LES ORDRES MENDIANTS
Franciscains visèrent au droit d'occuper des chaires de théologie dans l'Université ; ils y réussirent non sans difficultés. A la suite d'une grève générale des maîtres, lors d'un différend avec l'évèque de Paris et le chancelier de Notre-Dame, les Dominicains reçurent une chaire de théologie (1229) x). Ils obtinrent une seconde chaire en 1231, et c'est à la même époque que les Franciscains devinrent les titulaires d'une chaire dans la faculté. Le premier maître dominicain fut Roland de Crémone, le premier franciscain, Alexandre de Halès. Entre 1233 et 1238, les Fransciscains auraient occupé une seconde chaire universitaire, celle qu'ouvrit J. de la Rochelle, celui-ci en effet étant signalé comme magister regens simultanément avec A. de Halès 2). Le droit des ordres mendiants reposait sur des titres légitimes. Cependant les docteurs séculiers, qui s'étaient vainement opposés à l'incorporation des réguliers, nourrissaient à leur égard une vive animosité, qui devait se traduire sous diverses formes. De 1252 à 1259 il y eut des tiraillements relatifs à leur présence dans la faculté de théologie. Les séculiers, à leur tête Nicolas de Lisieux, Gérard d'Abbeville et surtout le turbulent Guillaume de S. Amour (t 1272), voulurent statuer qu'un ordre religieux ne pouvait occuper plus d'une chaire. Le différend se termina par une intervention d'Alexandre IV : les Dominicains conservèrent deux chaires, les Fransciscains une, et le pape condamna et fit expulser de France Guillaume de S. Amour et les principaux meneurs.
Puis, les hostilités se traduisirent dans d'interminables controverses théoriques sur l'excellence et la raison d'être de l'état
') Mandonnet, De l 'incorporation des Dominicains dans F ancienne Université de Paris (R. Thomiste, 1896, p. 133). — ') Cette thèse neuve est bien défendue par H. Felder, O. C, Geschichte d. Wissenschaftl. Studien im Franziskanerorden bis in d. Mitte d. 13. ^ahrh.} 1904, pp. 216-231. Il remarque justement qu'au xnr8 siècle il y a deux écoles parallèles, partout où on trouve la même année, deux magistri régentes. Suivant l'auteur, le nombre des chaires de théologie s'est accru insensiblement. Ce n'est qu'au milieu du xin° siècle qu'elles furent limitées. De même pendant la première moitié du siècle les années de magistère n'étaient pas fixées, ni chez les Dominicains ni chez les Franciscains.
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religieux ; elles commencèrent en 1255 avec la publication du de periculis novissimorum temporum de Guillaume de S. Amour, et on en trouve l'écho dans toutes les disputes théologiques du XIIIe s. x). Encore plus âpres furent les discussions que souleva la bulle « ad uberes fructus », par laquelle Martin V conféra aux ordres mendiants les célèbres privilèges de la confession. Quel que soit le parti philosophique dans lequel ils prenaient rang et qui le plus souvent les divisait, les réguliers marchaient la main dans la main, dès qu'il s'agissait de défendre leurs droits canoniques a).
235. Influence des ordres mendiants sur la philosophie scolastique. — Les Dominicains et les Franciscains exercent sur les destinées de la scolastique une influence prépondérante. Dans ces grandes corporations religieuses, qui, pour favoriser l'essor des vocations scientifiques, imposaient l'étude à leurs membres, se recrutent les plus illustres représentants de la philosophie du XIIIe s.
Les règlements de l'ordre dominicain, minutieux et complets à partir de la fin du XIIIe s., fournissent peu de données sur l'organisation initiale des études. Il fallut vaincre des défiances et des oppositions, pour que l'ordre pût admettre, à côté de l'étude de la théologie, la culture de la philosophie. Mais à l'hostilité du début succéda un entraînement irrésistible, le jour où Albert le Grand et Thomas d'Aquin eurent tracé le sillon des sciences profanes. De bonne heure à côté des studia solemnia, propres à chaque province, on décida la fondation de studia generalia, réservés aux études supérieures de philosophie et de théologie pour tout l'ordre. « Paris, auquel chaque province était admise à envoyer trois étudiants, fut dès le premier temps
') Il y eut un feu roulant de pamphlets. Mandonnet (Siger de Brabant, etc., pp. cvi-cviii) en fait l'histoire à grands traits. Saint Thomas intervint en 1257 par son traité Contra impugnantes cultum Dei. — ") En 1387, une nouvelle lutte éclata entre les Dominicains et l'Université, cette fois au sujet des thèses théologiques trop hardies soutenues par le dominicain Jean de Montesono. Elle aboutit à une exclusion temporaire des Dominicains de la faculté de théologie.
