ART. II. — L'ANCIENNE SCOLASTIQUE OU LES SYSTÈMES PRÉTHOMISTES
241. Subdivision. — On peut distinguer dans l'ancienne scolastique du XIIIe siècle : i° Les précurseurs (§ 1) ; 20 les écoles franciscaines : Alexandre de Halès (§ 2), S. Bonaventure (§ 3) et les disciples de S. Bonaventure (§ 4) ; 30 les écoles dominicaines (§ 5). Parmi les maîtres franciscains et dominicains, bon nombre sont jusqu'ici peu connus, leurs œuvres étant inédites ou négligées. Il appartiendra à des éditions de texte et à des monographies de fixer plus exactement la place qui leur revient dans l'histoire des idées.
§ 1. — Les précurseurs.
242. Quels sont-ils ? — Le nom de précurseur, avec le sens doctrinal que nous y avons attaché, convient excellemment à Gundissalinus dont la philosophie sert de trait d'union entre les philosophies arabes et les philosophies scolastiques proprement dites ; — et à Guillaume d'Auvergne, le premier scolastique, peut-on dire, qui met en œuvre une partie des idées nouvelles. Chez l'un et l'autre on trouve de nombreuses incohérences doctrinales et des tentatives de compromis entre d'inconciliables doctrines. — Une place plus réduite revient à A. de Sereshel.
243. Dominicus Gundissalinus, archidiacre de Ségovie, n'est pas seulement le plus remarquable des traducteurs de Tolède (p. 261), mais aussi un écrivain philosophique, dont l'importance historique est considérable. On connaît de lui cinq trai-
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tés : de divisione philosophiae, de immortalitate animae, de processione mundi, de unitate, de anima. Les trois derniers, contenant des emprunts au Fons vitae d'Avicebron, sont postérieurs à la traduction de cet ouvrage à laquelle Gundissalinus collabora. M. Baur, éditeur du de divisione philosophiae , le place après
Gundissalinus est un compilateur éclectique, largement ouvertà toutes les influences, habitué à manier les idées d'autrui. Aristotélicien en métaphysique comme en psychologie, il ne puise pas aux sources originales, mais recourt aux commentaires et aux textes arabes. Voilà pourquoi son aristotélisme est teinté de néo-pythagorisme et de néo-platonisme alexandrin , au même titre que ses sources arabes. Mais ces éléments ont perdu la signification panthéiste que leur donnent les alexandrins et plus d'un Arabe : Gundissalinus est individualiste. Et son individualisme se rattache surtout à une troisième influence, celle des philosophes chrétiens } principalement de Boèce et de S. Augustin.
Les idées philosophiques les plus remarquables de Gundissalinus se rapportent à la classification des sciences, à la métaphysique, à la psychologie.
i° La classification des sciences philosophiques. Un traité d'allures didactiques, de divisione philosophiae t — libre compilation du de scientiis de Farabi (utilisé en entier), de nombreux écrits d'Ammonius, Isaac Israëli, Avicenne, Boèce, Isidore de Séville, Bède, — entreprend une classification des sciences philosophiques. Après avoir accentué la distinction de la théologie, divina scientia (Deo auctore, hominibus tradita) et de la philosophie, hnmana scientia (quae humanis rationibus adinventa esse probatur), l'auteur énonce ce principe cher aux grands siècles de la scolastique : nulla est scientia quae philosophiae non sit aliqua pars. Il rappelle six définitions de la philosophie et les accueille toutes1); puis établit ces cadres généraux où triomphe l'esprit péripatéticien :
') Assimilatio hominis operibus creatoris sccundum virtutem humanitatis — tedium et cura et studium et sollicitudo mortis — rerum humanarum divina*
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1. Les sciences philosophiques proprement dites (scientiae sapientiae) comportent un groupe théorique et pratique.
