ALBERT LE GRAND
On a justement fait observer x) que les solutions synthétiques du problème des universaux ont été formulées par Albert avant de l'être par Thomas d'Aquin, et dans le même sens (287).
II. Théodicée. Le concept de l'infinitude, complétant la notion aristotélicienne de l'actualité pure (45), est l'âme de la théodicée nouvelle. La distinction de la créature et du créateur est hautement affirmée, notamment à rencontre d'Avicebron chez qui Albert, le premier, critique la doctrine de l'émanation a). D'accord avec ses prédécesseurs, Albert combat la doctrine de l'éternité de la matière, et montre l'impossibilité de la création éternelle (293).
III. Physique. L'étude du mouvement corporel et du changement substantiel des corps, d'après une évolution rythmique que domine la finalité, est imbue de l'esprit péripatéticien 3) (294). Albert demeure fidèle par deux théories à l'ancienne scolastique :
i° Il reprend les rationes séminales, et par là s'écarte de la notion péripatéticienne de la matière première, simple potentialité ;
20 Sa doctrine de la permanence des formes élémentaires dans le mixte s'enchaîne à celle de la pluralité des formes 4). On verra de même que, dans le composé humain, l'âme n'est pas forma corporeitatis : Albert manque des vues géniales que lui-même s'est complu à admirer dans son disciple.
') Willmann, Gesch. d. Idealismus, II, 357. — ') Guttmann, op. cit., p. 83. — 3) Cette finalité, dit Schneider, apparaît sous un jour néo-platonicien à certains endroits de l'Éthique et de la Métaphysique. « Toutes choses tendent vers le divin, c. a. d. le Souverain Bien, qui résume le bonheur suprême... Cette idée est approfondie par Albert dans le sens du néo-platonisme, sans qu'on voie qu'il ait eu conscience de s'écarter d'Aristote » op. cit., p. 281. Mais si la théorie comme telle vient des néo-platoniciens, elle prend,ce nous semble, un sens scolastique et nouveau, parce que dépouillée de tout sens d'émanation. — *) Cette théorie est clairement développée dans le de coelo et mundo, Lib. III. tr. 2, c. 1, auquel nous renvoyons. Il y dit notamment : «Elementorum formae dupliciter sunt, scilicet primae et secundae. Primae quidem sunt a quibus est esse elementi substantiale sine contrarietate et secundae sunt a quibus est esse démenti et actio. Et quoad primas formas, salvantur meo judicio in composito*... et quoad secundas formas sive quoad secundum esse non rémanent in actu sed in potentia. » Cf. de gêner atione et corrupt. L. I, tr. 6, c. 8. C'est la théorie d'Avicenne.
324 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE AU XIIIe SIÈCLE.
IV. Psychologie, Au rapport de son dernier historien *), la coexistence d'éléments augustiniens et arabes, mal combinés avec les idées fondamentales du péripatétisme, enlève à la psychologie d'Albert]toute unité organique, et il n'est pas rare de voir le philosophe défendre dans le même ouvrage des idées opposées entre elles a).
i° Ame et corps. (303) — L'âme est la forme substantielle t c'est-à-dire la première actualité du corps humain (Aristote). Il n'y a pas trois âmes en nous, comme le disaient les pluralistes conséquents, mais un seul principe vital. Cependant, par une inconséquence manifeste, Albert ne rattache pas à l'influence déterminatrice de l'âme l'état de corporéité ; bien qu'on ne trouve dans ses traités aucune mention de la. forma corporeitatis3).*L'àme est forme substantielle suivant la totalité de son être, et notamment toutes ses facultés intellectives sont immanentes (contre Averroès). Sur le point de savoir si l'union de l'âme est immédiate, comme l'exige le péripatétisme, ou bien s'opère par des intermédiaires, (média) ainsi que l'admettent certains augustiniens, Albert se rallie alternativement aux deux solutions opposées 4).
20 Considérée en elle-même, l'âme est réellement distincte de ses facultés. Elle est immatérielle, et dès lors immortelle, principalement à raison de l'indépendance de ses opérations supérieures vis-à-vis de la matière (preuve aristotélicienne).
30 II y a trois groupes de facultés, répondant aux opérations de la vie végétative, sensitive (connaissance et appétit), intellectuelle (connaissance et volonté). La vie végétative comprend les potentiae nutritiva, augmentativa, generativa, dont le savant dominicain étudie longuement le fonctionnement. Dans les plantes, l'âme végétative apparaît par un épanouissement de la ratio sentinalis, et il en est de même dans l'animal ; mais l'âme humaine, qui renferme en elle les perfections des principes vitaux inférieurs,
') Schneider, op. cit., pp. 2 et suiv. — ") Op. cit., p. 8. Sources de la psychologie d'Albert : La Sutnrna de hotnine, exposé systématique, et des passages de la Summa théologien, auxquels il faut joindre les Commentaires des traités, psychologiques d' Aristote. — 3) Ibid., p. 27. — 4) Ibid., p. 36.