LA PHILOSOPHIE BYZANTINE
appartient d'ailleurs, comme son disciple Nicetas le Paphlagonien, et comme Suidas, l'auteur d'un lexique bien connu, à cette pléiade de savants que savait encourager l'esprit libéral et élevé de l'empereur Constantin VII Porphyrogénète.Le soulïle qui anime la science byzantine au x^ s. n'est pas celui de la nouveauté; ses représentants n'ont d'autre ambition que de garantir contre l'oubli le legs littéraire du passé et la collection des œuvres existantes. Il va sans dire que la philosophie bénéficie, comme les autres sciences, de ce souci conservateur.
La personnalité scientifique la plus marquante du xi« s. est Michel PsELLTTs. Premier ministre de Michel Parapinakes, professeur de l'Académie de Constantinople — une création récente de l'empereur Constantin Monomache — Psellus est l'initiateur d'un mouvement qui aboutit sans solution de continuité au platonisme de la renaissance italienne. Ce n'est pas un simple compilateur ; il professe un éclectisme teinté de néo-platonisme et d'aristotélisme. Psellus écrit des ouvrages platoniciens (par exemple Ei; r/;v ^•j^oyovi'av totj IlXaro^voç) ; il commente en outre le Traité des cinq voix de Porphyre, le Ihol ipy.Yiveiaç d'Aristote.
Le xii^ s. qui marque l'apogée de la science byzantine n'est pas aussi fécond en œuvres philosophiques. Notons cependant le nom de quelques commentateurs d'Aristote : Johannes Italus, successeur de Psellus à l'Académie, Anne Coainène (1083-1148), Michel d'Éphèse, disciple de Psellus, et Eusïratius de Nicée. Nicolas de Métiione ne fait que copier en tout ou en partie le traité écrit au v^ s. par Procopius de Gaza contre la aror^siwa-t; Qzoi}oyv/,r, de Proclus (170).
240. Rapports de la philosophie byzantine et de la philosophie occidentale. — Le schisme grec (858) fut le point de départ de malentendus séculaires entre l'Occident et l'Orient. Aussi, avant le xiif s., le contact des deux civilisations est superficiel et ces deux grandes familles humaines travaillent chacune de leur côté, sans échanger les résultats de leurs spéculations. Les croisades et surtout la prise de Constantinople en 1204 mettent fin à cet isolement : à partir du xiii^ s., un fait caractéristique marque l'évolution de la philosophie byzantine : elle fait cqyport de ses idées à la xMlosophie occidentale.
228 LIVRE m. LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE.
Section S'^ie. — jLa Philosophie asiatique
241. La Philosophie chez les Arméniens, les Perses et les Syriens. ^) — L'histoire des idées philosophiques chez les Perses, les Arméniens, les Syriens, les Arabes et les Juifs est plus complexe et plus mouvementée que celle des doctrines byzantines.
On sait peu de choses des doctrines philosophiqnes en Arménie. Nous y rencontrons cependant le nom d'un célèbre traducteur d'Aristote, David l'Armémen (vers 500 ap. J.-C), disciple d'Olympiodore <153).
En Perse, la cour hospitalière de Chosroës Xuschirwan recueillit les derniers représentants de la philosophie grecque, le Syrien Damascius, SiMPLicius, et une foule de néo-platoniciens bannis d'Athènes (159). La présence de ces réfugiés de la science provoqua un mouvement philosophique aux Académies de Nisibis et de Gandisapore. A la cour de Chosroës, Uranius traduisit Aristote et Platon en langue persane. Mais ce courant d'idées se perdit de bonne heure et son aboutissement à la philosophie arabe est douteux.
Les Syriens recueillirent de première main la succession de la philosophie grecque et la transmirent aux Arabes et indirectement aux Juifs. Les expéditions d'Alexandre le Grand avaient ancré en Syrie des traditions grecques si vivaces,que pendant de longs siècles la langue des vainqueurs d'autan régit les œuvres religieuses et profanes de la littérature syrienne. Au v^ s., Théodoret de MopsuESTE et Théodoret de Cyr, de la brillante école Nestorienne d'Édesse (supprimée en 489 par Zenon); au vi^ s., les monophysites de l'école de Resaina et de celle de Chalcis; au vii^ s. Jacob d'Edesse; d'autres Nestoriens des vii^ et viii^ s. traduisirent du grec en syriaque les œuvres d'Aristote et des connu entateurs néo-platoniciens. Que les piiilosophes syriens aient toujours accordé aux néo-platoniciens, à Porphyre surtout, de larges préférences, on ne s'en étonnera pas, si l'on songe que Porphyre et Jamblique étaient Syriens d'origine. C'est dans celte circonstance aussi qu'il faut chercher la cause de l'engouement dont fut l'objet plus tard dans la philosophie arabe VIsagoge de Porphyre, à qui de nombreuses tiaductions s3'riaco-arabes procurèrent une popularité exagérée.
1) L. Stein. Das erste Aiiftreten d. griech. Phil. tinter cl. Araben. (Arch. f. Gesch. d. Phil. Vil, 3. p. 353, 1894.)
LA PHILOSOPHIE ASLVTIQUE. 229
242. Origines de la philosophie chez les Arabes. — Quand en 750 les Abassides remplacèrent les Ommaïades, ils invitèrent à la cour de Bagdad les savants de la Syrie et. grâce à leur concours, imprimèrent une forte impulsion à la culture intellectuelle. Ce furent des Syriens qui initièrent les Arabes aux grandes œuvres de la philosophie grecque, en les traduisant du syriaque en arabe. Ils transmirent la philosophie grecque dans la forme même où elle était figée aux temps de sa décadence : Aristote était agrémenté des commentaires trompeurs d'Alexandre d'Aphrodisias (128) ; Platon était interprété dans le sens du néo-platonisme. Une des premières œuvres traduites (au plus tard en 840) fut la fameuse Théologie cl* Aristote, faussement attribuée au Stagirite, puisqu'elle n'est qu'un extrait souvent textuel des Ennéades de Plotin. J) Une autre fut la célèbre Isagoge de Porphyre, dont on a compté plus de cinq cents commentaires arabes ^). Parmi les traducteurs syriaques, le principal est HonaL\ BEN IsAAC (le JoHANNiTius des scolastiques f 8"^)» contemporain de Jean Scot Eriugène à la cour Palatine, et de Photius à Byzance. Le travail de translation fut continué au x^ s. par une école de chrétiens syriaques.
Sous l'empire de ce mouvement d'idées naquit une philosophie arabe qui remplit trois siècles et demi et se développa successivement dans le royaume d'Orient et dans celui d'Espagne.