LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE
§ 1. — Notions générales
256. Caractères g'énéraux. — Nous retrouvons dans la scolastique du xiii"^ s. tous les caractères qui marquent le mouvement philosophique aux époques d'apogée (5, 2"". Cf. 174).
P U intégralité d'une synthèse doctrinale. Familiarisée avec tous les problèmes que se pose une philosophie complète, la scolastique leur a donné des solutions spécifiques, qu elle a su harmoniser entre elles suivant un principe de rigoureuse unité. Nous esquisserons cette synthèse, en même temps que nous étudierons le thomisme, sa plus puissante formule. Alors aussi, prenant pour base les doctrines mêmes qui sont constitutives de la synthèse scolastique, nous dégagerons ses principaux caractères essentiels (§ 5).
2° U individualité des philosophes, he xiii® s. est un siècle d'individualités. Si tous les graads scolastiques s'accordent à admettre un ensemble de théories fondamentales, que nous
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appelons la synthèse scolastique, chacun d'eux imprime sur ce fonds commun le sceau de sa personnalité ; sur la charpente de l'édifice scolastique, chacun sculpte des motifs d'un dessin original : c'est ce qui donne à chaque système scolastique sa signification propre.
3° La culture favorite des problèmes de psychologie et de métaphysique, autre privilège des âges de grandeur. En psychologie, la doctrine de la genèse des connaissances et delà nature de l'âme; en métaphysique, les théories de la matière et de la forme, de la nature et de l'origine des substances, du principe d'individuation, font l'objet des prédilections de la controverse au xiii^ s.
257. Division. — Notre tâche principale sera l'étude des individualités marquantes. Après avoir mentionné Alfred de Sereshel et G. d'Auvergne, que l'on peut appeler les précurseurs des grands scolastiques (§ 2), nous étudierons successivement Alexandre de Halès (§ 3), Albert le Grand (§ 4), S. Thomas (§5), S. Bonaventure (§ G), Henri de Gand (§ 7). A raison de l'impression profonde qu'il fit sur les esprits, S. Thomas souleva aussitôt des enthousiasmes et des animosités (§ 8). Son rival le plus redoutable fut Duns Scot (§ 9).
Malgré la diversité des systèmes qui se présenteront, on peut les rattacher à un double groupe. Comme aux siècles précédents, en effet, (p. 153) mais avec une signification différente, nous retrouverons le double courant des idées augustiniennes et péripatéticiennes. De là, on distingue :
Y liQ péripatétisme nuancé daitgustinisme. Tout ens'ouvrant aux innovations du siècle, et principalement à l'influence péripatéticienne, ces systèmes veulent conserver quelques théories spécifiquement augustiniennes. L'augustinisme n'est pas seulement représenté par les anciennes écoles franciscaines (Alexandre de Halès, S. Bonaventure), il trouve créance chez les premiers Dominicains, est accueilli par plusieurs docteurs séculiers, notamment par Henri de Gand, et survit même au triomphe du péripatétisme franc.
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2° Le péripatétisnie franc, dont la lutte avec raugustinisine s'accuse progressivement, et qui, sous diverses formes, finit par prédominer au dernier quart du xiii^ s. Albert le Grand donna le branle à ce mouvement nouveau, mais ce fut S. Thomas qui battit en brèche les principales théories augustiniennes accréditées dans les écoles. Duns Scot, son antagoniste, peut être considéré comme un autre interprète de l'esprit péripatéticien de la scolastique.
