LES DÉVIATIONS DE LA SCOLASTIQUE
348. Résumé. — Dans tout parti où l'on défend un programme, se rencontrent des esprits téméraires qui, souscrivant à la plupart des principes, se laissent entraîner de bonne foi, à telle ou telle innovation dangereuse. Il en est aussi, parmi les scolastîques du XIIIe s., qui altèrent la pureté de la synthèse doctrinale par l'introduction d'éléments hétérogènes. Roger Bacon (§ 1) et Raymond Lullus ^ 2) sont les plus significatifs. Un § 3 s'occupera de diverses autres philosophies, moins importantes ou moins bien connues.
§ 1. — Roger Bacon.
349. Vie et Œuvres. — Roger Bacon naquit en Angleterre, vers 12 10/ 15, étudia de bonne heure à Oxford, puis à ï^aris, où il enseigna (vers 1245). Dès sa jeunesse il se livra avec ardeur à l'étude des langues et des sciences. Entre 125 1 et 1257, Bacon entra chez les Franciscains, probablement au couvent d'Oxford. Il poursuivit sans relâche ses recherches et ses travaux, bien que la sévérité et l'hostilité de ses supérieurs ne lui permissent pas de communiquer ses écrits au dehors. L'élévation au pontificat d'un ami puissant fut dans sa vie un événement décisif : Clément IV, par lettre du 22 juin 1266, enjoignit à Bacon de lui envoyer l'ouvrage qu'il projetait d'écrire, et cela malgré la défense de ses supérieurs. Au cours de 1267, Bacon adressa à son protecteur YOpus majus et YOpus minus, et peu de mois après, YOpus tcrtium. D'autres écrits sortirent rapidement de sa plume. Mais une coalition se forma contre Bacon à la mort de son protecteur. D'après une chronique des 24 généraux de l'Ordre mineur (prem. moitié du xiv« s.), en 1278 le général Jérôme d'Ascoli envoya Bacon à Rome où il eut à répondre de doctrines suspectes, et il aurait été condamné pour quelque temps (ad tempus) à la prison '). L'incarcération de 14 ans qu'on lui fait généralement subir n'est pas démontrée. Il mourut vers 1292/ 1294.
') D'Argentré, ColLjudic. I, 226.
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\J0pus majus, dédié à Clément IV, est l'œuvre principale de Bacon et comprend sept parties : causes de nos erreurs ; rapports de la philosophie et des sciences avec la théologie ; linguistique ; mathématiques ; perspective ; science expérimentale ; philosophie morale. \J0pus minus doit, dans la pensée de Bacon, reprendre en abrégé les matières de XOpus majus. Sont neufs l'exposé de l'alchimie spéculative et une étude sur la décadence de la science théologique et ses causes (septem peccata studii principalis quod est theologiae) '). \J0pus tertium abrège et commente les deux premiers, approfondit de nouvelles questions de science et donne de nombreux renseignements sur la carrière de Bacon. — Ces trois ouvrages servent de préambule à une œuvre synthétique, scriptum principale, dont Bacon nous a laissé le plan, mais qu'il n'a pu réaliser. Il devait s'y s'occuper : i° de grammaire et de langue; 2° de mathématiques ; 30 de sciences naturelles (les communia naturalium s'y rapportent) ; 40 de métaphysique et de morale *). Outre des commentaires sur divers livres d'Aristote, œuvres de jeunesse ; un compendium studii philosophiae (vers 1271-76) où il s'étend à nouveau sur les défauts des études ; un traité de multiplicationc specierum (étude de l'efficience des corps); un compendium studii theologiae, sa dernière œuvre, on attribue à Bacon une foule d'opuscules et de traités qui ne sont pas étudiés.
350. Personnalité de R. Bacon. — i° Bacon attache la plus grande importance aux sciences naturelles, aux mathématiques, à la perspective e^ à l'optique, à la géographie, à l'astronomie, à l'alchimie, à l'étude des langues. Il connaît les sciences de façon remarquable, et mieux qu'aucun autre de ses contemporains. Non seulement Bacon fait un vigoureux plaidoyer en faveur de la méthode expérimentale, mais lui-même est un observateur et un chercheur. Il fait des applications de la géométrie à la physique, supérieures à celles des Arabes; il fabrique et perfectionne des instruments d'optique. Aux scolastiques, ses contemporains, il reproche amèrement, et sans jamais s'en lasser, leur négligence de l'observation, et en général de l'étude des sciences. Bacon est un remarquable homme de science et c'est son plus beau titre de gloire.
20 Bacon juge sévèrement le mouvement intellectuel de son temps, et à ce titre ses œuvres constituent pour l'histoire des
') Brewer, p. xxxiv, 322. — *) Bridges, I, pp. xiv et suiv. ; Brewer, pp. l et suiv. \JOpus majus sera cité d'après l'éd. Bridges, VOpus minus, VOpus tertium d'après l'éd. Brewer.
idées au XIIIe s. une source de premier ordre, dont il n'a pas été suffisamment tiré parti. Plein d'admiration pour Aristote, il accuse ses contemporains de ne pas l'avoir compris dans les fautives versions latines dont ils se servaient. Mieux vaudrait pour les Latins ne rien connaître d' Aristote que de le posséder dans de si détestables traductions. « Si enim haberem potestatem super libros Aristotelis, ego facerem omnes cremari » x). Sur les premières traductions latines d* Aristote a), sur les études chez les franciscains, sur l'enseignement de la théologie 3), sur diverses personnalités scolastiques : Guillaume d'Auvergne 4), Robert Grossetête — dont il ne se fatigue pas de parler — ,Adam de Marisco, Alexandre de Halès 5), Albert le Grand 6) et bien d'autres, on trouve des données précieuses, malgré les exagérations qui parfois les entourent.
