LES CONDAMNATIONS DU THOMISME
generatio, de la passivité de la matière, de l'unité d'âme dans l'homme, et de l'introduction de formes nouvelles dans le corps humain après la mort *).
Pour garantir le respect de ses défenses, Robert emploie la menace et la promesse 3). « Je ne les condamne pas comme hérétiques, mais je les interdis comme dangereuses », écrit- il à Pierre de Conflans (Petrus de Confleto). Celui-ci, ayant pris la défense de S. Thomas auprès de Robert, provoqua de sa part une longue épître justificative 3), qui sert de commentaire aux défenses du décret. Avec le traité de or tu et divisione philosophiae (263), cette lettre forme ce qui est étudié jusqu'ici des œuvres de Robert. La lettre justifie les doctrines de l'ancienne scolastique : les ratio/tes séminales (evolutio illarum rationum et expli-
catio per res actuales fit per secula, materia naturalis prima . . . est quid dimensiones habens corporeas, impregnatum originalibus rationibus 4) — et surtout la pluralité des formes substantielles. Kilwardby distingue dans l'homme trois formes vitales, toutes substantielles, dont l'union constitue l'unique âme humaine 5), sans compter une forme qui donne au corps sa plasticité matérielle 6). Pour justifier cette multiplicité de formes, il s'inspire à la fois et de la supériorité de l'âme sur le corps (v. Alex. Halès) et de l'identité du corps du Christ pendant sa vie et durant les trois jours de sa mise au tombeau 7).
') Item quod forma corrumpitur in pure nichil (2) ; item quod nulla potentia est in materia (3); item quod privatio est pure nichil... (4); item quod intellectiva introducta corrumpitur sensiti va et vegetativa (7) ; item quod vegetativa, sensitiva et intellectiva sint una forma simplex (12) ; item quod corpus vivum et mortuum est equivoce corpus, et corpus mortuum secundum quod corpus mort u uni sit corpus secundum quid (13) ; item quod intellectiva unitur materie prime ita quod corrumpitur illud quod precessit usque ad materiam primam ( 16). Chartul., 1, 558. — ') Un ms. Burgh. ajoute au décret de Robert : quicumque hec dicta non sustinet nec docet habet a fratre R. archiepiscopo XL dies de indulgentia, qui autem dictas positiones défendit... » Chartul., I, 560, n. 3. — a) Publiée par Ehrlb ds Arch.f. Litt. u. Kirchgesch. Mitt.y 1889, P- 614. — *) Ibid.t p. 616; cf. p. 623, 1. 5-10. La théorie thomiste de la privatio est visée par les proposit. 3 et 4. — 5) Proposit. 12. — 4) Ehri^, op. cit., p. 635. — ') La 130 erreur signalée par le décret de 1277 : € Item quod corpus vivum et mortuum est equivoce corpus, et corpus mortuum secundum quod corpus mor-
376 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE AU XIIIe SIÈCLE.
Il est probable qu'entre R. Kilwardby et E. Tempier une entente avait réglé l'objet de cette double condamnation, car on sait qu'au cours de cette même année 1277, E. Tempier songea a proscrire de nouvelles thèses, notamment celle de l'unité de la forme. Mais sur ces entrefaites, Jean XXI mourut ; et comme l'évêque de Paris manœuvra auprès de la curie romaine, pendant la vacance du St-Siège (20 mai — 23 novembre), un ordre de sursis émané de plusieurs cardinaux l'invita à remettre ses censures à des temps plus opportuns.
Les décrets d'Oxford reçurent d'ailleurs à Paris une large publicité et y furent discutés aussi vivement que les prohibitions d'E. Tempier.
b) L'opposition reprit de plus belle à Oxford, sous J. Peckham, successeur de Kilwardby au siège de Cantorbéry. Mais la constitution des partis s'était modifiée. Depuis la décision du chapitre général de Milan en 1278, le thomisme était devenu à Oxford, comme ailleurs, la doctrine officielle des Dominicains. Le 29 octobre 1284 d'abord, Peckham confirme l'acte de son prédécesseur *) ; puis, à la suite d'une provocation du prieur des Dominicains (Richard Klapwell ou Clapoel), le 30 avril 1286, il prohibe à nouveau les thèses thomistes controversées3). Les huit propositions condamnées frappent dans son principe et dans plusieurs de ses conséquences la thèse thomiste de l'unité de
tuum sit corpus secundum quid », est directement opposée à cette doctrine de S. Thomas : « Corpus Christi mortuum et vivum non fuit simpliciter iàem numéro^ quia non fuit totaliter idem... Corpus mortuum cujuscumque alterius hominis non est idem simpliciter, sed secundum quid » (S. Theol.y 3», q. 50, a. 5, in c.,et ad im).Mais alors, répliquaient les adversaires de S.Thomas, il faut dire que les corps des saints, objet de la vénération des fidèles, ne sont point ceux qui leur appartenaient de leur vivant. « Nec aliqua sanctorum corporum tota vel secundum partes aliquas in orbe existere vel in Urbe, sed quaedam alia quae non genuerunt matres sanctorum. * Lettre de J. Peckham au chancelier d'Oxford (ionov. 1884). V. Ehrle, Zeitsch. etc., p. 174. — Dès 1271, Nicolas de Lisieux signale de même comme erronée : « oculum mortuum esse aequivoce oculum » (QuodL, III, a. 4).— ') d'Argkntré, Collectio judiciorum, t. I, p. 234. — ') V. ibii., pp. 237 et 238 le texte des articles et de la condamnation. Proposit. 8me : « Octavus est quod in homine est tantum una forma, scilicit anima rationalis et nulla alia forma substantialis: ex quaopinione sequi videntur omnes haereses supradictae».