Les études philosophiques et théologiques
De même que la philosophie était subordonnée à la théologie, de même la maîtrise es arts, était une préparation aux grades dé la faculté de théologie 2). Non est consenescendum in artibus, sed a liminibus sunt salutandae. L'organisation pédagogique de l'université est le reflet fidèle de tout l'état social du moyen âge, car elle a pour base la convergence du savoir profane vers la science sacrée. Mais le maître es arts (magister artium), devenu théologien, ne déposait pas les habitudes d'esprit que son éducation philosophique lui avait inculquées. L'extension rapide prise par la méthode dialectique en théologie invitait d'ailleurs les professeurs à faire des incursions profondes et fréquentes sur le domaine philosophique. Ajoutez-y que l'insuffisance de préparation philosophique chez un grand nombre de leurs auditeurs obligeait plus
') Cette dernière remplacée par celle des Allemanni, après la guerre de cent ans. — ') Et aussi aux études de droit et de médecine. Mais, de fait, les études de philosophie et de théologie priment toutes les autres, à l'université de Paris.
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d'un professeur de théologie à reprendre des arguments qu'il eût eu le droit de supposer connus. Ainsi s'explique comment, pour recueillir les enseignements philosophiques des maîtres de Paris, il faut fréquenter à la fois les leçons des artistes et celles des théologiens.
Deux principes donnent l'enseignement universitaire de Paris : Y internationalisme des étudiants et des maîtres, et la liberté de renseignement. — De tous les pays de l'Occident on accourait à Paris. L'immatriculation n'existant pas, les étudiants s'attachaient à un maître, et l'université ne connaissait l'élève que par l'intermédiaire du maître. « Nullus sit scolaris Parisius qui certum magistrum non habeat » z). C'est à l'école du maître et sous sa direction que l'étudiant devait accomplir l'ensemble des actes scolaires. — La liberté de l'enseignement est attestée par l'extension énorme de la maîtrise ou du professorat. Moyennant des formalités faciles à remplir, quiconque avait du talent pouvait devenir professeur. Bien plus, les études ne sont qu'un long apprentissage du professorat, et l'étudiant peut s'appeler un candidat-professeur. Il devenait professeur en professant. Cette liberté d'enseignement se manifeste aussi dans l'indépendance de langage dont usaient certains maîtres — témoins les questions abordées dans les disputes quodlibétiques a).
La série des actes scolaires a varié d'après les époques. Robert de Courçon, en 121 5, exige un minimum d'âge pour enseigner : 21 ans pour les arts, 35 pour la théologie, et un minimum d'études préparatoires : 6 ans de fréquentation scolaire pour les arts, 8 ans d'étude pour la théologie. Le baccalauréat (baccalareatitSy determinantia) était le premier grade de la faculté des arts. Au xinc s., le récipiendaire devait subir un examen devant trois, et plus tard, devant quatre maîtres de la faculté. Si sa préparation était jugée suffisante, il était admis à la determinatio,
') Articles organiques donnés par Robert de Courçon en 1215. Chartul. Univ. Paris. I, 79. — ') Significatifs à ce point de vue sont les Quodlibets de Godefroid de Fontaines. V. notre étude Un preux de la parole au Xf/I* s., dans Revue Nêo-ScoL, 1904, p. 416.
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épreuve académique solennelle qui avait lieu au temps pascal 4e Tannée suivante : sous la présidence du maître, qu'il s'était choisi, le bachalariandus faisait une soutenance publique de thèses, soumises à la discussion. L'épreuve était longue ; elle -devait commencer infra octavas cinerum et se prolonger per totam quadragesimam. Dans une séance finale, le récipiendaire tirait ses conclusions, il « déterminait » la solution à donner aux diverses questions soulevées et en réfutait les objections (quaestionem determinare) ; il recevait dès lors le nom de determinator , determinans x). Le plus souvent entre le baccalauréat et le second grade ou la licence, il y avait un intervalle de deux ou trois années, bien qu'on ait vu, surtout les premiers temps, des récipiendaires conquérir la même année trois grades dans la faculté. Après la licence, en effet, les licenciés (licentiati) aspiraient à faire leur première leçon magistrale (incipere in artibus). De là le nom $ incipientes qui leur est réservé. Le procurateur 4e la nation les admettait alors à la ?naîtrise (magister). Parmi les maîtres es arts, la plupart ne continuaient pas de professer après leur leçon inaugurale ; ils s'en allaient de Paris, ou bien y abordaient d'autres études ; ce sont les magistri 71011 régentes. Les magistri actu régentes, désignés par la nation, font des cours annuels réguliers dans les locaux de la nation, ou dans leurs propres écoles *).