L'histoire de la philosophie grecque, patristique, arabe occupe une large place 7) : le développement que Bacon lui conserve tient à une conception propre dont il sera parlé plus loin.
3° Au style vif et énergique, les œuvres de Bacon ne sont pas conçues d'après les procédés pédagogiques ordinaires du temps, mais développent de façon suivie la matière traitée.
351. Doctrines philosophiques. - i° A la considérer dans son ensemble, c'est avec Y ancienne scolastique que la philosophie de Bacon a le plus d'attaches : c'est ainsi qu'il admet la pluralité des formes 8), l'existence d'une materia spiritualis 9), les rationes séminales IO). La métaphysique de Bacon, notamment sa théorie sur les universaux, est insuffisamment
') Compcndium philosophiae, éd. Brewer, p. 469. — *) P. ex. Opus majus, 111,66. — s) Les sept péchés de la théologie d'après VOpus minus, pp. 322 et suiv. sont : les incursions des théologiens dans le domaine de la pure philosophie ; l'ignorance des sciences ; l'ascendant immérité des deux principaux théologiens, A. de Halès et Albert le Grand (de aliis nulla vis est) ; la préférence accordée au livre des Sentences sur la Bible : la corruption du texte de la Vulgate ; les erreurs d'exégèse ; l'ignorance des prédicateurs. — *) Opus majus, III, 47. — $) Opus minus, pp. 325-327. — 4) Opus Urtium, p. 30. — 7) Opus majus, I, pp. 45-54 contient une esquisse de l'histoire de philosophie. — •) Opus tertium, p. 123. — ') Ibid., p. 121. — '*) Gasquet, Lettre de Bacon à Clément IV (Engl. hist. Rev.) p. 513.
422 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE AU XIIIe SIÈCLE.
connue *) et n'est pas approfondie dans les ouvrages publiés. Il y a des passages de Y Optes tnajus et de YOpus tertium 2) sur l'évolution des genres et des espèces et la hiérarchie des formes et des matières, où le dernier historien de Bacon 3) croit trouver des ressemblances avec la théorie scotiste (329, 30). Mais les réfutations réitérées que fait Bacon de toute théorie reconnaissant à la matière l'unité numérique (pessimus error) l'éloignent de la notion scotiste de materia prima. Il observe notamment que le panthéisme est l'aboutissant de cette voie dangereuse (ita omnia erunt unum et idem), et que l'unité de la matière entraînerait son infinitude.Bien au contraire, Bacon accentue l'individualisme de la métaphysique, car il admet une diversité spécifique des matières premières correspondant à la diversité des formes : «c Forma differt a forma secundum se, et materia a materia per suas naturas proprias, ita quod diversitas materiae non est a forma sicut nec e con verso » 4).
L'originalité de Bacon s'affirme surtout dans les doctrines qui l'éloignent de la philosophie scolastique. Signalons les plus importantes.
2° Les relations hiérarchiques de la théologie , de la philosophie et des sciences. Cette question est capitale dans la philosophie de Bacon, et elle occupe la deuxième partie de YOpus tnajus. Au nom de l'unité du savoir et de la prédominance de la théologie, la philosophie et les sciences n'ont d'autre raison d'être que d'expliquer le contenu des écritures. « Una est tantum sapientia perfecta quae in sacra scriptura totaliter continetur » 5). Pour elle-même, la philosophie n'a aucune valeur : «philosophia
') Cf. C)/>us tnajus, 1, 42. 11 y a dans le de multiplicatlonc specierum (P. I, c. 2) un passage curieux sur l'action de l'universel. Tout le traité est une étude intéressante de l'efficience des êtres et de la transmission des forces. Par species il faut entendre : primus etfectus agentis (Bridges, II, p. 410) ; la species intentionalis n'est qu'un type d'action, à savoir celle qui est reçue dans un sujet connaissant. Or Bacon tient que les éléments universels d'un être produisent des species universalcs, et les éléments individuels des species singulares* sicut rerum quaedam sunt universales, quaedam singulares, sic species fiunt ab hiset aliis». — ') Opus majuSy I, 144 et suiv. ; Opus tert., 120-131. — 3) Delorme, dans Dict. Thêol. catk. — 4) Optes tertium, p. 126. — J) Opus ma jus, III, p. 36.
secundum se considerata nullius utilitatis est » x) ; elle n'est que l'instrument du dogme : « philosophia non est nisi sapientiae divina explicatio per doctrinam et opus » a). Étranges paroles dans la bouche d'un homme qui a le culte des sciences !
