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CHAPITRE III

LA PHILOSOPHIH SCOLAS TIQUE.

238. Caractères généraux. — i° L apogée de la synthèse doctrinale. Au xni6 s. la philosophie scolastique atteint son apogée. Faisant large accueil à tous les problèmes que se pose une philosophie complète, elle leur donne des solutions spéci- Jiques, harmonisées dans une imposante synthèse. Tous en acceptent les doctrines organiques. « Que l'accord portât sur les principes fondamentaux et nous autorise à considérer la scolastique comme un système, une école philosophique, personne ne Ta sérieusement contesté » *).

20 L* individualité des philosophes est frappante. Comme tous les grands siècles de la pensée humaine, le XIIIe s. est rempli de personnalités. Multiples et significatives sont les formes de la systématisation scolastique, chacun des grands scolastiques concrétisantla synthèse abstraite suivant son propre génie (118-120). — Ajoutons-y que le XIIIe s. est aussi l'âge d'or de la théologie spéculative.

30 La culture favorite des questions psychologiques et métaphysiques, c'est-à-dire des questions fondamentales de la philosophie. Ici même* un élargissement progressif se constate. Les générations contemporaines de Guillaume d'Auvergne (2me et 3e décades du xme s.) s'appliquent surtout aux problèmes de la connaissance, de l'origine et de la durée du monde, de la nature -des substances immatérielles et de l'âme humaine 2). Avec Albert le Grand apparaissent toutes les doctrines de psychologie ; et

') Khrle, dans Stimmen aus Maria-Laach, 1880, p. 28.— *) Cf. Baumgartnbr, Hit Erkenntnislehre d. Wilhelm v. Auvergne, p. io (v. n°246).

l'étude adéquate des grands problèmes de métaphysique (comme l'essence et l'existence, le principe d'individuation, la matière et la forme, la cause) entraîne le traitement de toute la philosophie.

239. Division. — Malgré la variété des systèmes qui remplissent la scolastique du xme s., on peut les rattacher à divers groupes dont la succession est à la fois historique et logique.

i° V ancienne scolastique du XIIIe siècle ou les systèmes préthomistes. Tout en s'ouvrant aux idées organiques du péripatétisme déposées dans les traductions d'Aristote, les premiers scolastiques du XIIIe s. maintiennent bon nombre de doctrines léguées par la période précédente, alors même que plusieurs d'entre elles sont incompatibles avec le péripatétisme. Les principales sont de provenance augustinienne (Cf. p. 138). — De plus, pendant les premiers decenniums du XIIIe s. on ne réussit pas à saisir le vrai sens de toutes les théories aristotéliciennes, ni surtout à discerner, la valeur propre à chacune d'elles dans le réseau d'influences qui relient les parties d'une synthèse ; — sans compter que les scolastiques accueillent aussi des éléments néoplatoniciens et arabes que les commentateurs d'Espagne présentaient comme l'authentique doctrine d'Aristote : voilà un ensemble de causes qui introduisent dans les premiers systèmes scolastiques des incohérences doctrinales. Celles-ci ne vont pas, comme dans certaines philosophies du haut moyen âge, jusqu'à compromettre l'organisme même du système, mais elles diminuent r unité, principe de toute coordination doctrinale. Cette moindre convergence distingue les premières systématisations du XIIIe s. des systématisations ultérieures, à base plus franchement péripatéticienne, et qui, à raison de l'harmonie plus parfaite de toutes les parties, représentent les formes les plus pures du génie scolastique.

Parmi ces éléments qui détonnent sur le fonds péripatéticien des premiers systèmes scolastiques on peut citer : la prééminence de la notion du bien sur celle du vrai, et la primauté analogue de la volonté sur l'intelligence dans Dieu et dans l'homme / la nécessité d'une action illuminatrice et immédiate de Dieu dans

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l'accomplissement de certains actes intellectuels ; l'actualité infime mais positive de la matière première, indépendamment de toute information substantielle ; la présence dans la matière des principes ou « raisons séminales » des choses ; la composition hylémorphique des substances spirituelles ; la multiplicité des formes dans les êtres de la nature, principalement dans l'homme et l'individualité de l'âme indépendamment de son union avec le corps ; l'identité de l'âme et de ses facultés et l'activité des phénomènes représentatifs de l'âme ; l'impossibilité de la création du monde ab aeterno.

