‹ Histoire de la philosophie mediévaleChapitre 117 sur 241 · ALBERT LE GRAND · texte numérisé non relu

ALBERT LE GRAND

gées ou complétées dans le sens du génie propre à la scolastique. C'est ainsi qu'Albert professe nettement l'immortalité personnelle et remplace la notion du premier moteur par celle de l'Etre Infini.

A ce point de vue, Albert le Grand a préparé les voies à Thomas ; plus d'une doctrine lui revient qu'on a trop exclusivement attribuée à son disciple. L'étude monographique peut seule montrer jusqu'à quel point l'histoire est injuste vis-à-vis du philosophe de Bollstâdt, et dans quelle mesure elle a terni sa gloire en exagérant celle de 1' « Ange de l'Ecole ».

6) Mais si on considère non plus telle ou telle doctrine, mais la synthèse philosophique d'Albert, en elle-même et abstraction faite des circonstances difficiles où elle apparaît, cette synthèse est inorganique par bien des côtés. Il fallait un vigoureux effort pour instaurer la doctrine aristotélicienne dans certaines positions occupées jusque-là par l'ancienne scolastique. Albert ne sut pas assez s'affranchir des i?ijluences traditionnelles inconciliables avec son point de vue nouveau, ni même, à certains moments, des influences néo-platonicie?ines de l'arabisme. On peut dire de sa synthèse philosophique en général ce que Schneider dit de sa psychologie : « Rien n'est plus faux que de la considérer comme un système fermé et unique. Certes l'influence d'Aristote est prédominante, mais la coexistence d'éléments traditionnels et arabes fait qu'on ne peut parler à1 une psychologie albertine» x). Albert amasse des doctrines, mais Thomas corrige les défauts de sa mise en œuvre. «La gloire et l'influence d'Albert consistent moins dans la construction d'un système de philosophie originale, que dans la sagacité et l'effort qu'il a déployés pour porter à la connaissance de la société lettrée du moyen âge le résumé des connaissances humaines déjà acquises, créer une nouvelle et vigoureuse poussée intellectuelle dans son siècle, et gagner définitivement à Aristote les meilleurs esprits du moyen âge » a).

268. Signification théologique d'Albert. — Les titres mêmes de ses œuvres font foi de la distinction nette qu'il établit

') Op. cit., p. X, et 1. — *) Mandonnet, Dict. Théol. cath.^ t. I, col. 672.

32 2 LA PHILOSOPHIE MÉpiÉVALE AU XIIIe SIÈCLE.

entre le savoir rationnel et le savoir révélé. L'étude de sa personnalité théologique ne ressortit pas à cette histoire. Bornonsnous à noter le progrès qu'il réalisa en inaugurant une application nouvelle de la méthode dialectique (p. 211) : il utilise Aristote pour justifier le dogme catholique, et montre les ressources de la philosophie nouvelle au service de la théologie. Cette œuvre apologétique recevra chez Thomas d'Aquin une grandiose exécution. La théologie, pour Albert comme pour Bonaventure, demeure une science plutôt pratique que spéculative.

269. Philosophie d'Albert le Grand. — Thomas ayant en commun avec Albert un grand nombre de doctrines, la synthèse du disciple jettera plus d'une lumière sur celle du maître, et permettra en même temps de marquer leurs principales divergences. La scolastique d'Albert est d'ailleurs moins bien connue que celle de Thomas x).

L'enchaînement des œuvres d'Albert montre qu'il n'entend pas autrement que ses contemporains la classification des sciences philosophiques.

I. Métaphysique. Partisan de la matière et de la forme, Albert donne à cette théorie organique un sens péripatéticien, mais il ne la conduit pas dans ses conséquences ultimes.

i° Sans employer le terme mater ia, Albert admet que les substances séparées (les anges) sont composées de parties substantielles, qu'il faut un fundamentum à leur forme, bien que ce fondement n'implique pas de rapports avec la quantité a). La doctrine d'Albert reviendrait ainsi à celle de S. Bonaventure, et se rattacherait à l'ancienne scolastique 3).

20 Albert n'a pu complètement dépouiller sa métaphysique de la théorie de la pluralité des formes (IV, i°), et dès lors ses enseignements sur l'unité de l'être n'ont pas la même portée que chez Thomas d'Aquin.

') Cf. Schneider, op. cit., p. VII. — ') « Ergo necesse est poncre suhtantiam communem quae sit in eis ; et haec meo judicio non dicetur materia, sedfundamentum. » In II l. Sent., dist. 3, a. iv. — 3) C'est l'avis des éditeurs de S. Bonaventure, t. II, pp. 93 et 94.

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