Notons que Vélémerd augustinien dont il s'agit dans ce groupement des systèmes du xiii^ s., ne comprend pas toute la philosophie de S. Augustin — une foule de théories de l'évêque d'Hippone sont, en effet, reprises par tous les scolastiques (v. p. 1.) ; — il faut entendre par élément augustinien certaines doctrines métaphysiques et psychologiques qui s'harmonisent peu ou point avec le génie du péripatétisme. Nous les signalerons pour chaque philosophe, chemin faisant. Il serait malaisé, en effet, d'en dresser un catalogue complet et uniforme. D'abord, parce que les emprunts faits à l'évêque d'Hippone ^onivariaUes àd^n^ les divers systèmes augustiniens ; c'est ainsi qu'Alexandre de Halès rejette l'identité de Tâme et de ses facultés, S. Bonaventure ne l'adopte pas sans réserves, tandis que d'autres augustiniens considèrent cette théorie comme fondamentale. Ensuite, plusieurs thèses augustiniennes subissent des altérations si caractéristiques, que l'on se demande à quel point on peut encore les rattacher à la doctrine de S. Augustin. Il suffira de citer, comme exemple, la théorie de l'illumination spéciale qui est une déviation manifeste de la théorie augustinienne de l'exemplarisme, mais qui, sous aucune des multiples formes où nous la rencontrerons, ne peut se réclamer de l'autorité de S. Augustin. Voilà pourquoi nous nous bornons ici à caractériser l'élément augustinien de ce premier groupe de systèmes, par son incompatibilité ou sa moindre convergence avec les autres éléments qui se rencontrent dans la synthèse totale. On comprend dès lors, que si les systèmes qui accueillent à la fois des éléments augustiniens
et péripatéticiens, ne sont pas incoliérents au même degré que certaines philosophies du prémoyen âge, l'unité synthétique y est moindre que dans les philosophies à base franchement péripatéticienne, qui constituent par là même les formes les plus parfaites de la scolastique.
Quant à Y élément péripatéficien, qu'on retrouve plus ou moins dominateur chez les philosophes des deux groupes, rappelons que ni les uns ni les autres ne se sont astreints à un pur décalque du péripatétisme, et qu'ils n'hésitent pas à modifier les idées d'Aristote, pour les transposer dans des cadres nouveaux (174).
§ 2. — Les précurseurs des grands scolastiqiies
258. A. de Sereshel et G. d'Auvergne. - Les premiers scolastiques qui se sont trouvés eu présence de la niasse d'idées nouvelles lancées dans la circulation, n'ont pas été assez puissants pour les étreindre toutes et les cooi'donner. Il y eut une période de tâtonnements, que l'on observe tout d'abord en psychologie, la science nouvelle par excellence ; en effet, les enseignements de ces premiers psychologues sont incomplets, comme chez Alfred de Sereshel, ou bien incohérents, comme chez Guillaume d'Auvergne.
Alfred de Sereshel (Alfredus Anglicus), contemporain et peut-être disciple d'Alexandre Neckam (f vers 1217) i), écrivit entre 1220 et 1227 plusieurs opuscules psychologiques, notamment un traité de mot a cor dis "). On retrouve dans ce petit essai les tendances de la physiologie et de la psychologie arabes, qu'Alfred de Sereshel avait appris à connaître en Espagne même. Parfois ses thèses frisent de près le matérialisme des anciens médecins grecs.
Né à Aurillac, en Auvergne, Guillaume d'Auvergne devint l'un des philosophes et des théologiens les ])lus distingués de l'Université de Paris. Il fut nommé à la chaire épiscopale de Paris en 1228, et mourut en 1249.
Son de trinitate est un ouvrage théologique : le de universo, une dissertation métaphysique sur l'être et l'ordre de la création. Mais l'intérêt principal que présente la personnalité de Guillaume d'Au-
1) 11 professait à Paris, vers 1180, le réalisme outré le plus caractéristique. — ^) Édité par Baracu, Bibliotheca philos, mediœ wtatis, 1878.
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vergne dérive de ses traités de anima et de iminortalitate animae. Détail piquant — et qui montre bien les idées que professait le xiii^ s. sur la propriété littéraire le de immortalitate animae est une reproduction presque littérale du de iminortalitate animae de Gundisalvi 1) (p. 240). C'est dire que les mêmes caractères appartiennent à l'un et à l'autre. Aussi bien, le de anima ne fait que confirmer et compléter les résultats auxquels mène une étude attentive du de immortalitate. Plus que le de immortalitate de Gundisalvi, le de anima accuse l'infiuence de l'augustinisme, mais cette influence est atténuée par l'aristotélisme néo-platonicien des arabes. Le plus souvent, ces divers facteurs se compénètrent, et là où une conciliation lui paraît impossible, Guillaume, fidèle au passé, souscrit de préférence aux doctrines augustiniennes. ') C'est ainsi qu'il admet l'identité de l'âme et de ses facultés, et que tout en définissant l'âme comme Aristote, il professe, avec Platon et S. Augustin, le dualisme de l'homme.
