalis est (spiritus animalis) sicut spiritus humanus, qua ratione périt cum corpore et non spiritus hominis ? Qua enim ratione aut
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vi conservabitur potius anima humana in corpore quam anima bruti " ^)? Mais ils s'autorisaient surtout d'Epicure et de Lucrèce, comme nous l'apprend le même Alain de Lille, et une fois ruinée l'immortalité de l'âme, ils niaient franchement la récompense des bons et la punition des méchants. La vie pratique des Cathares était la mise en œuvre de leurs principes matérialistes, et leur nom est associé, au moyen âge, au déchaînement de la plus vile immoralité.
C'est encore Alain de Lille ^) qui rencontre cette autre doctrine albigeoise suivant laquelle les âmes de quelques hommes privilégiés seraient des anges déchus, condamnés à s'unir un certain nombre de fois à des corps humains. (Pythagoréisme).
237. Le Panthéisme. — La force qui tôt ou tard entraîne une idée jusqu'à ses ultimes conséquences logiques, conduisit du réalisme au panthéisme. L'avènement du panthéisme coïncida avec un regain de vogue du de divisions naturœ de J. Scot.
1° Panthéisme charfrain.Ei d'abord nous trouvons le panthéisme chez un confident des maîtres chartrains, Bernard de Tours ou Silvestris. Entre 1145 et 1153, il compose à Tours et dédie à Thierry de Chartres un traité de mundi universitate ^), bourré de doctrines néo-platoniciennes et pythagoriciennes, où il édifie sur la base du monisme divin et de l'émanation, une philosophie qui rappelle celle des alexandrins décadents. On y saisit sur le vif le danger de réaliser outre mesure l'objet de nos concepts généraux, et de déduire toute la métaphysique de la monas pythagoricienne. En même temps, le de mundi universitate est un poème allégorique, moitié en prose, moitié en vers, où tous les rouages métaphysiques sont anthropomorphisés et transformés en personnages scéniques.
2° Amaury de Bènes et la secte des amauriciens. Amaury de BÈNES, né dans les environs de Chartres, dans la seconde moitié du xii^ s., subit sans conteste l'influence chartraine, mais il émigra à Paris où il enseigna en dialectique, puis en théologie, un panthéisme
1) Contra hœret. I, 27, 328 D. — 2) Anticlaud. I, 11, 12, 318 CD. — 3) Publié par S. Barach et J. Wrobel (Bibliotheca philosophica mediae aetatis.) Inusbruck, 1876.
mêlé de rationalisme théosophique.Dieu est immanent dans ses créatures, l'humanité est déifiée et à chacun de nous s'appliquent à la lettre les textes de nos livres saints sur la divinité. Il est incontestable que les idées de J. Scot ont déteint sur ces conceptions théologico-rehgieuses, et comme celles ci étaient exploitées par de nombreux hérétiques de ce temps, on comprend que l'Eglise s'émut de ces enseignements hétérodoxes. Amaury fut poursuivi, mais il se rétracta avant sa mort en 1204.
Cependant, à partir de 1200, les idées d' Amaury firent du chemin. Il y eut des sectes qui mirent en pratique ses théories sur la déification, et l'on enseigna aux foules qu'au bout de cinq ans (à partir de 1210), tout homme est le Saint-Esprit. Un certain Godinus et un orfèvre du nom de Guillaume propageaient ces idées dans les premières années du xiii^ s. Elles ont aussi de nombreux points de contact avec les élucubrations de Joachim de Floris (t 1202) et devaient plaire aux sectateurs de l'Evangelium seternum ^), qui identifiaient la succession des grandes périodes de l'histoire de l'humanité avec la génération des trois personnes divines, et justifiaient les pires désordres de la vie morale, au nom de la divinité immanente de notre être.
Les théologiens orthodoxes s'élevèrent contre les funestes doctrines des amauriciens. Un traité auonyme Contra Amaurianos composé au début de 1210, ou au plus tôt en 1208, et que Bœumker ') attribue à Garnerius de Rochefgrt ■^), rencontre les principales erreurs des amauriciens et constitue pour l'intelligence de leurs théories une source de premier ordre. En 1210, une nouvelle prohibition est portée contre les doctrines d 'Amaury par le synode de Paris; la même année, un groupe de prêtres et de clercs sont condamnés à Paris pour s'être faits les protagonistes de ces hérésies, et les prohibitions sont réitérées cinq ans plus tard, par Robert de Courçon à Paris et par le concile de Latran.
3^ David de Dînant. Indépendamment d'Amaury de Bènes, David de Dinajnt en Belgique ou de Dl\an en France — un personnage dont
') Denifle, Das Evangelium œterniim und die Commission zu Anagni. (Arch. f. Litter. u. Kircheng. d. Mittelalters, I, 1885, p. 49.) — -) B/EUMKer. Ein Tradat gegen die Ainalricianer ans dent Anfang d. XIII Jdlirh. (Jahrb. f. Phil. u. spekul. Theol., 1893. p. 3i6.) — ^') Le Cistercien Garnerius de Rochefort, évêque de Langres en 1192, mort à Clairvaux après 121-3, composa en outre des sermons, et pilla Pierre de Poitiers et Jean Beleth. Lui-même ne put se défendre de l'influence de J. Scot, sans cependant être suspect de panthéisme.
