III. Cette représentation est engendrée par le concours du
l) Kleutgen, La Philosophie scolastique (trad. franc.), t. I, pp. 30 et suiv. Paris. 1868.
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connu et du connaissant. Grâce k cette théorie, dont Aristote déjà saisit toute l'importance, se trouve garantie l'objectivité de nos connaissances. Etudions de plus près ce concours causal du sujet et de l'objet, dans la :
c) Grenèse de la sensation. Les facultés sensibles sont des puissances passives ^). La sollicitation de l'objet extérieur constitue l'impulsion initiale, sans laquelle elles demeureraient dans une perpétuelle inaction. Grâce à cette détermination intrinsèque, la faculté passive réagit, et cette réaction parachève la cognition. Espèce impresse et expresse (species IMPRESSA, expressa), tcls sout Ics termcs usités pour indiquer la double phase du phénomène perceptif. Parallèlement à cette doctrine psychique , la scolastique , à la suite d' Aristote , souscrit à la théorie du médium (p. 77).
Les grands s col astiques , S. Th. et Duns Scot, pour n'en point citer d'autres, exposent dans lew pureté les lois génétiques de la sensation ; ils établissent une distinction nette entre Vimmutatio psychique de V objet sur le sens, et les p)hénomènes physiques qui se consomment tout entiers dxins le médium. Malheureusement, tous n'ont pas compris leurs fines analyses, et trop souvent leurs contemporains se sont laissé égarer par les fausses représentations que se faisaient de " l'espèce sensible r> bon nombre de commentateurs d' Aristote. L'espèce impresse, pour eux, n'est pas un déterminant psychique, une action produite pa7' l'objet et reçue dans la faculté, mais une miniature de la chose extérieure, une image minuscule qui se reproduit en traversant le milieu intermédiaire entre l'objet et
1) Une expression technique, trop souvent dénaturée. Faute de l'avoir comprise, Froschammer, le dernier historien de S. Tliomas, lui reproche de faire de la connaissance un phénomène purement passif. Même erreur chez Erd.mann, GescJi. PJiil., I, p. 452 (Berlin, 1892) ; chez Werner, Johannes Duns Scotns (Wien, 1881), p. 76. Une faculté passive n'est pas une faculté inagissante, mais une faculté qui esi passive avant d'être opérative, qui doit subir nne information de quelque chose autre qu'elle-même avant d'exercer une activité : par opposition à la puissance active qui n'a pas besoin de cet influx étranger, mais passe à l'acte dès que les conditions requises à cette fin sont réunies. Cfr. p. 7(5.
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r organe, un substitut physique de la réalité qui se pose devant la faculté comme devant un appareil photographique, est intussuscepté par V organe sensible, et p)rovoque alors la cognition.
Après qu'elle a disparu du champ de la conscience, la sensation laisse une trace, une image (phantasma). Celle-ci revit dans l'imagination, et son rôle principal est de contribuer, en l'absence de l'objet, à la production d'une pensée.
2° Connaissance intellectuelle. — a) Sa nature. La scolastiquc est péripatéticienne dans ses théories sur la nature de l'intelligence et sa différence essentielle avec la faculté sensible : l'intelligence conçoit les choses sous des notes abstraites, universelles et nécessaires. Toides nos convaissances sont abstraites pour S. Th., non seulement quand elles atteignent leur objet propre, ou les imisons intimes des choses sensibles, mais encoj-'e quand elles ont pour objet les réalités suprasensibles, et la nature de Vâme. Seule, l' existence du moi est une donnée intuitive, impliquée dans toute activité consciente, suivant le mot de S. Augustin : ipsa (anima) est memoria sui.
Mais si l'entendement humain perçoit dans les choses des réalités universelles, faut-il lui refuser toute connaissance directe de l'individuel? Cest ravis de S. Th., toujours entier et logique dans ses conclusions. Pour répondre à des objections qui se pj^ésentent spontanément, il attribue à Vintelligence une certaine connaissance des êtres singuliers, grâce à une reÛexio sur les données sensibles, ou une applicatio dont la naiure constitue une des difficidfés du thomisme. D'autres scolastiques au contraire admettent, outre la connaissance abstraite, une connaissance int7iitive ; nous en parlerons plus loin.