Tout l'intérêt du de anima se concentre autour du problème de la genèse de nos connaissances, parce que, pour la première fois, le pro« blême est franchement posé dans la scolastique. Distinguons avec Guillaume un triple objet de connaissance : le monde extérieur ; l'âme elle-même ; les premiers principes de démonstration. ^)
a) Le monde extérieur. Deux sources de connaissances essentiellement distinctes, le sens et l'intelligence, nous renseignent sur le monde extérieur. Le sens revêt une forme sensible (Aristote), que Guillaume, à l'exemple des arabes, réduit à une impression physique. Quant à la forme intelligible, l'intelligence possible la puise en ellemême à l'occasion des représentations sensibles (S. Augustin). C'est de l'aristotélisme tronqué, car Guillaume biffe de sa psychologie l'intellect agent, devenu inutile, dès qu'il ne sert plus à produire l'espèce intelligible. Les arguments qu'il fait valoir sont basés, les uns sur la simplicité de l'âme (S. Aug.), incompatible avec cette bifurcation de la faculté intellectuelle, les autres sur l'insuffisance des théories émises par ses contemporains sur l'intellect agent. Guillaume refuse, en effet, de souscrire à la théorie de l'intellect séparé — qu'il croit être l'expression de la pensée d'Aristote. Il se refuse aussi à admettre avec quelques contemporains la théorie du " phantasma spiritualisé „ ou de l'espèce sensible transformée en
0 BaumgartiNer. Die Erkenntnisslehre des Wilhelm von Auvergne ; Munster 1893. (Beitr. z. G. d. Mitt. Il, 1) et Bulow, op. cit., (ihid. II, h. 3). — 2) BûLow, pp. 84-107. — 3) Cf. Baumgartner, op. cit.
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espèce intelligible, sous l'influence dépurative de l'intellect agent. Il serait intéressant de connaître ces contemporains, qui doivent avoir compulsé le texte intégral du de aniina, et qui d'emblée, en s'attachant à une fausse notion des species intentionales (p. 77), se sont fourvoyés comme les commentateurs grecs d'Aristote. Leur erreur sera commune au xiii^ s. (276). En refusant d*y souscrire, Guillaume a fait preuve d'une rare pénétration da problème idéologique.
Nous venons d'assister à la genèse des formes intelligibles. Par elles nous connaissons d'abord les substances individuelles (contrairement à" Aristote) ; l'idée abstraite et universelle forme un second mode de connaître. Enfin, suivant un troisième mode (modus per connexionem sive per colligationem), dans lequel Guillaume fait appel soit à un habitus acquis par l'exercice personnel, soit à un habitus communiqué par une infusion divine (cf. c). nous jugeons, nous raisonnons, et nous rappelons volontairement, dans le champ de la conscience, les connaissances évanouies.
b) La connaissance de l'âme par elle-même. Rares sont les scolastiques qui aient accentué, autant que Guillaume, la valeur de l'évidence immédiate du fait de conscience (S. Augustin). Car ce n'est pas seulement l'existence de l'âme que la conscience perçoit directement, mais ses propriétés essentielles, son immatérialité, sa simplicité, son indivisibilité. Bien plus, la conscience nous découvre une catégorie de connaissances rationnelles à laquelle Guillaume réserve une place spéciale : les premiers principes de démonstration.
