Essence commune et essence individualisée
— i° Is' individuel et l'universel. Seul, l'individuel possède dans la nature une substantialité complète (secundum naturam) ; l'universel, comme forme indépendante, est un produit de l'entendement (secundum intellectum). Cependant l'essence, qui revêt nécessairement ou la singularité dans le monde réel ou l'universalité dans la représentation intellective, est quelque chose par elle-même (secundum se) ; elle est ontologiquement antérieure à cette double détermination 2).
U essentia secundum se, qui pour S. Thomas n'est qu'un concept de la substance individuelle vue sous un certain biais, devient pour D. Scot une réalité objective sui generis, ayant son unité propre. Non seulement la mater ia primo prima, mais la série des formes générales, bref, chaque élément d'essence, capable d'entrer comme constituant en plusieurs substances, possède son être spécial : ainsi sont ramenés à V unité tous les subordonnés où cet élément se retrouve. Cuilibet universali corresponde in re aliquis gradus entitatis in quo conveniunt contenta.
Comment concilier cet enseignement avec Y individualité des substances naturelles ? Scot recourt à une explication subtile : l'unité d'essence, qui convient à tout élément essentiel, avant et
') Dâ rtr.princ, q. 8, art. 4, 2%, p.53,£. — «Nuncautem in toto opère naturae et artis etiani ordinem hune videmus, quod omnis forma sive plurificatio semper est de imperfecto et indeterminato ad perfectum et determinatum... >. — ') « Licet enim (natura) nunquam sit realiter sine aliquo istorum, non tamen est de se aliquod istorum, ita etiam in rerum natura secundum illam entitatem habet verum « esse » extra animam reale : et secundum illam entitatem habet unitatem sibi proportionabilem, quae est indilîerens ad singularitatem, ita quod non répugnât illi unitati de se, quod cum quacumque unitate singularitatis ponatur. » In l. sent. 2, dist. 3, q. 1, 7, p. 357. Cfr. Stôckl, op. cit., p. 801.
indépendamment de sa « contraction » dans l'être singulier, est moindre que V unité individuelle. Elle implique en effet, outre la propriété d'unir tous les individus dans une communauté d'être, l'impossibilité de donner ce complément d'actualité qui constitue la substance complète et indépendante de la chose individuelle.
Or, pour marquer cette nuance entre l'unité d'essence et l'unité individuelle, D. Scot crée une distinction nouvelle, la disti?ictio formalis a parte rei. A la différence de la distinctio realis qui existe entre deux choses réellement diverses, de la distinctio rationis qui multiplie les concepts d'une même chose, pour la considérer sous des points de vue différents (d. rationis cum fundatnento in re) ou identiques (d. rationis siixe fundamento in re), la « distinctio formalis a parte rei » porte dans une même substance individuelle, sur les formalités objectives qui y sont réalisées, indépendamment de tout acte intellectuel.
D. Scot généralise ensuite la valeur métaphysique de la « distinctio formalis a parte rei » ; elle existe entre la materia primo prima et les diverses formes substantielles, entre Dieu et ses attributs, entre l'âme et ses facultés, et en- général entre les degrés métaphysiques de l'être. Elle compénètre ainsi tout le système scotiste et lui a donné son nom. Par son « formalisme », D. Scot a voulu à tout prix rester fidèle à la scolastique.
20 Le principe de V individualisation résulte de la détermination conférée à l'être par sa forme la plus parfaite, celle qui, dans le processus génétique des choses, termine leur production réelle. Cette forme vient imprimer à l'essence spécifique un sceau définitif (contrahere speciem) ; elle la détermine à être telle individualité et non telle autre, ad esse hanc rem. Ce qui a fait dire aux disciples de D. Scot que 1' « haecceitas » est le principe de l'individuation ! D'après cela, les créatures immatérielles, et les âmes humaines séparées sont individualisées dans des espèces.
331. Essence et existence. — D. Scot veut souder l'essence à l'existence plus intimement que ne l'avait fait S.Thomas, sans cependant nier leur diversité objective : en appliquant
402 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE AU XIIIe SIÈCLE.
la distinction formelle a parte rei, il traite ces délicates matières suivant l'économie générale de sa métaphysique.
332. Théodicéc. — i° Dieu en lui-même. Les multiples perfections divines se compénètrent dans l'unité de l'Essence infinie. Sur cette doctrine commune, D. Scot ente quelques thèses nouvelles, en harmonie avec l'esprit général de sa métaphysique :
a) La distinction formelle a parte rei entre les attributs divins. N'est-ce pas mettre en péril Y unité même de l'Essence divine ?
b) L'uni vocation du concept d'être. Dieu et la créature ne sont pas des espèces d'un même genre physique qui serait l'être, mais ils sont englobés sous un même genre métaphysique. A l'un et à l'autre, en effet, l'être convient en propre, mais Dieu le possède per se, la créature per participationem : dans ce sens restreint, D. Scot admet l'univocation du concept d'être pour Dieu et pour les essences contingentes.
c) Plus hardi que S. Thomas, en accordant à l'homme, dans les limites indiquées, une connaissance de Y être propre de Dieu, D. Scot, d'autre part, déprécie nos facultés intellectives, en leur refusant le pouvoir de démontrer la vie de Dieu et une omnipotence capable d'accomplir directement les actions des causes secondes.
d) Conformément à la théorie générale de D. Scot sur les activités des substances spirituelles, la volonté de Dieu est supérieure à l'intelligence, et la liberté est un attribut essentiel de toute volition divine (p. 405). On retrouve cette même idée dans les rapports de Dieu et du monde.
20 Dieu et la créature, a) Les idées divines ne sont pas l'essence même de Dieu (p. 349) — ce qui, d'après Scot, impliquerait une dépendance objective de l'essence divine vis-à-vis de la créature, avant tout acte d'intellection, — mais des présentations objectives de la créature dans l'intelligence divine *). C'est une nuanciation de la théorie de l'exemplarisme.
') Report. 1, dist. 36, q. 2.
b) Scot combat les arguments invoqués par Henri de Gand pour démontrer que la création est temporelle, et penche vers la solution thomiste. Ce n'est pas seulement Y existence des créatures qui repose sur un décret de la liberté divine (p. 349), leur nature même a pour norme suprême la volonté (libre) de Dieu, et non son intelligence (S. Thomas). Ainsi encore, en suite d'une autre application de son « voluntarisme », les limites de la vie naturelle et surnaturelle ne sont pas fixées par la constitution même de l'homme, mais, en dernière analyse, par une volition de l'Être infini. De même, les futurs contingents sont conditionnés dans l'Intelligence par la Volonté : maîtresse souveraine de la nature des choses, celle-ci décide de la loi morale, de la constitution de la société civile, etc. T). Ajoutons que ce même souci de sauvegarder dans l'homme la liberté essentielle à tout vouloir, fait de Scot l'adversaire de la prémotion physique.