L'abstraction fournit aussi la solution définitive du problème critériologique et de l'énigme des universaux. Nous avons signalé plus haut l'aspect métaphysique de la question et les " trois états de l'essence « . Voici une seconde formule, commentée par S. Th., et plus directement relative à la psychologie du problème : On peut soumettre V essence à une triple considération subjective, secundum esse in natura, secundum
se, secundum esse in mtellectu. Secundum esse in natura, elle est singulièj^e (27i) ; secundum se, elle est la simple qiiiddité des choses, abstraction faite de leur existence ^nentale ou extramentale [essence abstraite); secundum esse in intellectu, elle est universalisée, conçue en rapport avec un 7iombre indéfini d'êt7^es où elle se retrouve (essence universalisée) . Le travail d'universalisation est subjectif, comme tel ; il se greffe sur un processus préalable de ségrégation abstractive, qui atteint r essence dans son être objectif^].
b) Genèse des concepts. Autre thème favori des recherches du xiii'' s. On connaît l'adage de l'école : « Nihil est in intellectu quod prius non fuerit in sensu '^ . Il exprime l'origine sensible de toutes nos idées, et la dépendance des opérations les plus élevées de notre âme vis-à-vis de l'organisme.
La détermination de l'objet intelligible sur la faculté passive de l'entendement, et, pour produire cette détermination, l'intervention de l'image sensible (phantasma) et d'une force abstractive spéciale (intellectus agens) sont, de l'aveu des scolastiques, indispensables à la génération d'une pensée. Ils ne s'accordent pas moins à soutenir, à l'encontre des philosophes arabes, que ces divers principes de la pensée sont internes à l'âme, et qu'il faut rejeter l'hypothèse de l'intellect agent séparé. Mais dès qu'il s'agit de préciser le rôle respectif de l'intellect actif, de l'intellect passif, et du phantasma, on voit surgir des divergences entre controvorsistes partis d'un même point.
Suivant S. Th. et Dans Scot, cest la réalité sensible qui agit sur Vintellect passif, par l'intermédiaire du phantasma, mais celui-ci ne peut exercer qiiune causalité instrumentale et conjointe à l'efficience d'une facidté immatérielle, Vintellect agent. Grâce à ce concours d'une force supéi^ieure, l'image sensible, et en dernière analyse l'objet extérieur peid provoquer la mise en œuvre de l'entendement passif (species intelligibilis
1) Mercier, Critériologie (Louvain 1899), p. 292.
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impressa), mise en œuvî^e à laquelle répond V activité immanente dans laquelle se parachève la représentation cognitive proprement dite (species intelligibilis expressa). Notons que dès le début du XI IF s. s'accrédite chez un grand nombre de scolastiques la fausse théorie du « phantasma spiritiialisé w (p. 251) ; elle implique une notion erronée de V " espèce intelligible r>^ solidaire de V inexacte conception de V <^ espèce sensible î', signalée plus haut. Cette solution du problème idéologique qui conduit au renversement du spiritualisme scolastique, a donné lieu à des malentendus séculaires (v. p. l.j.
3° L'appétit sensible, ou la tendance de l'organisme vers un objet concret, présenté par les sens comme un bien individuel. L'intensité de l'appétition donne naissance à des passions sensibles : un champ fécond d'observations et de classifications, où le génie scolastique s'est donné libre carrière.
4° L'appétit rationnel ou la volonté est consécutive à la présentation d'un bien abstrait. Ici aussi le ressort de la tendance appétitive est le perfectionnement de l'être : bonum est quod omnia appetunt^).
Cette mise en œuvre, pour S. Th., est nécessaire quand le bien présenté est le bien absolu, qui comble les pouvoirs appétitifs ; — LIBRE quand le bien présenté est contingent, et dès lors insuffisant pour assouvir la volonté. Même le libre choix d'un bien particidier présuppose Virrésistible tendance de V appétit rationnel vers le bien en général.
Au nom de l'observation psychologique, les scolastiques enseignent l'antériorité de la cognition sur la volition (nihil volitum nisi cognitum) ; cependant tous n admettent pas avec S. Th. la prééminence de V intelligence sur la volonté : les
i) Quant au plaisir et à la douleur, ils sont consécutifs à l'appétition, résident formellement dans les facultés appétitives, mais peuvent avoir leur source dans n'importe quelle activité consciente. Notons que le beau, dont la scolastique étudie à la fois l'aspect objectif (l'ordre) et subjectif (plaisir contemplatif), se rattache à la métaphysique et à la psychologie. Nous avons développé cette thèse dans une série à' Études historiques sur V Esthétique de S. Thomas (Louvain, 1895).
historiens modernes ont donné le nom d' « intellectualisme médiéval « à cette doctrine thomiste, mais plusieurs en exagèrent la portée (v. § 7).