‹ Histoire de la philosophie mediévaleChapitre 111 sur 241 · MATHIEU DE AQUASPARTA ET JOHN PECKHAM · texte numérisé non relu

MATHIEU DE AQUASPARTA ET JOHN PECKHAM

titude et la vision du vrai dans les « rationes aeternae ». Les sympathies de l'auteur pour S. Augustin éclatent à chaque page. Il nous paraît difficile de découvrir dans les déclarations du cardinal-philosophe, autre chose que la doctrine même de son maître, et l'exposé qu'on trouve ici nous semble plus clair et plus concis que chez S. Bonaventure. D'abord la vérité des choses est objectivement fondée sur les rationes aeternae x). De plus, Dieu n'est pas seulement le créateur de l'intelligence humaine a), mais encore il la conserve, et concourt à chacune de ses opérations 3). Ce concours immédiat, nécessaire à l'activité de n'importe quel agent créé, est proportionné à la nature même de cet agent. Or Mathieu insiste avec S. Bonaventure sur la ressemblance spéciale (imago, similitudo) de la créature intelligente avec son créateur. Cette ressemblance résulte du pouvoir même d'intelliger, et c'est dans ce sens que le concours de Dieu, appliqué à l'acte de connaître, s'appelle spécialement une illumination 4). \J idéologie de Mathieu présente certaines particularités : a) La connaissance est un phénomène actif. Bien que nous soyons nantis, à la naissance, d'un judicatorium naturale,

') « Quidditas ipsa concept a ab intellectu nostro, relata tamen ad artem sive exemplar aeternum. » p. 233. V. toute la q. 1. — *) Ce qui, déclare-t-il, serait une insuffisante interprétation de la doctrine de S. Augustin. — ') « Lumen ergo illud, movendo nostrum intellectum, influit quoddam lumen menti nostrae, ita quod per lucem divinam videt objective et quasi effective, sed per illud et in illo lumine videt formaliter ; quod quidem lumen continuatur et conservatur in mentibus nostris ad praesentiam divinam. Nec alicui subtrahitur cognoscenti, immo omnibus bonis et malis indifferenter assistit secundum ordinationem et dispositionem immutabilem suae sapientiae, qua cooperatur in intellectuali operatione. » p. 255. — « Ratio cognoscendi materior lis est ab exterioribus, unde ministrantur species rerum cognoscendarum, sed ratio formalis partim est ab intra, scilicet a lumine rationis, partim a superiori, sed complétive et consummative a regulis et rat ion i bus aeternis. » p. 261. — *) « Operatio intellectualis circa naturalia naturalis est. Deus autem operatur et cooperatur in operationibis creaturarum secundum modum et exigentiam suae naturae, ut visum est. Et quia créât ura rationalis imago Dei est vel ad imaginem, ipsa ratio imaginis exigit, ut in eius operationibus cooperetur secundum modum obiecti moventis, eo quod mens nataest moveri et illuminari illa luce» ad. 1. (p. 262), Cf. ad. 5 où il oppose l'influentia generalis et communis à cette influent ia d'ordre illuminât if.

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aucune idée du monde extérieur n'est actuellement innée (Cf. S. Bonaventure p. 305). Toute idée vient du dehors par le canal des sens. Mais l'objet sensible n'a^/'/pas sur l'âme. Bien au contraire, celle-ci se forme, à F occasion de l'impression sensible, une sensation correspondante. Il en est de même de la pensée : l'intellect agent transforme la species sensibilis (et illud vocat Philosophus abstrahere) et détermine l'entendement passif, sans aucune intervention causale de l'objet extérieur. C'est du pur augustinisme (p. 282) auquel est adaptée de force la théorie aristotélicienne de l'intellect agent x).

b) Nous connaissons les choses individuelles par des species singulares propres 2). Mathieu vise expressément et déclare insuffisante l'opinion thomiste (300) suivant laquelle « intellectus singulare cognoscit per quandam reflexionem » 3).

c) Connaissance directe de l'âme par elle-même. Bien que l'âme ne soit pas à elle-même le premier objet de son savoir (nec primus actus cognitionis potest esse in semetipsam ; quantum ad cognitionis initium indiget... excitatione a corporis sensibus), cependant, dès qu'elle est en possession de species abstraites du dehors, elle peut « sua interiora. . . directo aspectu cernere et intueri, ita quod semetipsam et habitus existentes non cognoscit tantum per arguitionem sed per intuitionem » 4). La thèse emprunte un sens nettement augustinien à la réfutation que fait l'auteur de l'opinion de Thomas d'Aquin, pour qui l'âme ne perçoit son existence et ses habitus que dans Y exercice même de ses actes (percipit se esse et habitus sibi inesse per actus) 5).

') « Sic igitur dico sine praeiudicio, quod anima sive intellectus accipit sive capit species a rébus extra, non virtute rerum corporalium agentium in animam vel intellectum, sed intellectus sua virtute facit et format. Huic sententiae Augustinus concordat in auctoritatibus adductis in opponendo ; concordat nihilominus Philosophus : et ideo huic positioni ad praesens adhaero» p. 291. Il faut lire toute la responsio, p. 278 et suiv. — ') « Dicendum sine praejudicio, quod re vera intellectus cognoscit et intelligit singularia per se et proprie, non per accidens, ita quod singularia cognoscit per species singulares, universalia per species universales » p. 309. — ') p. 307. — 4) p. 329. — 5) p. 326.