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la \'îe est presque inconnue, mais dont les écrits eurent leurs heures de célébrité — formule dans les dernières années du xu^ s. le panthéisme matérialiste le plus entier. Le titre de son ouvrage de tomis ici est de divisionibus (également cité sous le nom de Quaternuli) accuse déjà l'influence que J. Scot dut exercer sur le philosophe panthéiste'). Peut-être aussi David connut-il leFons vitœ d'Avicebron, mais son panthéisme n'a rien de commun avec le de unitate de Gundissalinus (p. 240), conçu tout entier dans l'esprit de l'individualisme scolastique ').
Nous connaissons David de Dinant par les appréciations qu'ont portées sur lui Albert le Grand et Thomas d'Aquin et par les condamnations dont ses œuvres furent l'objet. Une matière identique se trouve au fond des êtres, et cette matière est Dieu ^). 11 est vrai que David dresse une triple catégorie de substances : Dieu, les âmes et la matière, mais ces trois êtres se confondent dans une même unité numérique. Albei't le Grand nous a conservé son raisonnement subtil : " Pour que deux choses puissent différer, il faut trouver en elles un élément commun et un élément différentiel. L'élément commun est un principe matérieL Or, si l'esprit différait de la matière, il y aurait une matière dans la matière première, et il faudrait procéder à l'infini „ ').
David fut conspué de son vivant comme hérésiarque, et il se déroba par la fuite aux jugements ecclésiastiques. Les QtiafernuU furent condamnés, en 1210, au concile réuni à Paris par Pierre de Corbeil, archevêque de Sens. Cinq ans plus tard, le cardinal Robert défendit de lire les ouvrages de David à Paris dans les Facultés de théologie et des arts. La même proscription frappa Amaury et Maurice d'Espagne. •')
Amaury de Bènes et David de Dinant apparaissent à l'aurore du xiiie s., mais tous deux appartiennent à l'époque qui vient de finir. Ni l'un ni l'autre n'ont connu les écrits d'Averroês, le grand " commentateur „ d'Aristote au xiii^ s. L'antiscolastique continuera de guerroyer sous des formes nouvelles contre la scolastique triomphante.
^) Jourdain, Mém. sur les sources philos, des hérésies d' Amaury de Chartres et David de Binant (Excurs. etc. 1888, p. 101). — -) Nous corrigeons en ce sens notre Histoire de la Phil. scol. etc. p. 36. — s) s. Thomas, <S. iheolog. I, q. III, art, 8, in corp. — ^) Alb. Magnus, S. theclog. p. 1=', tr. 4, q. 20, m. 2. — ^) Charttd. «rnù'. Paris, publiée par Denifle et Châtelain, I, 70.
Section 2""^. — La Philosophie byzantine i)
238. Ses caractères généraux. — Bannie d'Athènes par le décret de Justinien en 529, forcée d'évacuer Alexandrie lors de l'invasion des Arabes en 640, la philosophie grecque se transplante dans la capitale de l'empire d'Orient (152 et 153)^ Elle s'y maintient pendant tout le moyen âge, mais son développement est ir régulier, lent, comme le génie byzantin luimême. Bien que les idées antiques aient été recueillies de première main et dans leur forme originale par la philosophie byzantine, leur infiltration y est beaucoup plus superficielle que dans la science arabe, qui les reçut par de nombreux intermédiaires (Sect. 3'"^).
Prise dans son ensemble, l'œuvre de la philosophie byzantine est peu féconde ; elle a des allures encyclopédiques ; ses représentants se réclament les uns de Platon, les autres d'Aristote,. sans avoir de personnalité bien marquée.
239. Ses principaux représentants. — Déjà les derniers tenants du néo-platonisme, Themistius et Proclus (151 et 152), ont des attaches avec Byzance. Mais avant de rencontrer un nom frappant au moyen âge, nous devons nous reporter au viii^ s. Malgré d'innombrables difficultés créées par les règnes tourmentés de la dynastie Isaurienne, Jean Damascèxe (t avant 754) tente l'accommodation des doctrines aristotéliciennes et néo-platoniciennes au dogme chrétien.. On peut dire que sa Unyh '/vcotsco; est un premier essai de synthèse philosophique.
Michel Psellus l'Ancien et surtout le patriarche Photius remplissent le ix^ s. Tristement célèbre dans l'histoire religieuse, Photius est un philologue distingué et le premier philosophe de son temps. Il se fait 1 ardent promoteur de l'aristotélisme, et poursuit de ses critiques le réalisme platonicien.
Ce que Photius entreprend pour la restauration de l'aristotélisme,. Arethas, son disciple (x^ s.), le réalise pour le platonisme. Arethas
q LuDwiG Stein. Die Continiutdt cler ffHechiscîien Philosophie in der GedanTcemvelt der Bysantiner (Arch. f. Gesch. d. Philos., Bd. II, H. 2. 1896). K. Krumbacher, Gesch. der byzantin. Lifterahir. 2 Autl. Miinchen, 1897.