c) Les p>re mi ers principes de démonstration, comme le principe de contradiction, n'ont pas seulement une valeur réelle, mais une valeur idéale, indépendante de l'existence du monde contingent. Guillaume en conclut à tort — contre le véritable Aristote — que la considération du monde ne peut les engendrer. D'où naissent-ils dès lors? L'intelligence les voit directement en Dieu, grâce à une illumination spéciale. L'influence du mysticisme arabe est ici manifeste: le philosophe médiéval interprète dans un sens chrétien la théorie arabe de l'illumination de l'intelligence par un intellect agent séparé — et en même temps il croit rester d'accord avec 1"* exemplarisme ., de S.Augustin. L'illumination divine dans l'extase, la vision prophétique, l'hallucination pathologique rappellent directement des thèmes néoplatoniciens du de immortalitate animae, tout comme la place de l'âme à l'horizon des deux mondes évoque la théorie alexandrine de la dégénérescence des êtres.
En résumé, la psychologie de Guillaume est un aristotélisme imparfait, erroné, nuancé de néo-plalonisme et d'augustinisme. C'est un
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système de transition qui contient une des premières et des plus intéressantes tentatives de ])sychologie scolastique.
§ 3. — Alexandre de Halès
259. Vie et œuvres. — Né dans le comté de Halès, en Angleterre, Alexandre étudia à Paris et, en 1231, il fut le premier titulaire de la chaire de théologie, dévolue à l'ordre franciscain. Robert Grossetête, évêque de Lincoln, et Adam de Marisco furent ses condisciples. Il mourut en 1245. Son œuvre capitale, et unique peut-être, est la Summa Theologica.
S. Thomas et S. Bonaventure rendent à Alexandre les plus beaux hommages. Aussi bien l'éclat de ses illustres successeurs a trop souvent éclipsé ses mérites. On a Irop longtemps méconnu les progrès qu'il fit faire à la scolastique ; et à son détriment on a attribué à S. Thomas des titres que celui-ci n'a d'ailleurs jamais revendiqués.
260. Sa place dans la scolastique. — l'' Alexandre de Halès pei'fectionne la méthode scolastique, et lui donne sa forme définitive. A lui revient l'honneur d'avoir, tout en puisant ses arguments à la double source de la raison et de l'autorité, mis en œuvre les matériaux infiniment riches et variés, transmis par les Grecs et les Arabes ; — à lui l'honneur d'avoir adopté pour chaque problème des divisions nettes et d'avoir exposé les arguments sous forme syllogistique ; — à lui surtout l'honneur d'avoir résolu les apparentes contradictions que contient une exposition parallèle du pour et du contre d'une question, en développant, dans ses Resolutiones , un système coordonné de philosophie. A ce triple point de vue, Alexandre renchérit sur Abélard (213) et les grands docteurs du xnf s. ne font que lui emprunter cette méthode. ^)
1) La division trichotomique des articles des Sommes théologiques : a) Videtur quod non ; b) sed contra ; c) respondeo dicendum, est une mise en œuvre perfectionnée et origiiaale de VccTiopla d'Aristote (p. 63) ; elle est tout entière dans Tesprit péripatéticien, ainsi que S.Thomas le remarque in IS.MetAectl: " Consuetudo Aristotelis fuit, fere in omnibus libris suis ut inquisitioni verittitis vel determinationi praetermitteret dubitationes émergentes. „
2° L'œuvre d'Alexandre contient à la fois une synthèse théologique ') étayée d'ailleurs sur dos arguments rationnels, et une synthèse philosophique. Nous y rencontrons bon nombre des doctrines fondamentales de la scolastique, reprises par tout le xiii"" s. (§ 5).