Bien plus, Bacon inaugure un véritable traditionalisme. Dieu seul a pu enseigner aux hommes à philosopher, en révélant les vraies doctrines. Sans livres et sans docteurs, on n'aurait pas trouvé la solution du problème des universaux. Et ainsi en est-il de toute la philosophie : « revelatio necessaria est in hac parte (veritate universalium) ; et cum haec sint puerilia et minima, multo fortius erit hoc in tota sapientia philosophiae » 3) : « Impossibile fuit homini ad magnalia scientiarum et artium devenire per se, sed oportet quod habuerit revelationem » 4).
Et voici les conséquences : la plénitude du savoir philosophique est contemporaine du berceau de l'humanité : « Eisdem personis data est philosophiae plenitudo quibus et lex Dei, scilicet sanctis patriarchis et prophetis a mundi principio » 5). Mais la malice des hommes attira la colère de Dieu 6) ; il octroya les vérités philosophiques avec parcimonie, et permit qu'elles se mélangeassent d'erreur. Nous devons chercher dans les livres des philosophes anciens cette âme de vérité que la révélation divine y a déposée, suivre les traces du dogme chrétien dans le paganisme, et agrandir nous-mêmes le trésor légué, « usque ad finem mundi, quia nihil est perfectum in humanis adinventionibus » 7).
Or, pour découvrir ce trésor que contient la philosophie des anciens, il faut interroger l'histoire. La connaissance des langues devient ainsi la première condition du savoir 8). Aux langues doit succéder l'étude des mathématiques, nécessaires aux diverses sciences qui interprètent la nature 9) et à la philosophie (tota philosophiae intentio non est nisi rerum naturas et proprietates evolvere) xo) non moins qu'à l'intelligence des faits de l'Écri-
') Opus majus, p. 69. — *) P. 68. Cette idée revient sans cesse, cf. pp. 52, 53, 76, etc. - ») P. 50. - *) P. 53. - 5) P. 53. - ') P. 67. - 7) P. 66. - ») Pp. 97, 98. ') p. IV. — '•) T. III, p. 52.
424 I A PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE AU XIIIe SIÈCLE.
ture. La morale est le couronnement de la philosophie, parce qu'elle se rapporte plus directement à la théologie.
3° La théorie de l'intellect agent. L'intellect agent, qui détermine l'entendement passif à « intelliger », n'est pas une partie de notre âme. C'est Dieu. Il est la force abstractive de nos intelligences et les illumine de sa vérité *). Les attaches de l'idéologie de Bacon avec son traditionalisme ne sont pas douteuses : « quia istud est necessarium ad propositi persuasionem, ut ostendatur quod philosophia sit per injluentiam divinae illuminationis, volo istud efficaciter probare, praecipue cum magnus error invaserit vulgus philosophantium in hac parte » a). Aristote, S. Augustin, tous les « sapientes antiqui experti », ajoute-t-il, s'accordent sur la séparation des deux intellects. C'était aussi l'avis de Robert de Lincoln, d'Adam de Marisco. Et à deux reprises, j'ai entendu Guillaume d'Auvergne défendre cette doctrine 3).
De toutes les interprétations de la théorie augustinienne de l'illumination divine, dont il croit donner la simple paraphrase, celle de Bacon est la plus hardie. Elle emprunte à l'averroïsme la moitié de son idéologie, puisqu'il n'existe pas un intellect agent pour chaque homme, mais en même temps elle rejette l'autre part de l'averroïsme, car l'intelligence possible est multipliée, et propre à chaque individu. Bacon insiste, dans les Communia naturalium, sur la différence qui le sépare des averroïstes 4).
') « Intellectus agens,secundum majores philosophos, non est pars animae, sed est substantia alia et separata per essentiam ab intellectu possibili ».0/>u$mafus. 111,47. — ') P. 45. — â)«Nam universitateconvocata bis vidi et audivi venerabilem antistitem dominum Gulielmum Parisiensem Episcopum felicis memoriae coram omnibus sententiare quod intellectus agens non potest esse pars animae ; et dominus Robertus Episcopus Lincolniensis et frater Adam de Marisco et hujusmodi majores hoc idem firmaverunt » p. 47. Moyennant une réserve, le rapport de Bacon concorde avec la théorie de G. d'Auvergne. V. p. 291. L'incident dont parle Bacon revient dans VO/ws tertium, pp. 74, 75. Il oppose sa théorie à celle des moJrrni pour qui l'intellect agent est pars animae. Il ajoute au sujet d'Adam de Marisco :« unde quando per tentationem et derisionem aliqui Minores praesumptuosi quaesiverunt a fratre Adam, « Quid est intellectus agens?» respondit, « Corvus Eliae » ; volens per hoc dicere quod fuit Deus vel angélus ». — *) P. îv, c. 14, cité par Bridges, I, 38, n. Cf. Renan, op. cit., p. 262. Renan
4° L'expérience et les modes de savoir. Il y a trois modes de savoir : per auctoritatem et rationem et experientiam '). Or l'autorité ne suffit pas sans le raisonnement, et le raisonnement même n'engendre pas la tranquille possession du vrai si l'expérience ne vient confirmer ses données2). L'expérience est donc Tunique source de certitude. \Jargwnentum que Bacon oppose à Yexpérientia est sans doute le raisonnement à vide dont les sophismata des écoles fournissent des spécimens, ou encore celui qui prend » pour point de départ des faits non contrôlés, ou celui qui dans l'étude des lois de la nature aurait la vaine prétention de se passer de l'expérience 3). Mais il accepte que la démonstration basée sur des faits expérimentés conduit à la science4). Quoi qu'il en soit, les droits exclusifs que Bacon reconnaît à la méthode expérimentale ne doivent pas s'entendre dans un sens absolu, ni à la façon du positivisme moderne.