PIERRE JEAN OLIVI. ' 311

Les solutions augustiniennes de son idéologie n'empêchent pas Mathieu de souscrire à l'union naturelle et substantielle de l'âme et du corps x). Il est amené à étudier la question à propos des états mystiques du raptus, qui, pour lui comme pour S. Bonaventure, sont ordre surnaturel, affectent l'intelligence, mais se parachèvent dans la volonté (Cf. pp. 226 et 306) 2).

J. Peckham, élève de S. Bonaventure à Paris, où lui-même enseigna vers 1269, devint maître à Oxford, lecteur de la curie romaine, enfin, à partir de 1279 archevêque de Cantorbéry. Des Quaestiones disputatae, des quodlibeta, un tractatus Sphaerae, des traités de prospectiva, de mimer is, super Ethicam sont inscrits sous son nom dans divers manuscrits. Ces œuvres étant inédites, les doctrines de J. Peckham sont peu connues. Cependant on apprend par diverses de ses lettres qu'il fut un admirateur fervent de la tradition 3), et qu'il la défendit bruyamment contre les innovations du thomisme (312).

Outre M. de Aquasparta et J. Peckham, on peut rattacher à la première génération des disciples de S. Bonaventure Guillaume de la Mare (Commentaires sur les Sentences, Quaest. disputatae, inédits) ; un frère Eustache, dont on possède des Quaestiones disputatae, et que les éditeurs de Quaracchi proposent d'identifier avec Eustache d'Arras 4), un frère Simon, et Gautier de Bruges (évêque de Poitiers 1 279-1 307), auteur de Quaest. disputatae et de commentaires sur le ier et 2me 1. des Sentences.

259. Pierre Jean Olivi (1 247-1 298) occupe une place à part dans l'histoire de l'ordre franciscain à la fin du XIIIe s. Ses réformes disciplinaires sont non moins célèbres que ses doctrines philosophiques et théologiques.

i° Il mit en avant la question « de usu paupere » — voulant

') p. 421. — *) p. 405. — 3) Dans le de hwnanae cognitionis ratione etc., on trouve une quaestio disputata de J. Peckham sur les rationes aeternae. Sa solution est bonaventurienne : le lumen increatum supersplendens concourt, dans tout acte de connaissance intellectuelle, avec le lumen intellectus creatum et l'intellecCus possibilis. p. 181. — 4) Ils publient une quaestio d' Eustache sur les fondements de la connaissance humaine (op. cit., pp. 179 et suiv.) qui résout le problème dans le sens de Bonaventure et de Thomas.

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réduire la pauvreté évangélique à l'usage du minimum nécessaire à la subsistance. Autour de lui se groupa un parti, « les spirituels », qui entrèrent en lutte avec la communauté. En 1282, une réunion du chapitre de Tordre, à Strasbourg, décida de soumettre à la censure les doctrines d'Olivi. — Une assemblée de docteurs franciscains de l'université condamna, en 1283, trente-quatre propositions, presque toutes extraites des Quaestiones de Pierre J. Olivi. L'accusé ne fut point entendu, mais adressa à ses juges un long mémoire justificatif.

20 La censure visait en même temps certaines doctrines philosophiques du docteur franciscain. La plus célèbre est relative à la pluralité des formes substantielles.

Les principes de la vie végétative, sensible, et intellectuelle constituent pour Olivi, trois formes substantielles distinctes, plongeant leurs racines dans une matière spirituelle, et donnant naissance par leur union à une âme humaine. Ni la pluralité des formes, ni l'existence de la matière spirituelle ne constituaient une nouveauté au temps d'Olivi. Le dominicain Kilwardby et, qui plus est, Richard de Middleton, un des examinateurs parisiens d'Olivi, souscrivaient aux mêmes théories dans des termes presque semblables. — Mais sur cette doctrine franciscaine, Olivi vint greffer une thèse des plus hardies : il soutint que la forme intellective n'informe pas directement le corps humain ; son union avec le corps n'est pas formelle, bien que substantielle x).

Des plaintes amères 3) formulées par la communauté des Franciscains décidèrent le pape Clément V à connaître du différend.

') Voir les arguments d'Olivi, dans ses œuvres, et dans Duns Scot. Telle est aussi la doctrine de Petrus de Trabibus, le plus fidèle disciple de Pierre Olivi (Arch. f. Lilt. u. Kirgesch. d. Mitt. III, 459). — *) Dans la plainte rédigée par la communauté contre les spirituels (1 mars 131 1) nous lisons : « Item docuit, quod anima rationalis non est forma corporis humani per se ipsam, sed solummodo per partem sensitivam ; adjiciens, quod si esset forma corporis, sequeretur, quod aut communicaret corpori esse immortale aut ipsa non haberet esse immortale de se ; ex quo posset inferri quod Christus, qui veraciter nostram humanitatem assumpsit, non fuit in quantum homo ex anima rationali et humana carne compositus et subsistens, sicut fides docet catholica » (publié par Khrle, Arch. etc., II, 369).

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