On a appelé augustinisme l'ensemble de ces doctrines, et fraction augustinienne de la scolastique (par opposition à fraction péripatéticienne) le groupe de philosophes qui les admettent. Toutefois cette façon de dire offre de sérieux inconvénients :

a) On ne peut opposer la fraction augustinienne et la fraction péripatéticienne, comme si l'une et l'autre n'accueillaient que des idées de saint Augustin ou d'Aristote. Telles doctrines augustiniennes (p. ex. l'exemplarisme) entrent comme part d'héritage dans le patrimoine de tout scolastique, dans celui de Thomas le « péripatéticien », et dans celui de Bonaventure 1' « augustinien » . D'autre part, le terrain sur lequel poussent les idées dites augustiniennes demeure péripatéticien (p. ex. acte et puissance, matière et forme). Enfin le « péripatéticien » Duns Scot reprendra plusieurs de ces idées, sans qu'on puisse de ce chef le ranger parmi les augustiniens du XIIIe s.

b) L' « augustinisme », tel que nous l'avons résumé, se décompose en trois ou même quatre groupes doctrinaux : à côté de théories dont l'origine augustinienne n'est pas douteuse (p. ex. rapports du vouloir et du connaître, indépendance substantielle de l'âme et du corps, absence d'activité causale de l'objet dans l'acte représentatif, théorie des rationes séminales. Cf. pp. 139 et 140), — il en est qui sont en opposition avec la vraie pensée de saint Augustin, celle-ci subissant des déformations sous les influences néo-platoniciennes et arabes (théorie de l'illumination spéciale). — D'autres ont été répandues sous Y action parallèle,

mais prépondérante des écrits péripatéticiens arabes et juifs, comme les notions de matière et de forme, et la théorie hylémorphique des substances immatérielles, laquelle s'inspire manifestement d' A vicebronx). Enfin des doctrines telles que la pluralité des formes sont absolument étrangères à l'augustinisme et de provenance exclusivement arabe.

Pour toutes ces raisons, à l'appellation dïaugustinisme, trop usurpatrice d'un grand nom et d'un grand système bien fixé dans l'histoire (100-103), nous préférons des désignations plus larges : ancienne scolas tique du XIII* s. ou systèmes préthomistes.

Notons que les éléments qui caractérisent ces systèmes apparaissent avec un caractère flottant, qu'ils sont variables d'un docteur à l'autre, qu'ils sont plus ou moins bien soudés aux idées aristotéliciennes, et qu'une même théorie est sujette à de multiples nuanciations. Dès lors, il serait malaisé d'en dresser un catalogue uniforme pour tous les docteurs. C'est ainsi qu'A, de Halès rejette l'identité de l'âme et de ses facultés ; Bonaventure ne l'adopte pas sans réserves ; tandis que d'autres considèrent cette théorie comme fondamentale. De même, la théorie de l'illumination spéciale est soumise aux interprétations les plus diverses et n'est pas admise par tous.

Notons surtout que l'action des causes de caducité va s'atténuant avec la marche du temps ; les scolastiques éliminent progressivement de leur synthèse les éléments contradictoires. A comparer, par exemple, la philosophie d'un Bonaventure à celle d'un Guillaume d'Auvergne, la supériorité du premier est éclatante. C'est pour cette raison qu'on ne peut mettre sur le même pied les systèmes des précurseurs, l'œuvre déjà plus compréhensive d'Alexandre de Halès et surtout la synthèse mieux coordonnée de saint Bonaventure. — Bien plus, par certaines doctrines, l'ancienne scolastique survit même au triomphe du péripatétisme.