Car, après avoir conclu : « Oportet ergo omnia certificari per viam experientiae » il ajoute aussitôt : « duplex est experientia ». L'une est externe (per sensus exteriores) 5). L'autre est interne (scientia interior) et le fruit d'inspirations divines (divinae inspirationes). Or, des sept degrés que comporte cette scientia interior, le premier consiste dans des illuminationes pure scientales. Et
s'appuie sur le texte cité dans la note précédente pour inféoder Bacon et les anciens Franciscains au parti averroïste. Or Bacon n'est pas averroïste ; de plus il demeure une exception chez les Franciscains, ceux-ci s 'accordant avec les Dominicains pour faire de l'intellect agent une pars animât. — ') Brewbr, p. 397. — ') Opus ma/us, II, 177. «Duo enira sunt modi cognoscendi, scilicet per argumentum et experimentum. Argumentum concludit et facit nos concedere conclusionem, sed non certificat neque removet dubitationem ut quiescat animusin intuitu ventatis, nisi eam inveniat via experientiae ; quia multi habent argumenta ad scibilia sed quia non habent experientiam, negligunt ea, nec vitant nociva nec persequuntur bona. » — *) Ibid.y p. 201. — *) « Quod ergo dicit Aristoteles quod demonstratio syllogismus est faciens scire intelligendum est si experientia comitetur, et non de nuda demonstratione » . Ibid., p. 168. — 5) Il distingue dans la sensation, la sensation actuelle, la mémoire et la cogitative. Celle-ci est la domina virtutum sensitivarum, logistica, et appartient aux animaux aussi bien qu'à l'homme. C'est l'estimative de la scolastique. Opus majus, t. II, pp. 79 et 127. La species sensibilis est l'action de l'objet sur les sens ; elle se rattache à une théorie plus générale, Bacon appelant species toute action d'un être sur un autre être. Cf. p. 422, n. 1.
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ceci nous ramène à tout ce groupe de connaissances scientifiques et philosophiques qui s'opèrent en nous par l'illumination de Dieu, intellect agent de nos âmes — ce qui semble confirmer le sens que nous attachons à la ?mda démonstration Les objets des illuminations ultérieures sont la vertu, les dons du S. Esprit, les béatitudes évangéliques, les sensus spirituelles ; les fructus de quibtes est pax Domini ; enfin les intuitions supérieures du raptus. Plusieurs de ces degrés, on le voit, se rapportent aux états surnaturels de la ntystique catholique.
352. Conclusion. — Bacon demeure fidèle à la scolastique dans l'ensemble de sa doctrine. Mais il est pour le moins deux théories fondamentales où la « scolasticité » de ses idées n'est pas défendable ; et c'est pour cette raison que nous lui réservons une place à part dans cette histoire. D'une part, la négation de la valeur autonome de la philosophie détruit la notion même que se fait de la philosophie la scolastique du xme s. D'autre part, le traditionalisme de Bacon et sa théorie de l'intellect agent compromettent l'objectivité de nos idées et la causalité efficiente de l'âme : si Dieu produit dans l'entendement possible la détermination à intelliger, c'est lui qui forme les idées en nous et non plus l'âme qui les abstrait, avec le concours de Dieu r).
353. Bibliographie. Édit. de YOpus majus en 1733, 1750. Édit. récente de Bridges 3 vol., Oxford 1897-1900. Remplie de fautes. Le t. III est la réédit. d'apr. un nouveau ms. d'une partie du t. I. A la fin du t. II, le de multiplication*
') L'incapacité radicale d'atteindre le vrai et la nécessité d'une révélation divine font songer au Bonaldisme et à ses erreurs, mais il existe entre de Bonald et Bacon une différence capitale : pour le premier, la révélation est primitive et le langage transmet ses données; pour le second, la révélation ou l'illumination divine est spéciale et varie d'homme à homme. — Le P. Delorme, des frères mineurs de Bordeaux (n° 353), veut à tout prix faire concorder la philosophie de Bacon avec celle des autres franciscains du xm° s. et il nous reproche, avec une pointe d'ironie, d'avoir inexactement parlé de Bacon dans la première édition de X Histoire de la Philosophie médiévale. Un nouvel examen des textes nous a confirmé dans notre première façon de voir. L'étude du P. Delorme est tendancieuse et contient des erreurs. Il est faux que Peckham, Scot et S.Thomas aient adhéré aux conclusions idéologiques de Bacon (p. 14) : pour tous l'intellect agent est pars animaet Cf. n° 359. Il est faux qu'aucun autre scolastique n'a plus que Bacon élargi l'influence de la raison (p. 22), C'est le contraire qui est vrai.
