‹ Histoire de la philosophie médiévale (volume 2)Chapitre 88 sur 149 · ALBERT LE GRAND · texte numérisé non relu

ALBERT LE GRAND

265. Albert le Grand et S. Thomas d'Aquin. — Nous retrouverons chez S. Thomas un grand nombre de doctrines appartenait à Albert le Grand. A raison de leur étroite solidarité — et pour éviter des redites — il nous semble préférable de ne pas séparer la synthèse du maître de celle du disciple; cela nous permettra aussi de mieux marquer quelques-unes de leurs divergences. Trop souvent l'histoire est injuste vis-à-vis du philosophe de Bollstàdt ; elle a terni sa gloire, en exagérant celle de ^ l'Ange de l'École r.. On ne peut, sans méconnaître la vérité, oublier que S. Thomas doit à Albert le Grand sa vocation philosophique, et une initiation au péripatétisme épuré. D'ailleurs, S. Thomas dépasse son maître de toute la distance qui sépare le génie du talent :

P La doctrine scolastique reçoit chez lui sa perfection dernière, a) grâce à une fusion plus grande avec la vérité catholique. Tandis que chez Albert, le théologien souvent se juxtapose au philosophe, chez S. Thomas, l'un et l'autre se compénètrent. b) Grâce à une plus grande solidarité des thèses organiques. C'est ainsi que pour donner plus de cohésion à son œuvre, S. Thomas rejette quelques théories chères à son maître (p. ex. les rationes séminales, la permantnce de la forme des éléments dans les mixtes). D'autres, grossièrement ébauchées par Albert le Grand, sont mises en pleine valeur dans la philosophie de son disciple.

2° La langue de S. Thomas est limpide et d'une précision scientifique. Son plan est systématique, exempt de gloses et de digressions ; ses commentaires sont concis et critiques ; aux idées les plus ténues il marque leur place dans l'ensemble ; la pensée va droit au but et vers ce but tout converge. S. Thomas étreint les difficultés, tandis qu'Albert le Grand devant elles se dérobe et se trouble.

§ 6. — Saint Thomas d'Aquin et la synthèse scolastique

266. Sa vie et ses œuvres. — Fils d'une grande famille, comme son maître, S. Thomas d'Aquin naquit en Sicile en 1227, et reçut sa première instruction au Mont-Cassin. Depuis

son entrée chms l'ordre de S. îJominique, sa vie fut étroitement liée à celle d'Albert le Grand. Il suivit son maître à Paris en 1245, et revint à Cologne en 1248. De cette époque date le de ente et essentiel. En 1252, S. Th. commença ses leçons publiques à Paris, ou il conquit le doctorat en théologie (1257), en même temps que S. Bonaventure. Pendant cette période, il écrivit notamment les commentaires sur les Sentences du Lombard, et commença la Summa contra gentiles, tout en prenant une large part, avec Albert le Grand, aux revendications de son ordre contre G. de St- Amour. Après un séjour en Italie, S. Th. revint une seconde fois comme professeur aux écoles parisiennes (1269) ; plus tard, sur Tordre de ses supérieurs, il retourna en Italie (fin 1271, ou début 1272), et tour à tour on le rencontre à Bologne, où il met la première main à la Sunmia theologica, à Rome, à Viterbe, à Pérouse, à Naples. Il mourut en 1274, à peine âgé de 48 ans, sur le chemin de Lyon, où Grégoire X l'appelait pour éclairer de ses lumières les travaux du concile. ^)

Les deux Sommes, les Quœstiones quodlibetales , divers opuscules et les commentaires sur les ouvrages d'Aristote intéressent spécialement l'historien de la philosophie. Dans ces derniers ouvrages seuls, S. Th. suit pas k pas le texte d'Aristote et, plus consciencieux que son maître, il ne consulte que des traductions gréco-latines. ^) Ailleurs, le docteur angélique s'abandonne, pour l'ordre même des matières, aux inspirations de son génie.

Il faut établir un classement parmi les ouvrages inscrits sous le nom de S. Thomas ^).