Cependant il manque à la philosophie d'Alexandre l'harmonie et l'unité rigoureuses qui caractérisent l'œuvre de ses successeurs. Il emprunte ses arguments et ses solutions à des autorités dont les tendances sont opposées ; notamment, il mène de front des théories augustiniennes et péripatéticiennes qu'on ne saurait concilier. Souvent aussi il manque d'assurance, et se borne à enregistrer les diverses réponses dont un problème est susceptible, sans s'arrêter à aucune d'elles. A ce point de vue, on a pu dire que pour plus d'une doctrine, Alexandre représente la scolastique avant son sectionnement net en écoles. ^)
261. Doctrines philosophiques.— 1" Métaphysique. Dieu est acte pur. Tout autre être, spirituel ou corporel, est composé de matière et de forme, c'est-à-dire de puissance et d'acte '^). Alexandre s'eu réfère à Avicebron, dont l'influence n'est pas méconnaissable (246). Cependant des différences essentielles existent entre le philosophe scolastique et le philosophe juif. D'abord Alexandre invoque, pour justiiier sa théorie, la doctrine péripatéticienne de l'acte et de la puissance. Ensuite, la materia tiniversalis est dépouillée de tout caractère moniste et panthéiste, le panthéisme étant inconciliable avec la scolastique.Voilà pourquoi Alexandre refuse d'admettre avec les arabes que l'âme humaine est l'émanation d'une intelligence, ou, avec David de Dinant (225), que Dieu est la matière première de tous les êtres,
1) Dans sa Somme Théologique, Alexandre de Halès a tracé un plan d'études qui a été repris dans ses grandes lignes par la plupart des Sommes Théologiques du XHie s. Après avoir défini les rapports de la Philosophie et de la Théologie, il parle dans la première partie de Dieu et de ses attributs (théodicée, métaphysique) ; de la créature angélique et corporelle (mêlaphysique, cosmologie), en particulier de l'homme (psychologie et morale). Une seconde partie est consacrée à l'étude de la Rédemption. Partout les matières philosophiques et tliéologiques sont entremêlées. — 2) pg Martigné, La scolastique et les traditions franciscaines (Paris, 1888), p. 505. — 3) y. p. 1. (270).
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notamment de l'âme humaine O- Au surplus, la matière spirituelle n'est pas soumise au mouvement local et elle ne sert pas de base à des transformn lions substantielles (nec est subjecta mohii nec contrarietafi). — contrairement à la matière corporelle terrestre, qui remplit cette double fonction, et à la matière corporelle céleste qui n'obéit qu'aux lois du mouvement. Toute l'école franciscaine, à l'exception de Jean de la Rochelle, souscrivit à la thèse fondamentale de la composition hylemorphique des substances contingentes. Elle fait pendant à une autre doctrine caractéristique, fort en vogue chez les scolastiques du xiii^ s. antérieurs à S. Thomas : la pluralité des formes substantielles. Cette pluralité existe, suivant Alexandre, dans les corps composés (mixta), vivants ou inorganiques.
2*^ En psychologie ^), Alexandre tente un vigoureux mais inutile effort pour fusionner les doctrines d'Aristote et de S. Augustin. Sous ce rapport, il continue les traditions de G. d'Auvergne, mais on pressent le triomphe prochain du péripatétisme entier.
Le philosophe anglais rappelle sept définitions de l'âme consignées dans le de spiriht et anima, et qu'il essaie de concilier avec celle d'Aristote. ^) Pour découvrir la nature de l'âme, on doit rechercher ses causes dernières (Aristote) : Dieu est la cause eiïiciente de l'âme, le bonheur est sa fin. Elle est composée de matière et de forme — tout comme le corps auquel elle est unie : une multiplicité d'éléments réels qui s'accorde avec la métaphysique d'Alexandre, accentue l'indépendance de l'âme et du corps (S. Aug.), mais met en danger l'unité du composé humain, ainsi que S. Thomas le démontre péremptoirement.
Traitant des facultés de l'âme, il combat timidenient la théorie de l'identité de l'âme et de ses facultés (antiaugustinisme) ; il fait de la vis naturalis le principe de la vie, avec le cœur pour organe, suivant les doctrines physiologiques du de motti cordis d'Alfred de Sereshel. D'autre part, dans l'étude de la connaissance intellectuelle, Alexandre tient avant tout à la division augustinienne de la ratio, Vintellectiis, VintelUgentia, ayant pour objet respectif la connaissance du monde corporel et des jugements qui s'y rapportent ; la connaissance des esprits créés ; la connaissance des rafiones œternœ et des premiers
1) La doctrine d'Alexandre de Halès n'est tributaire en rien de celle de Rhaban Maur sur la corporéité de toute créature, bien que les deux théories présentent certaines analogies (v. p. 151). - ~) Endres, Des Alexander von Haies' Leben und psijchologiscJie LeJire (Philos. Jahrb. 1888). — ^) " Substantia, non tantum ut forma suhstantialis, sed ut quod ens in se, praeter hoc quod est actus corporis... est suhstantia prœter substantiam corporis. „ S. Tlieol., q. 59, m. % § 1, res.