RAYMOND LULLUS. 427
specierum. Sous le titre : An unpublished fragment ofa work by R. Bacon, le Rév. F. A. Gasquet publie ds The English historical Review (1897), une longue lettre de Bacon à Clément IV, qu'il croit être Tintroduct. même de l'œuvre. Cette lettre s'y rapporte directement. — Brewer, Fr. R. Bacon opéra hactenus inedita (ds Rerum britannicarum medii aevi scriptores) publié en 1859. Contient Yopus tertium et Vopus minus incomplets l'un et l'autre, et le Compendium philosophiae. Les Communia naturalium existent en ms. Leur publication sera de la plus grande importance pour l'étude de la métaph. de Bacon. Le P. Hadelin, O. M. C, un de nos élèves, y travaille, et publiera aussi une étude sur la philosophie de R. Bacon.
Les édit. de Bridges et Brewer sont précédées de biographies de Bacon, et d'études sur ses œuvres. Charles, R. Bacon, sa vie, ses ouvrages, ses doctrines, Paris, 1861. Delorme, Bacon, ds Dictionn. Théol. cathol. t. II, 1903. Bon. (V. nos réserves, p. 426, n.). Narbey, Roger Bacon et le mouvement scientif. du XIIIe s. (R. Quest. histor., janv. 1894) ; Felder, op. cit., (n° 237) : Das Schulprogramm, pp. 380 et suiv. A. Dôring, Die beiden Bacon, Arch. f. Gesch. d. Philos., 1904, XVII, 3. Peu important. Flùgel, Roger Bacon' s Stellung in d. Gesch. d. Philologie (Philosoph. Studien de Wundt), XIX, 1902, pp. 164 et suiv. On trouvera une bibliogr. plus complète dans Delorme, et, au point de vue scientifique, dans l'art, de Lalande (n° 310), p. 213.
§ 2. — Raymond Lui lus.
354. Vie et œuvres. — On connaît peu la jeunesse de Raymond Lullus (1235-12 15). Il naquit à l'île Majorque, et après quelques années de vie à la Cour royale, s'adonna avec passion à l'étude de l'arabe et de la logique, renonça au monde, et entra dans l'ordre de S. François. Dès ce moment il consacra une étonnante activité à la poursuite d'un même but : extirper l'averroïsme, et assurer contre les infidèles le triomphe de la doctrine catholique. Lullus ne se borna pas à écrire tout le long de sa vie une série d'ouvrages, dont certains biographes estiment le nombre à plus de mille, mais il se fit l'apôtre de ses idées, et à trois reprises se rendit en pays sarrasins pour attaquer la philosophie averroïste. La légende a faussé sur plus d'un point la carrière de Lullus. Notons qu'il mena campagne, comme R. Bacon, pour introduire dans les universités l'enseignement des langues x).
') En 1298-99, il écrit dans ce sens à l'Université de Paris et au roi de France (ChartuL, II, 83 et 84). En 131 1, il part pour Vienne en vue de faire décréter par le Concile l'enseignement obligatoire des langues (ibid., p. 165).
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Lullus n'est pas seulement un philosophe ; c'est en même temps un mystique, un artiste, un polygraphe et le plus brillant écrivain catalan du moyen âge x).
355. Doctrines philosophiques. — Plus âgé que Duns Scot de quelques années, R. Lullus ne subit pas son influence. Il suit sa voie propre. La partie originale de son œuvre philosophique se résume dans l'élaboration d'un système théosophique et dans l'agencement du « grand Art » a).
i° La Thèosophie. Lullus se pose en adversaire irréductible de l'averroïsme. Dans sa Declaratio per modum dialogi contra aliquorum philosophorum et eorum sequacium opinion es — intitulée ailleurs Liber contra errores Boetii et Sigerii — il reprend, dans un autre ordre, les 219 propositions condamnées par le décret de 1277. A la théorie averroïste des deux vérités Lullus oppose une façon théosophique de rapporter la philosophie à la théologie : tout étant rationnel dans la foi, la raison peut et doit tout démontrer 9 même les mystères (cf. p. 184). Il n'y a pas de limites entre le rationnel et le suprarationnel, entre la vérité de nature et la vérité de révélation. Pour convertir les musulmans, il ne faut pas établir que leurs croyances sont fausses, mais démontrer que le catholicisme est vrai. Tout le rôle de la philosophie est là. Lullus dénature le système scolastique des rapports de la théologie et de la philosophie ; de plus, il confond celle-ci avec l'apologétique. A l'erreur averroïste il oppose un autre excès. — Il est vrai que le principe fondamental du Lullisme est complété par cet autre : la foi est la condition préalable de n'importe quelle connaissance intellectuelle. La foi n'est plus son but à elle-même, elle n'est qu'une disposition préalable, grâce à
') Suivant Grôber, dans Grundr. d. Romanischen Philologie, II, 2 (1893), p. 105, R. Lullus aurait écrit en catalan plusieurs ouvrages que ses disciples auraient traduits en latin. Les textes catalans de R. Lullus sont édités par Geronimo Rosscllo. Du xive s. datent bon nombre de traductions en catalan d'oeuvres philosophiques. Citons le Secretum secretorum, des traités de Cicéron, de Sénèque, de S. Augustin, de Boèce, le Dragmaticon de G. de Conches, de H. de S. Victor, etc. Ibid., pp. 92-101 et 102-110. — ') Nous négligeons ici ses œuvres mystiques.