20 Le péripatétisme de l'école albertino-thomiste. A mesure

') Voir l'étude sur saint Bonaventure (Art. II, § 3).

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qu'on avance dans le xme s., et que les prohibitions d'Aristote tombent en désuétude (228), on voit s'élever à côté des anciennes écoles scolastiques un mouvement nouveau d'allures plus franchement péripatéticiennes. Il éclate dans la philosophie d'Albert le Grand. Mais c'est S. Thomas qui lui donne sa forme définitive et grandiose en même temps qu'il bat en brèche un certain nombre de doctrines accréditées avant lui dans les écoles. La synthèse scolastique apparaît dès lors dans toute sa puissance.

30 Le conflit du thomisme et de l'ancienne scolastique. Du coup le thomisme devait entrer en lutte avec l'ancienne scolastique dont il rejetait les doctrines disparates, incompatibles avec le système nouveau. La collision des idées anciennes et nouvelles est vive et revêt des formes diverses. Les systèmes qui naissent de la lutte seront répartis en trois groupes > celui des opposants irréductibles, partisans opiniâtres de l'ancienne scolastique traditionnelle qu'ils défendent contre le thomisme ; — les disciples fidèles et entiers du thomisme ; — une série de personnalités éclectiques, thomistes en certains points, continuateurs du passé sur d'autres, novateurs eux-mêmes sur diverses questions.

4° Le pèripatétisme de Duns Scot et de l'école franciscai?ie. Duns Scot, dans les dernières années du XIIIe s., formule une philosophie synthétique, à base péripatéticienne, où il s'écarte à la fois et de Thomas d'Aquin et de l'ancienne direction scolastique. Celle-ci étant suivie par la presque unanimité des Franciscains qui le précèdent, la philosophie de Duns Scot engage l'ordre dans une voie nouvelle.

340. Bibliographie. — Cf. iao ; Ehrle, Die pâpstliche Encyklika v. 4 Aug. 1879 u. die Restauration des christl. Philos, dans Stimmen aus Maria-Laach, 1880, quatre articles, dont le second intéresse l'histoire de la scol. du xin« s. ; du même : Beitr. z. Gesch. d. mittel. Scholastik. II. Der Augustinismus u. d. Aristotclismus in d. Scholastik gegen Ende d. ij. Jahrh. dans Arch. f. Litt. u. Kirchengesch. Mitt., 1889, Bd. V, pp. 603-635. Publie des textes importants de R. Kilwardby ; et J. Peckham iïber d. Kampf d. Augustinismus u. Aristotelismus in d. &n Hàlfte d. 13. Jahrh. dans Zeitschr. f. Kathol. Theol., 1889, Bd. XIII, pp. 172- 193. Textes de Peckham. Ces deux articles ont une grande valeur ; du même : Dos Studium der Handschriften d. mittelalterl. Scholastik mit besonderer Berùcksichtigung d. Schule d. hl. Bonaventura (Zeitsch. f. Kath. Theol., 1883, p. 1-50.) Contient de p. 40-51, une classification des anciennes écoles franciscaines en

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cinq groupes ; Mandonnet, Siger de Brabant etc., pp. 62 et suiv. étudie fort bien les deux directions, mais en négligeant, à tort selon nous, les éléments aristotéliciens des écoles augustiniennes ; De Wulf, Le traité de unitate fortnae de Gilles de Lessines (Louvain, 1901, T. I, des Philosophes Belges). Texte et étude. Le Chap. II s'occupe de la classification des écoles du xme s. ; Portalir, au mot Augustinisme dans le Dictionn. de Théol. cath. (T. I, col. 2506- 2514) résume et classe très bien les conclusions des précédentes études. — Pour l'histoire spéciale de telle ou telle théorie de l'ancienne scolastique, v. les scholia de l'édition de S. Bonaventure (v. p. 1.). Cf. de Martigné, v. n° 237.

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