Rapports de laThéologie et de la Philosophie
Fidèle aux thèses constitutionnelles sur la matière (268), D. Scot les amplifie dans un sens qui diffère profondément de celui de S. Thomas :
i° Il accentue à F extrême la distinction de la théologie et de la philosophie. Ce n'est pas seulement leur objet formel, mais encore leur objet matériel qui diffère: la théologie est exclusivement réduite aux données surnaturelles ; inversement, toute vérité que la raison humaine peut découvrir par le jeu de ses puissances naturelles constitue la matière propre de la philosophie. D'ailleurs, la théologie n'est ni une science affective (S. Bonaventure), ni une science spéculative (S. Thomas); mais une science pratique et moralisatrice 3).
L'historien doit être attentif à ces théories nouvelles sur les rapports des deux sciences ; elles sont symptomatiques. Toutefois, la doctrine de Scot n'a rien de commun avec la théorie averroïste des deux vérités (339) ; car, s'il supprime Y harmonie de la philosophie et de la théologie,
20 Scot proclame la subordination de la première vis-à-vis de la seconde. En effet, c'est le profond sentiment de l'infériorité de la philosophie qui le pousse à éviter la possibilité même d'un conflit entre les deux sciences. Bien plus, il suspecte à l'excès les forces de l'intelligence en rétrécissant le champ de ses investigations. La raison se voile la face devant le mystère, docile et
') de Martigné, op. cit., pp. 332 et 359. Cf. Pluzanski, op. cit., pp. 6 et suiv. ; Vacant, op. cit. ( Ann. 1888-89, P- 4^5). — *) /» t. sentent. Prol. p. 4, n. 42.
398 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE AU XIIIe SIÈCLE.
respectueuse. Toute pensée de révolte est étrangère à cette attitude, car la raison même reconnaît que
3° Rien n'est plus conforme à la raison (rationabilius) que la foi à la parole de Dieu.
329. Matière et Forme. — D. Scot s'autorise sans détours d'Avicebron (221), qu'il prend pour un philosophe chrétien ').
i° Tout être contingent est composé de matière et de forme. Scot ramène ainsi à ses origines véritables une théorie que ses prédécesseurs faisaient remonter à S. Augustin, et sur ce point d'histoire, il s'accorde avec S. Thomas (pp. 302 et 340).
20 II faut distinguer une triple espèce de matière première : la « materia primo prima, secundo prima, tertio prima ». La materia primo prima est l'élément indéterminé des substances contingentes, abstraction faite de toute union avec une forme. Si elle est dépourvue de toute détermination, elle possède néanmoins une réalité, dans la mesure où elle constitue le terme de l'activité créatrice. En cet état pur d'indétermination initiale, la « materia primo prima » n'existe pas dans la nature, mais un geste du Tout-Puissant pourrait l'appeler à l'existence séparée. — Dès sa première union avec une forme substantielle, la matière apparaît douée des attributs de la quantité : c'est la materia secundo prima, sujet des transformations substantielles de la nature ; elle correspond à la matière première de S. Thomas 2). Quant à la materia tertio prima, qui sert de substratum aux modifications accidentelles des corps déjà constitués, son importance est secondaire.
30 La materia primo prima donne au système de Scot une physionomie décisive, parce qu'elle est douée d'imité réelle et
') Il ne connaît d'autres philosophes juifs qu'Avicebron et Maimonides. L'influence d'Avicebron se manifeste principalement dans le de rerutn principio. Guttmann, op. cit., (n° asç), pp. 159 et Sl"v- — ') &e rer. princ, q. 8, art. 3, 19. p. 51. « Voco materiam primo primam subjectam quamdam partem composai habentem actum de se omnino indeterminatum... sed illum actum habet a Deo efficiente ; actum vero talem vol talem, habet a forma per quam et cum qua subsistit in composito... Dicitur autem materia secundo prima, quae est subjectum générât ionis et corruptionis quam mutant et transmutant agentia creata. »
numérique. Substances spirituelles et corporelles ne possèdent pas seulement un élément homogène — à ce point de vue déjà, D. Scot renchérit sur A. de Halès — mais une communauté d'essence les enveloppe dans une unité grandiose. Tous les êtres contingents se touchent dans un fonds commun où ils plongent leurs racines, malgré des différenciations propres à chacun *). Dieu, acte infini d'une part, d'autre part un univers créé, marqué au coin de l'unité dans les fondements mêmes de [sa contingence : voilà le dualisme typique où semble aboutir la métaphysique de D. Scot 2). C'est un retour manifeste vers le réalisme outré, mais nous verrons aussitôt comment Scot- sauvegarde la substantialité propre des êtres. A un autre point de vue, c'est la traduction philosophique de cette union mystérieuse des créatures, qui inspirait à S. François d'Assise ses effusions de tendresse.
La materia primo prima deviendra plus tard Je point de mire des thomistes, dans leurs attaques contre une métaphysique rivale. 4° Scot élargit de même la notion de la forme. Toute forme substantielle est principe d'une détermination intrinsèque de la matière, mais pas nécessairement de toute sa détermination. Après qu'une forme a épuisé sa perfection dans la matière, le composé peut, à son tour, faire fonction de puissance et de matière vis-à-vis d'une forme substantielle ultérieure, qui communique un être plus élevé. Il y a ainsi une hiérarchie de principes déterminants, depuis les formes génériques et spécifiques, jusqu'à la forme individuelle, la dernière et la plus élevée, qui
') Derer.princ.,<\. 8, art.4, p.52 et suiv.« Ego autem ad positionem Avicembronis redeo, et primam partem, scilicet quod in omnibus creatis per se subsistentibus tam corporalibus quam spiritualibus sit materia, teneo. » Puis : « Si ergo quaestio quaerat an omnia habentia materiam habeant unigeneam, vel univoce participent materiam, loquendo de materia i° 1* quae est in omnibus, dico quod sic.» — ') Ibid. « Ex his apparet, quod mundus est arbor quaedam pulcherrima, cujus radix et seminarium est materia prima, folia fluentia sunt accidentia ; frondes et rami sunt creata corruptibilia, flos anima rationalis ; fructus naturae consimilis et perfectionis natura angelica. Unicus autem hoc seminarium dirigens et formans a principio est manus Dei, aut immédiate... aut mediantibus agentibus creatis. » Ce dualisme a des analogies avec le système repris six siècles plus tard par Gunthbr.
400 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE AU XIIIe SIÈCLE.
donne à l'être sa perfection terminale. Et, comme ces informations sont successives, l'évolution du moins déterminé au plus déterminé est un processus métaphysique et cosmique : la systématisation la plus absolue régit cette marche ascendante de l'être vers sa perfection x).