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laquelle la raison est apte à déduire a priori toutes les vérités naturelles ou surnaturelles. Elle grandit en intensité avec la connaissance ; elle est, suivant la comparaison favorite du philosophe, semblable à l'huile qui monte toujours avec l'eau, sans jamais se mélanger avec elle.
Dans divers ouvrages (liber de quatuordecim articulis, disputatio fidelis et infidelis, liber magnus contemplationis), Lullus poursuit l'application de ses principes et entreprend la démonstration détaillée du dogme.
20 L'ars magna. Pour conduire dans le détail l'exposé déductif de toute vérité, R. Lullus croyait avoir découvert une méthode logique, qu'il appela ars magna, scientia generalis. C'était, dans sa pensée, une machine à syllogismes, formée de tables générales d'idées (termini), qu'il aurait suffi de combiner entre elles, suivant un procédé spécial, pour trouver la solution de n'importe quelle question.
A l'origine, ces idées étaient relatives à Dieu (figura A) et à l'âme (fig.S) et chacune de ces figures se décomposait en un certain nombre de chefs d'idées (les attributs de Dieu, les facultés de l'âme) susceptibles d'être combinés suivant des termes « topiques» que fournissait une tabula instrumentai (fig.T).Des combinaisons de lettres symbolisaient les combinaisons d'idées, et Lullus les présentait sous forme de tableaux synoptiques et géométriques. Plus tard, le Grand Art se compliqua ; il y eut des schéma pour la théologie, la philosophie, le droit, la médecine. Le jeu de ces lettres et de ces figures ne devait pas seulement fournir des moyens mnémotechniques, mais un contenu positif de savoir. En quoi l'ars magna se différencie de la méthode analytico-synthétique de la scolastique, qui dirige le savoir, mais n'a pas la prétention de le créer. En philosophie une méthode déductive pure est une chimère. Lullus a cherché la pierre philosophale de la science, comme d'autres cherchaient la pierre philosophale des métaux.
356. Conclusion. Le Lullisme. — A part les deux théories que nous venons d'indiquer, R. Lullus maintient les
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doctrines traditionnelles de la scolastique. On les trouve jetées pêle-mêle dans des cadres artificiels, créés par l'imagination du fécond écrivain. Citons comme exemple les duodecim principia philosophiez, où dame Philosophie fait ses doléances à R.Lullus sur les injures que lui fait subir l'averroïsme, et où elle lui présente ses douze principes constitutifs : forma, materia, generatio, corruptio, elementativa, vegetativa, sensitiva, imaginativa, motus, intellectus, voluntas, memoria.
Lullus eut de nombreux admirateurs et disciples. On l'appela doctor illuminâtes, tuba spiritus sancti. .Ce qui a survécu de son œuvre, c'est moins sa théosophie que Y ars magna. Ces procédés automatiques ont attiré l'attention de tous ceux qui ont cherché à édifier la philosophie suivant une méthode déductive et mathématique. G. Bruno, Agrippa, Lavinheta et Leibniz en parlent avec enthousiasme.
Vers 1372, le dominicain Nicolas Eymerici porta plainte contre la doctrine de R. Lullus x). Une instruction fut ouverte par le pape Grégoire XI ; mais on ignore si elle aboutit à une condamnation. Eymerici a publié dans son Dialogus contra Lullistas et dans son Directorium Inquisitionum une bulle papale de 1376, ordonnant le retrait des ouvrages de R. Lullus et prohibant ses doctrines. Mais les Lullistes accusèrent Eymerici d'imposture, et le débat séculaire sur l'authenticité de la bulle papale n'est pas encore vidé.
357. Bibliographie. Édition complète des œuvres de R. Lullus de 1721-42 (Salzinger). Les traités se rapportant à Y Ars magna (Ars brevis, de auditi kabbalistico, Duodecim principia philosophiae Lullianae, Dialectica seu logica, rhetoi ica, ars magna) ont reçu auparavant de nombreuses éditions.
En 1901 s'est fondée à Barcelone une Revista Lulliana. — Julian Ribeira, Origenes de lafilosofia de R. Lullo, Madrid, 1899. — Dexifle, Zur Verdammung d. Sckriften d. Raimund Lull. Arch. f. Litt. u. Kirchengesch. etc., 1888, p. 352. — Jourdain, Un collège orientaliste au XIII* s. (ds Excurs. histor. etc., p. 219).
') Les magistri de l'Université de Paris (1310), Philippe, roi de France (13 10) et le chancelier de Paris (131 1) attestent publiquement que les œuvres de R. Lullus ne contiennent rien de contraire à la foi et aux mœurs. Mais ces protestations sont-elles authentiques ? se demande Denifle (Chartul., II, 142, 144, 149). On en doute, si l'on songe qu'à cette époque personne ne contestait leur orthodoxie.
§ 3. — Quelques autres déviations de la scolastique.