1) Guillaume de Tocco, qui fut le disciple de S. Th. et le connut personnellement, nous a laissé une notice sur sa vie.— ^ Il est probable que S. Th. ne connaissait pas le grec. Cf. p. 237. — '^ Un des plus anciens catalogues est celui qui est imprimé dins Baluze, Vitae Papanim Aveu ion. T. II (1693), p. 7, et qui a été produit au procès de canonisation de S. Th. Cf. le catalogue publié par Denifle, Quellen z. Gelelirtengesch. cl. Predigensord. etc. (Arch. f. Litt. u. Kirchengesch. d. Mitt. 1885, p. 237), Quétif et Échard, Scriptores ord. Praedic. etc., e\ les dissertai, de de Rubeis insérées dans la seconde édition de Venise des œuvres de S. Th.

s. THOMAS ET LA SYNTHKSE SCOLASTIQUE. 261

1» Ouvrages authentiques : Siimma theologica (inaclievé) ; Summa philosophica contra Gentiles ; Quaest. quodïibeticae et disputatae ; — les commentaires des traités aristotéliciens : de interprétât ione (inacti.), analyt. poster., Physic, de coelo et mundo (écrit après 1270, n'est authentique que jusqu'au L. III, 1. 8), de générât, et corrupt., meteorortim, de anima i d'après le catalogue de Baluze, le l'^'" 1. n'est pas de S. Th.), parva naturalia (inach.), metaphysic., ethic., politic. (les 2 preni. livres et les 8 prem. chap. du S^^l. sont authentiques, le reste est douteux) , - les commentaires sur le Livre des causes, sur les 4 livres des sentences (un second commentaire sur les sentences est écourté), sur le de divinis nominihus du pseudo-Denys, sur Boèce de hehdomadibtis et de trinitate; — les opuscules de ente et essentia, de eternitate mnndi, de suhstantiis separatis (inach.), de unitate intellectus contra averroistas, de opération, occultis, de principio naturae, de regno, de judiciis astrorum, contra impugnantes dei cultwm (réponse aux de periculis novissimi temporis de G. de Si- Amour), de perfectione vitae spiritualis (vers i ^10), contra doctrinam retraitent, a relig., de motti cor dis, de mixtione elementorum, contra errores Graecorum, de rationibus fidei, de natura materiae, de principio individuat., de proposit. modalibus, de fallaciis (ces 4 dern. opusc. ne sont pas cités par Baluze) ; — \e de regimine principiim (seuls les 2 prem. 1. pourraient lui appartenir, non les 2 derniers) ; — le compendium theologiae (inach.), de articulis fidei et sacram., de forma poenitentiae, de sortibus, une lettre à la duchesse de Brabant de regimine Judaeorum, catena aurea, divers commentaires sur l'Ecriture sainte.

2o Ouvrages douteux et non authentiques. Citons : Totius logicae siimma (attribué par plusieurs à Hervé de ^édeWec), de potentiis animae, de natura syllogism., de inventione m,edii, de demonstratione, de natura accidentis, de natura generis, de pluralitate form^ariim,, de intellectu et intelligibili, de universalibus, Eruditio principum, de professione monachorum ').

1) Le catalogue de Baluze cite quelques œuvres non authentiques, mais rédigées d'après ses leçons ou ses prédications (alii recollegerunt post eum legentem vel praedicantem) : ledura s. Paulum ab XI cap. l^e epist. ad Corinth., s. Johannem, s. 4 nocturnos, collect. de Pater noster et Credo, de decem praeceptis, s. Mathiam, s. prinitim de anima.

Les œuvres complètes de S. Th. ont reçu de nombreuses éditions. Parmi les anciennes, citons celle de Rome en 1570 (édit. de Pie V), celles de Venise en 1592, d'Anvers (1612), de Paris (1660), de Venise (1787). En 1852, ses œuvres ont été rééditées à Parme, et en 1882, sous les auspices de S. S. Léon XIII, une nouvelle édition a été entreprise à Rome par les Dominicains.

267. Doctrines philosophiques. — S. Th. est le prince des l)hilosophes, comme il est le prince des théologiens ; son système est la plus brillante formule de la scolastique médiévale. Voilà pourquoi nous avons réservé jusqu'ici d esquisser les principes organiques de la philosophie de l'Ecole. Dans cet exposé, nous poursuivons un double but : indiquer la synthèse, telle qu'elle est admise par ceux qu'on range sous la dénomination de philosophes scolastiques, noter les principales doctrines propres au thomisme. Tour à tour nous étudierons :

I. La théologie et la philosophie dans leurs rapports mutuels. — II. La métaphysique. — III. La physique. — IV. La morale et la logique.

Ces trois dernières divisions rappellent notre exposé du péripatétisme, à qui la scolastique a emprunté sa définition de la philosophie et sa classification générale des sciences philosophiques. ^)

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