Une organisation similaire présidait aux grades de la faculté 4e théologie. Le baccalauréat comportait trois étapes : on devenait successivement biblictis ordinarius, sententiarius et bacchalarius formatus. Au XIVe siècle, « chaque bachelier formé soutenait contre ses collègues quatre argumentations : l'une à une aulique (in aula episcopi), l'autre à des vespéries, la troisième pendant les vacances dans les salles de la Sorbonne, la quatrième lors de YAvent(de quolibet) » 3). Alors seulement on
') C/iartu/., I, 563 et II, 673. Auctarium, I, p.xxix. — ") Auctarium, I, p. xxvm et suiv. — Cf. dans ChartîtL, I, 530, l'ordinatio facultatis artium de determinantibus, de baccalareis et de magistris, de 1275, les indices du Chartul., et Thurot. — 3) Thuroï, De F organisation de renseignement dans P Université de Paris, Paris, 1850, pp. 149 et 150.
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avait le droit d'être présenté au chancelier pour la licence, et,, après un examen de formalité, celui-ci donnait au bachelier, en grande pompe, le second grade académique ou la licentia d'enseigner et de prêcher. Celui qui avait satisfait aux conditionsde ce long stage avait fait ses preuves : il était admis à exercer officiellement et définitivement les actes posés jusque-là à titre d'apprenti. Quant à la maîtrise ou l'incorporation dans le groupe des maîtres, les actes qu'elle comprenait (vespéries, aulique et resompte) étaient plutôt honorifiques. Suivant la juste remarque de Thurot, « la maîtrise était à la licence ce que les noces sont à la bénédiction nuptiale ». Les maîtres actu régentes, ou ceux qui après leur maîtrise exerçaient le professorat effectif et ne se contentaient pas d'un titre honorifique (actu no?i régentes), continuaient, comme leurs bacheliers, à faire des leçons publiques et des disputes.
' On peut distinguer, en effet, comme formes de l'enseignement, les leçons et les disputes. — Le professeur lisait (légère ; en allemand on dit encore Vorlesungen), c'est-à-dire prenait pour base de sa leçon un texte qu'il expliquait, développait. En théo- . logie, on lisait d'abord la Bible au point de vue littéral (lectores biblici), plus tard les Sentences du Lombard (bachalaurei). Enfin les rm\tves(?nagistri) reprenaient l'étude scientifique de la Bible '). Le programme des lectiones dans la faculté des arts est ébauché par la constitution de Robert de Courçon en 121 5, mais il est connu dans son ensemble, pour le milieu du xme s., d'une part par les statuts de la nation anglaise (1252) relatifs aux conditions d'admission des bacheliers à la détermination de Quadra- ^ gésime a) ; d'autre part et surtout par un statut de la faculté des arts de 1 2 5 5 « de modo docendi et regendi in artibus deque libris qui legendi essent » 3). Il résulte de ce dernier document qu'on
') Denifle, Quel livre servait de base à renseignement des maîtres en théologie dans t Université de Paris (R. Thomiste, 1894, pp. 1 49-161. — ') Chartul. I, 228. — J) Ibid., pp. 277 et suiv. Ce statut date du 19 mars et met fin à des difficultés. « magistris aliquibus lectiones suas terminare festinantibus antequam librorum quantitas et difficultas requireret ».
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lisait la Velus logica (videlicet librum Porfirii, predicamentorum, periarmenias , divisionum et thopicorum Boecii), Priscien (major et minor), la Logica nova (les topica, les elenchi, les priora et posteriora), l'Ethique à Nicomaque (le document ne parle que des quatre premiers livres), les six Principes de G. de la Porrée, le barbarisme (c'est-à-dire le 3™ livre de YArs major de Donat), le traité de l'accentuation de Priscien, la physique, la métaphysique, le de animalibus, le liber celi. et mundi, le premier livre des Météores, le livre de l'âme, le de generatione, le livre des causes, les livres des sens et des sensations, du sommeil et de la veille, des plantes, de memoria et reminiscentia, le de diffères lia spiritus et anime de Costa ben Luca '), le livre de morte et vita. On peut rapprocher les branches de ce programme de cours de la classification des sciences philosophiques (v.p.l.),etse convaincre du parallélisme qui existe entre les unes et les autres. Dans les disputes, on traitait les questions sous forme d'objections et de réponses ; la leçon devenait vivante, puisque chacun était invité à y apporter ses lumières. Ainsi devaient se dérouler dans les arts *) les exercices dialectiques et les disputationes magistrorum in studio solempni. Telle était aussi la physionomie des disputationes générales de quolibet, dans la faculté de théologie 3).
