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Essence commune et essence individualisée

— i° L'individuel et l'universel (Cf. 43, i°). La lutte des universaux est apaisée au XIIIe s. ; et la scolastique se repose unanimement dans la solution déjà acquise à l'issue du XIIe s. « L'individuel est la vraie, substance, l'universel tire sa forme pleinement indépendante du travail subjectif de notre esprit. » Les plus subtiles dialecticiens reproduisent ces apophthegmes scolastiques, Duns Scot lui-même n'y contredit pas. Mais personne nyest plus précis ni plus logique en ces matières délicates que le Docteur angèlique. Pour rendre hommage à ses qualités d'exposition, et non pour lui donner les hon?ieurs d'une découverte, la postérité appela ce réalisme modéré du nom de réalisme thomiste (p. 163). Au demeurant, c'est de toutes les solutions du problème des universaux, celle qui s'harmonise le mieux avec la philosophie scolastiq ue .

Faisant sienne une formule qui circulait dans le répertoire des écoles, S. Thomas résume ainsi, à la suite d'Albert le Grand et d' Avicenne *), les relations de l'individuel et de l'universel ; On peut considérer la réalité des essences dans un triple état : ante rem, in re, post rem. Les universaux ANTE REM sont définis dans la théorie de l'exemplarisme, avec une largeur de vues tout augustinienne, qui tranche sur le système erroné d} Avicenne. Les universaux IN RE traduisent la face physique du problème ou la théorie de la SEULE subsista?ice des individus et du principe de

') V. 31a. tes insinuations de y. Peckham à ce sujet. — *) Cf. p. 246. Ces formules apparaissent déjà chez Procius In Euclidis e/einent. prol. II, p. 51, éd. Friedlein

(Lipsiae,i873) : x.arà yàp ravraç otf/ai ràç rpittXà; vnovTdaîtï tvpYfiFOfUV rà fxiv itpb rwv 7roXX«v, ri 31 iv toï$ rcoXiof;, rà Si xarà rrjv jrpoç olvtql (jyiaiv xai xarrjyopfav i><piarajxeva. Et plus haut : ev rot; xaS' exocara, . . . 7rpo tcùv nollàv... ànb rwv nollùv.

leur individuation ') ; les universaux post rem visent l'élaboration subjective que fait subir aux essences le travail de l'esprit, quand il les considère indépendamment de leurs conditions individuelles. Formellement (formaliter), l'universel n'existe que dans ï esprit, mais il a son fondement (fundamentaliter) dans les choses 2).

A part les terministes du XIVe s., qui nient la valeur réelle de nos représentations universelles et chez qui apparaissent les premiers symptômes de la décadence, les scolastiques distinguent dans toute substance créée, entre les déterminations essentielles qui se retrouvent, semblables, chez tous les représentants d'une espèce, et les déterminations individualisantes, différenciant les êtres entre eux. Les premières sont aux secondes ce que le déterminable est au déterminant, la puissance à l'acte.

Quelle est la distinction qui les sépare ? Pour S. Thomas, les concepts de l'essence spécifique et de r essence individuelle répondent à des réalités constitutives différentes de la chose (distinctio realis). D'autres ne voient dans cette diversité que des distinctions de pure raison ; Duns Scot introduit en cette matière une distinctio formalis a parte rei (329,). Personne n'ose renouveler taudacieux langage de G. de la Porrée (p. 207).

Mais un autre problème se pose et nul n'est plus discuté au XIIIe s . : quel est

20 Le principe d' individuation (43, 20) ? En d'autres termes, s'il faut concilier la fixité et la similitude des essences avec la diversité merveilleuse de leurs individuations, d'où vient qu'il y a de nombreux individus dans une même espèce ? Voilà une controverse scolastique par excellence, puisqu'elle présuppose, au moins dans certaines limites, la solution péripatéticienne du problème des universaux. Les philosophes médiévaux admettent

') Thomas exposé en ces termes l erreur fondamentale du réalisme exagéré, définitivement ruiné dans sa forme outrancière. « Credidit (Plato) quod forma cogniti ex necessitate sit in cognoscente eo modo quo est in cognito, et ideo existimavit quod oforteret res intellectas hoc modo in se ipsis subsister e, scilicet immaterialiter et immobiliter. * S. Theol. ï», q. 84, art. 1. — ') In Ub, Sent. I. D. 19, q. 5, a. 1.