358. R. Marston. — Le franciscain anglais Roger Marston (ou Merston) qui suivit les leçons de Peckham à Paris et professa à Oxford (2™ moitié du XIIIe s.) prend pour point de départ de son idéologie l'identification de Dieu et de l'intellect agent *).
Quelques-unes de ses déclarations sont typiques, et méritent d'être retenues. Je sais bien, dit-il, que mes contradicteurs, enivrés par le nectar philosophique (philosophico nectare inebriati), interprètent l'illumination divine, dont parle S. Augustin, dans le sens d'une simple similitude de nos intelligences créées avec la lumière incréée, à la façon dont la copie est l'imitation de son modèle. Mais c'est là fausser la pensée de S. Augustin (pervertunt). S'il n'avait rien entendu dire de plus, ses raisonnements tomberaient à faux a). L'intellect agent n'est pas un lumen creatum distinct, bien que dérivé, de la lux increata (S. Thomas, etc.), c'est la lux increata même. « Anima actum intelligendi non elicit formaliter médian te aliqua luce creata in mentem nostram derivata, sed lux divina menti nostrae active imprimens derelinquit in ea passivam impressionem qua elicitur actus intelligendi » 3). R. Bacon ne parle pas autrement. Et Marston allègue à l'appui de sa thèse cette pensée augustinienne, dont les averroïstes eux aussi (339, 50) faisaient grand état : Y identité de la lumière suprême, éclairant toute intelligence venant en ce monde, peut seule expliquer l'accord unanime du genre humain sur les vérités fondamentales 4). Cette lumière, dont Dieu nous
') D'après une Ouaestio disputata Fr. Roger i Anglici, dans dehumanae cognit. rat., etc. — ') « Adversariusdicit hanc conclusionem sic intelligendam [quod omnia videmus in lumine quod est supra mentem], quia videlicet in lumine derivata a lumine quod est supra mentem... Si non intenderet Augustinus plus qua m isti dicunt, falleret et deficeret ejus argumentum. » Ibid.. pp. 203 et suiv. — 3) Ibid., p. 216, n. 1. « Firmiter teneo, unam esse lucem increatam, in qua omnia vera certitudinaliter visa conspicimus. Et hanc lucem credo quod Philosophus vocavit intellectum agentem... Necesse est dicere, quod sit substantia séparât a per essentiam ab intellectu possibili, prout hoc sentiunt Alfarabius in libro de lntellectu et Intellecto, et Avicenna in multis lotis, et alii expositores Philosophi quam plurimi. » p. 207. — 4) Ibid., p. 203.
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inonde, n'est donc pas un don gratuit, un accroissement surnaturel des forces natives de notre entendement ; elle est la mise en œuvre même de ces forces, elle fait partie de notre nature *).
Cependant, le philosophe anglais veut rester fidèle aux traditions scolastiques ; il lait des réserves et essaie de garantir à l'intelligence une certaine intervention dans la connaissance des vérités éternelles. Elle fournit notamment les concepts qui deviendront les extrêmes des jugements certains (apprehensio extremorum). S'il est vrai que formaliter la certitude du jugement repose sur l'évidence que la lumière divine projette sur les extrêmes, l'âme n'est pas moins principe Utchoatif de cette certitude (inchoatio) 3). Dans ce sens, Marston parle même d'un double intellect agent : l'un, partie de notre âme (pars animae), correspond à une simple prédisposition naturelle de l'âme à connaître le vrai — l'autre, séparé de nous, parachève Y inchoatio de la nature3).
Voilà une terminologie bien bizarre. Bien que Marston ne fasse appel à l'identité de Dieu et de l'intellect agent que pour expliquer la connaissance du vrai dans les rationes aeternae 4), son illuminisme n'en diffère pas moins de la théorie scolastique de l'exemplarisme. Il va plus loin que l'illumination spéciale défendue par Henri de Gand, car celui-ci maintient la causalité de l'intellect agent, pars animae, tandis que Marston supprime l'activité de la cause seconde dans la production du déterminant intelligible 5).
Nous ne connaissons pas les autres théories de Marston, ses œuvres étant inédites.
') Ad 14% p. 216.— ') Pp. 211 et 215, ad i2,n et 13°». — 3) « Intellectus enim agens, secundum quod dicitur ab actu illuminandi ipsum intellectum possibilem aliquo modo incomplète, dicitur esse pars animae, sicut perspicuitas naturalis in oculo... Sed secundum quod intellectus agens dicitur ab actu illuminandi complète et principaliter, est substantia separata, Deus ipse. » Ibid., p. 208. Cf. p. 216, ad 15. — 4) Pour les connaissances « quae per tempora variantur » il y a un lumen naturale, dérivât uni a luce aeterna, p. 206. — 5) Les éditeurs de Quaracchi s'en rendent compte et notent que sur la question des rationes aeternae Mathieu de Aquasparta et Fr. Eustache pensent autrement. De même, Ehrle considère qu'il faut accepter avec circonspection les théories de Marston, Dos StuJium der Handschriften> etc., p. 48.