principes. Or, par un étrange alliage de pensées, à cette doctrine augustinienne Alexandre applique partiellement la théorie péripatéticienne de l'abstraction : les formes intelligibles de la ratio sont abstraites, et il explique leur genèse par l'action combinée de l'intellect agent et de l'intellect possible — deux facultés spirituelles existant en nous — avec celle d'un troisième intellect, Vintelledus materialis, d'ordre matériel et périssable, qui se confond avec la phantasia ou cogitative. i). Au monde corporel se limite donc le domaine propre de l'abstraction ; les rationes œternœ ou la contemplation déductive des créatures dans l'essence divine (exemplarisme), ainsi que les premiers principes, sont innés, grâce à une illumination spéciale de Dieu. La thèse de l'illumination spéciale qui, historiquement, est un compromis de l'augustinisme et de l'arabisme (p. 252), deviendra une des thèses favorites de l'ordre franciscain avant D. Scot.
Eu ce qui concerne la volonté, bornons-nous à remarquer qu'un des premiers, Alexandre a étudié sous son aspect psychologique la distinction de la synteresis et de la conscientia.
262. Jean de la Rochelle. — J. de Rupella (né vers 1200, mort en 1245) succéda à Alexandre de Halès dans la chaire dévolue aux Franciscains à Paris. Auteur d'un traité de anima (imprimé par Domenichelii en 1882) - la seule œuvre qui nous soit parvenue — Jean de la Rochelle est plus didactique que son maître, et souscrit à presque toutes ses conclusions. Nous remarquons chez lui la théorie augustinienne de l'identité de la substance de lame et de ses facultés, la fausse interprétation des species, déjà signalée, et une exagération du concomitant physiologique de nos actes psychiques.
§ 4. — Albert le Grand -)
263 Sa vie et ses œuvres. — Issu de la famille comtale de Bollstiidt en 1193, Albert quitta la carrière militaire, à l'âge de 28 ans, pour revêtir l'habit de S. Dominique. Une longue éducation scientifique, complétée par de nombreux voyages, avait merveilleusement développé ses talents naturels. De 1282 à 1248, il enseigna tour à tour à Cologne, Fribourg, Strasbourg, Paris, puis de nouveau à Cologne où il eut pour disciple S. Thomas d'Aquin. C'est à Paris, de 1245 à 1248, que sa renommée comme professeur de philosophie
1) Cf. AvERROÈs qui donne à riutellect matériel une autre signilicatioii. — 2) G. VON Hertling. Albertus MagnviS, Festschrift, Bonu 1880. — A. Van Weduingen. Albert le Grand, le maître de S. Thomas d'Aquin ; Bruxelles 1S81.
ALBERT LE (rRAM) ZO l
atteignit son apogée. Quand il revint à Cologne, un changement s'opéra dans l'orientation de ses travaux, juscjue là presque exclusivement philosophiques. Les études de tliéologie d'abord, les soucis du provincialat d'Allemagne (1254-1259), — notamment son active intervention dans la querelle des séculiers et des réguliers, — phis tard les charges de l'épiscopat de Ratisbonne {12(i()-1262) vinrent distraire Albert de ses premières études. Quand il put abdiquer les honneurs, il se retira dans le calme de l'école de Cologne, où il mourut en 1280, âgé de 87 ans.
Les œuvres d'Albert le Grand forment une bibliothèque '), On peut les répartir en deux catégoi-ies.
\^ Les écrits philo s o phi que s. — a) Ce sont avant tout des commentaires d'Aristote. Leur titre même rappelle directement les ouvrages du Stagirite, dont Albert suit la pensée dans tous ses méandres. L'enchaînement de ces commentaires d'Albert nous familiarise avec la classification des sciences philosophiques au xiii^ s.