La philosophie théorique comprend : a) la Physique (scientia naturalis, de his quae non sunt separata a suis materiis), avec, comme subdivisions : medecina, indicia, nigromantia, ymagines, agricultura, navigatio, spécula, alquemia ; — b) la Mathématique (de his quae sunt separata a materia in intellectu non in esse), avec, comme subdivisions : arithmetica, geometria (et optique), musica, astrologia, scientia de aspectibus, de ponderibus, de ingeniis ; — c) la Métaphysique (scientia divina, de his quae sunt separata a materia in esse et in intellectu).
La philosophie pratique se décompose à son tour en politique, économique, éthique.
il. La logique, conformément à la notion arabe, est un instrumentum préliminaire à la philosophie, puisque toute acquisition du savoir la présuppose ; mais à d'autres points de vue elle est pars philosophiae . A son tour, elle doit être précédée de :
III. Deux groupes de sciences propédeutiques : la scientia litleralis, ou la grammatique, — .les scientiae civiles, poétique (comprenant l'histoire) et rhétorique.
Ce classement général établi, l'archédiacre tolétain reprend par le détail chacune des sciences.
Son œuvre devient le point de départ d'une véritable réforme à la fois scientifique et didactique, et son influence domine les nombreux travaux similaires qui apparaissent au xme s. Le traité contemporain de Michel Scot, divisio philosophiae n'est qu'une compilation de l'œuvre de Gundissalinus. Albert le Grand s'en inspire a), Richard Kilwardly qui introduisit dans la classification des sciences des progrès définitifs, a puisé chez Gundissalinus, auquel il rend hommage, un grand fond! d'idées.
ru nique cognitio cum studio bene vivendi conjuncta — ars artium et disciplina disciplinarum — intégra cognitio hominis de se ipso — amor sapientiae. Nous les citons d'après l'édition de Baur. — ') Des fragments en sont reproduits dans le Spéculum doctrinale de Vincent de Beauvais. Édités par Baur en appendice. — *) Baur, Dominicus Gundissalinus, de divis. philos., pp. 365, 375.
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2° Métaphysique. Gundissalinus est aristotélicien en métaphysique, comme déjà on peut s'en convaincre par les développements que consacre le de divisione philosophiae à la scientici prima. Elle a pour objet l'être et les consequentia entis (substance et accident, universel et particulier, cause et effet, acte et puissance) et c'est principalement d'Avicenne et de Farabi qu'il s'inspire. — Toutefois on trouve dans le de unitate des vestiges de la théorie alexandrine et arabe de l'émanation et de l'échelonnement métaphysique des êtres. Comme dans le panthéisme néo-platonicien, l'unité est le fonds constitutif de toute chose. Dieu est la creatrix imitas d'où dérive la creata imitas. La dérivation de la créature n'a pas le sens d'une émanation du sein de Dieu comme chez Avicebron, mais d'une participation créatrice générale, sur laquelle le de unitate ne se prononce pas. Trois degrés : l'intelligence, l'âme et le monde des corps marquent l'apparition et le développement hiérarchique de l'unité dans la création ; de plus tout être autre que l'un premier est un composé de matière et de forme, deux principes opposés dont l'unité, force de cohésion, maintient la compénétration. Ces théories sont manifestement empruntées au Fons vitae, que Gundissalinus avait étudié et traduit.
3° Psychologie. Le de immortalitate animae est un petit traité de ps)rchologie rationnelle, dont le plan appartient à Gundissalinus et qui fournit un curieux mélange d'idées aristotéliciennes et néo-platoniciennes (arabes). Partisan de la théorie de l'abstraction qu'il décrit à la suite d'Avicenne, de l'opposition de la connaissance sensible et intellectuelle, de l'individualité des êtres de la nature auxquels s'appliquent nos concepts universels, Gundissalinus reprend, sous une forme dialectique rigoureuse, pour démontrer l'immortalité de l'âme, le célèbre argument aristotélicien tiré des caractères de la pensée. Mais ces doctrines sont jointes à des théories arabes et néo-platoniciennes. La première est celle du ravissement (raptus) : quand le corps est exténué et que sa résistance aux élans de l'âme est réduite, il arrive à celle-ci de s'élancer par l'extase vers le monde intelligible