LA DÉTEINTE DE L'AVERROi'SME. 433
359. La déteinte de l'averroïsme. — On voit par l'idéologie de Bacon et de Marston que les discussions sur l'intellect agent avaient créé dans les écoles une terminologie équivoque, l'intellect agent désignant pour les uns une faculté de l'âme, pour les autres Dieu lui-même, pour les averroïstes une substance indépendante. Même dans les milieux scolastiques, où l'intellect agent était considéré comme une faculté de l'âme, pars animae, certains firent des concessions aux formules de l'averroïsme, sans toutefois rien prendre de sa doctrine.
A ce point de vue, signalons deux textes de S. Thomas dont on a abusé. Le premier se rencontre dans un article de la Somme théologique, où la question de doctrine est franchement posée « utrum intellectus agens sit aliquid animae » *), et non moins franchement résolue : « respondeo dicendum quod intellectus agens de quo Philosophus loquitur, est aliquid animae ». N'empêche, dit S. Thomas, en réponse à l'objection tirée des textes aristotéliciens, qu'à titre de cause première, Dieu pourrait être appelé Y intellect agent des âmes. Et il a soin d'ajouter: que nous n'en sommes pas moins nantis d'un intellect agent créé, œuvre de cet intellect agent incréé. Car sinon, thomme seul ferait exception à la loi que les êtres contingents portent en eux le principe de leurs activités a). La pensée du Docteur angélique est évidente ; il faudrait du mauvais vouloir pour ne pas le comprendre.
Le second texte, emprunté au commentaire sur le livre II des Sentences 3), relate un essai d'adaptation de la même formule à une matière théologique. Après avoir rappelé que la plupart des philosophes après Aristote s'accordent à distinguer substantiellement les intellects agent et possible, et font résider la félicité suprême dans l'union de l'homme avec l'intellect agent, Thomas d'Aquin ajoute : « Quidam catholici doctores, corrigentes hanc opinionem
') Pars in, q. 79, a. 4. — ') Nullaautem actio convenit ahcui rei,nisi per aliquod principium ei inhaerens... Ergo oportet virtutem quae est principium hujus actionis (scil. facere actu intelligibilia) esse aliquid in anima. — s) Dist. 17, q. 2, art. 1, in c.
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» et partim sequentes, satis probabiliter posuerunt ipsum Deum » esse intellectum agentem ; quia per applicationem ad ipsum » anima nostra beata est ». Les derniers mots et le contexte montrent qu'il s'agit de Tordre surnaturel. Ces théologiens appellent Dieu l'intellect agent, en tant que sa possession par l'entendement réalise la béatitude. Dans X ordre naturel, Dieu n'est pas l'intellect agent de nos âmes. S. Thomas prend soin de le démontrer y en ce même article, pour qu'on ne puisse se méprendre sur sa pensée. En effet, il conclut : « Et ideo, remotis omnibus praedictus erroribus, dico. . . intellectum possibilem. . . in diversis diversum esse, et multiplicari secundum divisionem materiae in diversis individuis... et superaddo etiam intellectum agentem esse in diversis diversum » x).
360. L'ontologîsme. L'idéologie de R. Bacon et de R. Marston est voisine de l'ontologisme. Cette fausse doctrine, suivant laquelle l'intelligence humaine verrait directement en Dieu l'objet de ses idées, trouva en effet des défenseurs dans les écoles. En font foi les réfutations réitérées que font de l'ontologisme les principaux docteurs scolastiques 2). Les noms de ces ontologistes ne nous sont pas connus 3).
') Le P. Delorme (op. cit. p. 12) n'a-t-il pas lu ce passage ? Comment peut-il invoquer le témoignage de S. Thomas en faveur de l'idéologie de Bacon? Cf. p. 426, n. 1). — ') V. la réfutation de l'ontologisme chez S. Bonaventure dans De humanae cognit. ratione etc., pp. 22 et suiv. ; chez P. Olivi, ibid. 245- 247. Cf. Dissertatio, c. 1, p. 7 ; chez S. Thomas, In II. Sent., d. 17, q. 1, a. 4. — 3) Quelle place convient-il de faire dans la scolastique au dominicain Thierry de Fribourg, qui de 1285 à 1289 professe la théologie à Paris et fut provincial de la province d'Allemagne de 1 293-1 297 ? La liste de ses œuvres, publiée dans le catalogue de Stams (Denifle, Quellcn, etc., p. 240), montre qu'il s'agit d'un écrivain d'une étonnante fécondité. Il aborde notamment des questions d'optique (de gêner atione lucis, de coloribus, de iride) et d'astronomie (de intelligentiis et motoribus celorum) ; et sa théorie de l'arc-en-ciel n'est autre que celle établie plus tard par Descartes (Michaël, op. cit, p. 424). Mais Thierry écrivit surtout une longue série d'opuscules philosophiques (de miscibilibus in mixto,de elementts i?î quantum sunt partes mundi, de universitate entium, de voluntatet de intellectu et intelligtbifi, etc.). Thierry de Fribourg n'est pas assez connu. Si nous en croyons une dissertation doctorale de M. Krebs (Studiên ïiber Meister Dietrich genannt von Freiburg, Freiburg, 1903, 79 p.), le dominicain saxon est un penseur de grande originalité, qu'il n'est pas possible de rattacher soit à l'ancienne scolastique, soit à l'albertino-thomisme et qui a défendu à rencontre des docteurs