') Édité par Barach, Biblioth. philosoph. med. aetatis, 1878, II. — ') Le statut de 1252 mentionne comme condition d'admission : « per duos annos... disputationes magistrorum in studio solempni frequentaverit, et per idem tempus de sophismatibus in scolis requisitus responderit.» ChartuL I, 228. — J) A distinguer des Quaestiones ordinariae. C'étaient des « disputes extraordinaires que les maîtres tenaient une ou deux fois par an, aux approches de Pâques et de Noël. Elles se distinguaient des disputes ordinaires en ce que les sujets en étaient multiples et proposés librement pir les auditeurs, maîtres ou étudiants. Le maître, ou le bachelier sous la direction du maître, répondait aux diverses difficultés qui étaient soumises sur chaque matière, et le lendemain, ou un des jours suivants, le maître reprenait les questions et les difficultés de son école : il groupait les sujets souvent fort disparates dans le meilleur ordre possible, et résolvait définitivement les difficultés. Cet acte scolaire final s'appelait « déterminer » ou « détermination ». Les écrits nombreux qui nous sont restés depuis la seconde moitié du xme siècle sous le nom de quodlibeta ne sont pas autre chose que ces déterminations ultimes, résultat des disputes extraordinaires, dites quodlibétiques. » Mandonnet, Sigtr de Brabant et l'avctrcîime latin
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232. Érection des Universités d'Oxford et de Cambridge. — L'Université d'Oxford grandit à partir du milieu du xinc s. Elle reconnaît elle-même la suprématie de l'Université de Paris, à qui elle est redevable de son organisation f) et de ses meilleurs professeurs. Moins importante que celle d'Oxford, l'Université de Cambridge ne fut pas définitivement organisée avant le XIVe s. a). Le « pèlerinage scientifique » des Anglais à Paris commence au milieu du XIIe s. Robert Grossetête, son chancelier Guillaume de Shyreswood vont à Paris ; les franciscains Adam de Marisco, Richard Cornubiensis et bien d'autres professent à Paris, avant d'enseigner à Oxford.
333. Bibliographie. — Les sources pour l'histoire de l'Université de Paris sont publiées dans le ChartuL Univ. Paris., cité n° 025. Lire les introductions. Les notes qui suivent les documents contiennent de nombreux renseignements sur les personnalités scientifiques; des mêmes auteurs : Auctarium Char tu/. Univ. Paris.T. I. Liber procuratorum nationis anglicanae ( Alemanniae) ab anno 1333-1406, Paris, 1894; t. II ab anno 1406-1466 (1897).
Dexifle, Die Universitàten d. Mittelalters bis 1400 (Berlin, 1885). Excellente histoire de leurs origines; Ch. Thurot, De F organisation de I enseignement dans r Université de Paris, Paris, 1850. Insuffisant sur plusieurs points, contient d'excellentes parties. Actuellement encore le meilleur ouvrage d'ensemble. — Cet ouvrage devrait être refait en tenant compte des données du Chartularium. Tenir compte aussi des ouvr. de Douais et Felder, n° 337 ; Luchaire, L'Université de Paris sous Philippe- Auguste, Paris, 1899. ^Courte monographie ; Dr Liessen, Die quoilibetischen Disputationen an d. Universitât /Coin (Progr. d. K. Wilhelm Gymnasium zu Kôln, 1886, pp. 58-70).
§|3. — Les Ordres mendiants.
234. Luttes des réguliers et des séculiers. — A peine installés à Paris (121 7 et 1219-20), les Dominicains et les
au XIII* siècle, pp. xcix-c, Fribourg, 1899. — Tandis que les leçons ordinaires des bacheliers et des maîtres roulaient forcément sur la Bible, les disputes quodlibétiques faisaient des incursions dans tous les domaines du savoir. On y trouve, à côté de questions de théologie, des sujets de philosophie pure, de morale thôologique, de droit canon et aussi des questions de circonstance roulant sur des controverses brûlantes. Les disputes quodlibétiques reçurent une grande extension au xiv° siècle. — ') Vers 1240, Robert Grossetête invite les professeurs de théologie d'Oxford à suivre, dans leurs leçons, Tordre adopté à Paris (ChartuL I, 169). En 1246, Innocent IV fait la même recommandation à Robert Grossetête (ChartuL 1, 189). — ') Deniflb,Z>/> Univers, d. Mit tel., p. 371.