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tous que le fondement de l'individuation doit être essentiel et intrinsèque ; mais la discussion surgit quand il s'agit de savoir si c'est la matière ou la forme, ou l'union des deux principes qui exige Tindividuation des êtres.

Nous retrouvons chez Thomas le systètne aristotélicien, mais amplifié et perfectionné à tel point que la partie d} emprunt s'efface devant les idées innovées. Aristote a montré pourquoi la forme, principe indivisible, ne se multiplie pas par elle-même ; il a laissé dans l'ombre les fonctions de la matière dans l'individualisation. Le principe de l'individualisation, suivant S. Thomas, n'est pas la matière dans un état d'indétermination absolue, ainsi que Vont répété trop souvent d'inhabiles interprètes du thomisme, pour le surprendre en flagrant délit de contradiction. C'est la « materia signata », c'est-à-dire la matière première, affectée d'une aptitude intrinsèque à se répandre dans telle étendue déterminée *). Comme le processus naturel repose sur une proportion adéquate entre la forme et les dispositions de la matière, il suit qu'un changement dans ces dispositions, sous V action du milieu, exige une information nouvelle. Et dans ce sens, la fnatière première d'un sujet naturel, emporté dans le tourbillon des transformations, est le principe d'individuation du type immédiatement consécutif.

On comprend dès lors que pour Thomas, il n'est question d'individuation que dans le monde corporel. Plus logique que le Stagirite2), il tient que dans la hiérarchie des formes séparées chaque individualité constitue toute so?i espèce. Quant aux corps célestes, composés de matière et de forme et cependant uniques en leur espèce, il faut se reporter aux idées générales de la physique scolastique, pour comprendre la pensée du Docteur. (295)

288, Essence et Existence. — Cette composition, laissée

dans l'ombre par Aristote, fait l'objet de délicates discussions. Il

(j ' v " ne s'agit point de rapporter le concept d'essence à celui d'exis-

') V. Popusc. de principio individuationis. Même théorie chez Albert le Grand, mais nuancée par la doctrine des « rationes séminales ». — ') Cf. Zeller, Die Philos, d. Griechen, II, 2, p. 339, n. 3.

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tence, ni une essence possible à une essence existante : on ne conteste pas qu'il y ait une différence réelle entre les ternies de ces comparaisons. Mais on peut poursuivre l'analyse, et se demander si, dans un être actuel, autre chose est sa réalité fondamentale et constitutive (essentia, quod est), autre chose l'acte même par lequel cette réalité existe (esse, quo est).

Les avis des docteurs sont partagés. S. Thomas souscrit à la tltèse de la distinction réelle, et voici la substance de sa doctrine : en Dieu seul, acte pur} T essence est d'exister. Dans la créature, au contraire, spirituelle ou matérielle, cette perfection qui s'appelle exister est resserrée et circonscrite endéans les limités mêmes de l'essence qu'elle détermine x). L'essence est à l'existence comme la puissa?ice est à l'acte a). Or, l'être n'est actué que dans la mesure où il est capable d'actuation ; car le degré d'être se mesure à la puissance correspondante. Donc, une essence contingente ne peut recevoir l'actualisation existentielle que dans les limites mêmes de sa contingence.

Cette thèse n'est pas une trouvaille de Thomas d'Aquin, puisqu'on la rencontre chez maint représentant de l'ancienne scolastique 3). Mais personne n'en a mieux pénétré la profondeur. Et si on considère l architecture générale du thomisme, on est frappé du rôle organique et unificateur de cette thèse vis-à-vis d'autres thèses principielles de la scolastique. La distinction réelle de l'essence et de l'existence met en relief la contingence de la créature ; elle sauvegarde l'unité d'existence dans les êtres composés de matière et de for f ne, c'est-à-dire d'éléments consubstantiels incomplets et irréductibles, et dans les êtres qui exercent leurs activités par des facultés réellement distinctes entre elles.