Avant tout, la logique, vestibule de la philosophie (280), est exposée dans les commentaires sur l'ensemble des œuvres logiques d'Aristote (68), dont le philosophe dominicain ne sépare pas le de sex principiis de G. de la Porrée. La philosophie réelle (philosophia realis) se divise comme l'ordre universel dont elle recherche les causes dernières. Nous retrouvons ici, intégrée et mise en honneur, la répartition des sciences théoriques en physique rationnelle, mathématique et métaphysique. — La physique comprend les Physicorum l. VIII, de cœïo et mtindo, de gêner atione et corrnptione. de meteoris, — le de anima, puisque la psychologie se rattache à la physique ; (ces divers traités sont résumés dans la Siimma philosophiœ nattiralis, ou Philosophia paiiperwm, dont on conteste l'authenticité), de sensu et sensato, de mineralibus, Parva naturalia, de animalibus, de vegetahilihus et plantis, de intellects et intelligibili. Le de meteoris contient en même temps les principes des mathématiques. Quant à la métaphysique (philosophia prima, transphysica), elle fait l'objet des Metaphysicœ libri X.A côté de ces branches de la philosophie réelle,qu'il appelle spéculatives.Albert admet une philosophie pratique, contenue dans les L. Ethicortim et les L.PoUticorum.
b) Outre les commentaires proprement dits, Albert a laissé deux
1) L'édition de 1651, due au dominicain Jammy de Lyon comprend :21 infolio. M. Burgnet a entrepris une nouvelle édition. Sur la date de la composition des œuvres d'Albert le Grand (entre 1245 et 1274), voir Mandonneï, Polémique a cerroïste de Siger de Brahant et de S. Thomas. (E. TUoinlsie, janvier et mars, 1897).
livres de cmisis et procès su universitatis, où il étudie plus librement réclieloiinement métaphysique des êtres, un traité de unitate intellecUis contra Averroem, etc.
2" Les écrits théologiques. Albert commence par des commentaires de l'Ecriture sainte et des sentences du Lombard. 11 abandonne la commentation systémati(]ue dans la Summa Theologica, dont la disposition et plusieurs doctrines sont empruntées à Alexandre de Halès. La Summa de creaturis reprend des idées contenues dans la seconde partie de la Somme Théologique et le de anima.
264. Signification philosophique d'Albert le Grand. — P Uérudiiio7i d'Albert le Grand tient du prodige ; on Ta appelé le docteu9' universel. Le premier, il commente en entier l'œuvre intégrale d'Aristote ; il connaît aussi toute la philosophie arabe et juive. Toutefois Albert n'est qu'un érudit et non un historien., car il commet à l'endroit de la philosophie ancienne d'impardonnables méprises. En outre, il est familiarisé avec les sciences naturelles, la chimie, la physique, la médecine. 11 comprend le rôle de l'observation positive, la valeur de l'induction scientifique et il apprend à ses contemporains à tourner leurs regards vers la nature.
2° Albert est avant tout le défenseur du péripatétisme épuré. Il dépouille la pensée d'Aristote des erreurs qui, chez les arabes, la rendent souvent méconnaissable. De plus, il la corrige et la complète, en rectifiant, pour les mettre d'accord avec la vérité catholique, les fausses conceptions du Stagirite, et en comblant d'importantes lacunes. C'est ainsi qu'il professe l'immortalité personnelle, et qu'il remplace la notion du premier moteur par celle de l'Infini.
3" Sa méthode est la paraphrase textuelle. La glose d'Albert le Grand est colossale; elle pèche par excès ; mais il faut dire, d'une part qu'elle est la reproduction d'un exposé oral, d'autre part que le maître veut faire œuvre de vulgarisation. Un autre défaut de sa méthode gît dans les interminables digressions, auxquelles il s'abandonne surtout dans le de anima et la métaphysique. Sa langue est inculte, souvent même embarrassée et imprécise.