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et resta dans la suite, le plus important » x). — De leur côté, les Franciscains s'orientèrent vers l'étude. Eux aussi avaient, à côté de studia particularia, propres à une province, des studia gêner alia (notamment à Paris, Oxford et Toulouse) consacrés aux hautes études théologiques et institués dans des centres universitaires. Les studia generalia des ordres mendiants n'étaient pas des universités autonomes, mais des membres de l'organisme universitaire dans la mesure où les facultés de théologie admettaient l'incorporation des chaires de réguliers. Dans cette mesure aussi les magistri régentes portant l'habit religieux participaient aux privilèges si jalousement détenus par les facultés. — L'émulation entre Franciscains et Dominicains stimula le zèle de tous ; d'autres ordres religieux entrèrent dans le mouvement et obtinrent la propriété de chaires théologiques8) : si bien qu'en 1271 Roger Bacon put dire, en forçant un peu Jla note, que depuis quarante ans les séculiers n'avaient composé ni un traité de philosophie ni un traité de théologie 3).
Aux Dominicains à titre principal, à raison du vaste labeur entrepris par Albert le Grand et Thomas d'Aquin, — mais aussi dans une moindre mesure aux Franciscains 4), — revient en fait l'exécution du projet grandiose de Grégoire IX : la correction d'Aristote. (228) Et ainsi les deux grands ordres de S. Dominique et de S. François contribuèrent à la constitution des éléments péripatéticiens de la doctrine scolastique.
Ni les Dominicains ni les Franciscains ne suivirent des traditions philosophiques uniformes. Sans compter que suivant
') Douais, Essai sur F organisation des études dans r ordre des Frères- Prêcheurs, p. 130. Le chapitre général de 1248 décida la création de quatre nouveaux studia generalia : celui de Cologne, qui fut organisé par Albert le Grand, lors de son départ de Paris, ceux de Bologne, de Montpellier et d'Oxford. — *) Les Cisterciens reçurent la licence d'enseigner en 1256, les ermites de saint Augustin vers 1287 (Gilles de Rome), les Carmes en 1295. Suivant Thurot, op. cit., p. 112 : « en 1253, sur douze chaires que comportait alors le nombre des étudiants en théologie, neuf étaient dans les couvents^. — ') Opéra inédit a, éd. Brewer, p. 428. — 4) Le P. Mandonnet attribue ce travail trop exclusivement aux Dominicains. Il est certain que, sur plus d'un point, Alexandre de Halès a introduit Aristote dans la scolastique.
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le témoignage de S. Bonaventure les Frères Mineurs tendent principalement à l'onction, secondairement à la spéculation, à la différence des Frères Prêcheurs x), — l'école franciscaine se développa suivant deux directions principales, très accentuées : i° Y ancienne direction philosophique, qui se dessine avec Alexandre de Halès, se perpétue avec S. Bonaventure, et résulte d'un compromis entre des doctrines aristotéliciennes et de9 théories inspirées d'un esprit différent ; 2° la nouvelle direction philosophique, ou la direction péripatéticienne, imprimée par Duns Scot. C'est la plus influente. Secondaires sont la direction naturaliste de Roger Bacon et la direction théosophique de Raymond Lullus. Quant à la direction « terministe », qui commence avec G. d'Occam, elle n'apparaît qu'à la période suivante et se poursuit rapidement en dehors de l'ordre des Frères Mineurs. — Les premiers dominicains se rallient aux doctrines régnantes et constituant le fonds d'idées de l'ancienne scolastique, mais à partir de S. Thomas, sauf quelques dissidents, ils suivent plus uniformément un même système philosophique : le péripatétisme scolastique, fixé par Albert le Grand et S. Thomas.
236. Les collèges séculiers. La Sorbonne. — Le besoin de contrebalancer l'influence grandissante des réguliers fit probablement naître l'idée d'instituer de grands collèges, ouverts aux seuls étudiants séculiers, et dont l'organisation scolaire imiterait celle des couvents. Le J)lus célèbre de ces collèges du XIIIe s. est la Sorbonne, fondée en 1253 par Robert Sorbon (1 201-1 274), chapelain de Louis IX. On y recevait un certain nombre d'étudiants en théologie en vue de les former aux disputes et à la prédication. Ils étaient astreints à la vie commune et soumis à la direction d'un proviseur. Les maîtres s'intitulaient — à l'instar des ordres mendiants — pauperes magistri de Sorbona. Parmi les traités laissés par R. de Sorbon, les plus remarquables sont le de conscientia et le de tribus dietis. Le premier traite du jugement dernier, que l'auteur compare à l'examen pour la licence — ce
f) Opéra, éd, Quaracchi, V, p. 440.