289. Causes de l'être. — Cette étude se poursuit d'après les données d'Aristote (44). L'être, dans son état substantiel ou acci-

') € Unde esse earum non est absolutum sed receptum, et ideo limitatum etfinitum ad cafiaatatem naturae recipientis. » (De ente et essentia, cap. 6). — *) V.Cajetan, au commentaire de ce passage. — 8) V. la dissertation de Schindele, citée n° 310. Suivant l'auteur (p. 9), Thomas s'inspire du pseudo-Denys et de Boèce. Notons que si l'idée de participation d'être se rencontre chez le pseudo-Denys, on n'y trouve pas l'jétude comparée de l'essence et de l'existence.

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dentel, existe en ses causes ou en puissance, avant d'apparaître en acte ou en réalité1). Cette réalisation, qui s'opère par le mouvement, aucun sujet ne peut se la conférer à lui-même : Quidquid movetur ab alio movetur (cause efficiente) . On verra comment la doctrine de la création a modifié la théorie aristotélicienne de l'éternité de la matière et du mouvement. Sous l'influence de la cause efficiente, le sujet (matière), en puissance d'une perfection (forme), s'en revêt de fait. Par leur compénétration intime, en se donnant l'un à l'autre, sujet récepteur et détermination reçue exercent sur l'être nouveau, ou sur son nouvel état, une causalité de constitution. Ils sont causes constitutives, soit de la substantialité même (cause matérielle première, cause formelle substantielle), soit de quelque manière d'être consécutive à la substantialité (cause matérielle seconde, cause formelle accidentelle). Enfin la cause efficiente subit l'attrait d'un bien à réaliser (cause finale), et c'est dans cette direction qu'elle développe son pouvoir d'agir. La sollicitation de l'efficience par une finalité éclate dans l'ordre merveilleux et la beauté de l'univers. Si l'ordre était une rare exception, il pourrait résulter d'une rencontre fortuite de causes motrices. Au contraire, sa permanence et son universalité sont inexplicables, sans une tendance interne des agents à assurer, par la coordination de leurs actions, la réalisation des desseins de la nature. Le théorème de la finalité est, dans la scolastique, le couronnement de la philosophie de l'être.

290. Comment la théodicée se rattache à la métaphysique. — La métaphysique, qui dans les substances corporelles, objet propre du savoir humain (300), saisit l'être à part de la matière (immatériel par abstraction ou négatif), fournit du même coup une série de connaissances applicables, par analogie, à l'immatériel positif ou par nature. Ainsi se trouve justifiée la

') « Quamvis autem causae sint quatuor, très tamen earum scilicet efficiens, formalis etfinalis concurrunt in idem, unde relinquitur quod or do naturae sit duplex,

unus quidem secundutn rationem causae materialis Alius autem or do naturae est

secundum rationem aliarum trium causarum, secundutn quam perfectum est prius imperfecto et actus potentia. » S. Thomas, Quod/. a. 19, c.

dénomination de théologie (rationnelle) que l'on rencontre chez Aristote, chez les Arabes et parfois chez les scolastiques, comme synonyme de métaphysique.

On trouve déjà chez Aristote la grande classification des êtres en deux catégories : d'une part, les êtres mélangés d'acte et de puissance, ceux qui, avant de posséder une perfection, s'en trouvent privés dans un premier état ; d'autre part, l'acte pur, exempt de toute potentialité, ou Dieu (45). Les docteurs médiévaux ont su compléter ces données aristotéliciennes, les approfondir et les transporter sur des domaines inconnus d' Aristote. En les rapprochant de quelques théories des Pères de l'Eglise et surtout de S. Augustin, ils ont édifié une théodicée nouvelle dont voici la principale innovation : A la notion péripatéticienne d'un moteur immobile, impassible dans son auto-contemplation, a succédé la théorie de l'Être « a se », infini dans son actualité.

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