Les compositions de l'être contingent
i°G. d'Occam admet la composition de matière et de forme(286) ; mais, 20 nie la distinction de l'universel et de l'individuel. Non seulement « l'individuel est la vraie substance, et l'universel tire sa forme indépendante du travail intellectif » (287), mais il faut ajouter qu'en dehors de nous, l'universel n'a aucune réalité, car il n'existe à aucun titre dans la nature. Cette thèse outrancière, inspirée par les exagérations du formalisme, n'est plus seulement dirigée contre les essences communes de D. Scot (nullo modo est res extra animant quodcumque universale *), elle atteint aussi la théorie des essences semblables de S. Thomas (nullum universale est extra animam existens realiter in substantiis individuis, nec est de substantia vel esse earum 3). L'universel est banni de la métaphysique et transposé en psychologie et en logique 4). On comprendra mieux le système intégral de G. d'Occam, en étudiant à sa suite l'aspect psychologique de la question des universaux. Que le problème de l'individuation devienne du coup vide de sens, il est à peine besoin de le faire remarquer.
') Stôckl, Gesch. d. Philos, d. Mittelaltcrs, II', pp. 986 et suiv. Stôckl remarque que dans des matières thêologiquts spéciales, G. d'Occam introduit des théories antirationnelles, par exemple, que Dieu aurait pu s'incarner dans un bœuf ou dans une pierre. Ainsi, G. d'Occam et ses successeurs fourniront aux adversaires de la théologie catholique l'occasion de dire que non seulement il ne faut pas chercher à démontrer par la raison les vérités théologiques, mais que celles-ci sont contraires à la raison. — *) QuodL V, q. 12. — ') Expos, aurea Pratdicab. Proœm. — *) Et ideo non est universale nisi per significationem, quia est signum plurium. Log., 1. 1. c. 14.
3° De même, il va sans dire que G. d'Occam nie toute distinction réelle entre l'essence et l'existence (existentia et essentia idem omnino significant *).
374. Théodicée. — A la première page de la théodicée de G. d'Occam, se trouve une application hardie de son scepticisme : l'existence de Dieu, son unité, son infinitude, sont indémontrables par la raison, et doivent emprunter à la révélation toute leur certitude.
Quant aux attributs de Dieu, ils ne se distinguent en rien de son essence. Ce sont des noms divers que nous appliquons arbitrairement à une chose identique : la distinction virtuelle des thomistes n'a pas plus de fondement réel que la distinction formelle des scotistes. On retrouve les mêmes influences du terminisme de G. d'Occam dans sa théorie des idées divines.
375. Psychologie. — En psychologie s'accuse surtout l'originalité de l'occamisme. Suivant la simplification à outrance introduite par G. d'Occam, les facultés psychiques ne différent pas réellement entre elles, pas plus qu'elles ne sont distinctes de la substance même de l'âme.
I. La connaissance.i0 Nature et espèces : théorie du sig?ie. — Toute représentation cognitive est un signe (signum) qui, comme tel, tient la place (supponere) de l'objet signifié. Ce signe, appelé aussi terme (terminus) , est naturel *), par opposition aux signes artificiels (secundum institutionem voluntariam) du langage et de l'écriture. Il est trois espèces de connaissances, signes naturels des choses : la connaissance (intuitive) sensible, les connaissances intellectuelles intuitive et abstractive.
On retrouve ici le dualisme des sens et de l'intelligence, fondamental dans l'idéologie scolastique. Mais entre la sensation, qui a pour objet les qualités sensibles, et le concept abstrait, qui perçoit une note rapportable à un grand nombre d'êtres, ou bien
') QuodL II, q. 7. — ') Signum accipitur pro illo quod aliquid facit in cognitionem venire et natum est pro ipso supponere. Log. 1. 1. c. 1. Intentio est quoddam in anima quod est signum naturaliter significans aliquid, pro quo potest supponere. Ibid.t c. 12.
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saisit quelque détermination sans tenir compte de son existence ou de sa non-existence x), G. d'Occam intercale une connaissance intermédiaire, le concept intuitif, qui atteint l'existence ou la non-existence concrète des êtres singuliers (Cf. p 404), et sert de base à la connaissance des vérités contingentes 2). Et il ajoute : « Notitia abstractiva praesupponit intuitivam » 3).
20 Valeur critériologique de nos connaissances : le terminisme. — Quel rapport existe-t-il entre les signes et les choses signifiées, entre ces diverses connaissances et la réalité objective ? Une distinction s'impose : toute connaissance intuitive, sensible ou intellectuelle, atteint la chose réelle, telle qu'elle existe en dehors de nous 4). Retenons cette déclaration. Elle nous servira à défendre G. d'Occam contre des soupçons exagérés de subjectivisme.
Les concepts abstraits sont-ils doués de la même objectivité réelle f Non. En dehors de nous, dit G. d'Occam, ils n'ont aucune valeur, car l'abstrait et l'universel qu'ils embrassent n'existe pas dans la réalité (p. 446). Le concept universel (intentio secunda) a pour terme direct des représentations internes, fabriquées de toutes pièces par l'entendement ; on n'est pas autorisé à reporter dans la nature réelle les lois qui régissent les phénomènes du monde idéal.
Mais alors quelle est la fonction des universaux, et pourquoi recourir à ces formes artificielles ? G. d'Occam répond : l'uni-
') Notitia abstractiva potest accipi dupliciter : uno modo quod sit respectu alicujus abstracti a multis si n gui a ri bu s... aliter .. secundum quod abstrahit ab existentia et non-existentia. Sent. Prol. q. 1. — *) Notitia intuitiva est talis notitia virtute cujus potest sciri utrum res sit vel non sit... Similiter notitia intuitiva est talis qua, quum aliqua cognoscuntur quorum unum inhaeret alteri, vel unum distat ab altero loco... statim virtute illius notitiae incomplexae illarum rerum sciret, si res inhaereat vel non inhaereat, distet vel non distet, et sic de aliis veritatibus contingentibus. Quod/. VI. q. 6.< — Propositio contingens potest cognosci évident er ab intellectu, puta hec albedo est, et non per cognitionem absfractivam, quia illa abstrahit ab existentia per intuitivam. Ergo realiter diflerunt. Quod/. V, q. 5. — s) QuodLt I, q. 14. — *) Singulare... est primo cognitum... quia res extra animam quae non est signum tali cognitione primo intelligitur. Quod/., I. q. 3. Notitia intuitiva est talis, quod... si Socrates in rei veritate sit albus... potest evidenter cognosci quod Socrates est albus. Sent. Prol. q. 1.
versel tient lieu (supponere) dans l'esprit, de la multitude des. choses auxquelles on peut l'attribuer x). Par l'universel, nous concevons des réalités, comme si elles étaient communes à plusieurs, et le produit de ces concepts sert de prédicat dans nos jugements.
L'ensemble de ces thèses constitue ce que nous avons appelé plus haut le conceptualisme (137) et, à coup sur, c'est dénaturer la pensée d'Occam que de le ranger parmi les nominalistes . Luimême s'insurge par avance contre cette absurde théorie qui refuse à l'entendement le pouvoir d'abstraire, ou qui identifie la sensation et la pensée. Si le concept abstrait n'a pas de valeur réelle, tout au moins ne peut-on lui méconnaître une valeur idéale a) : dans notre entendement il est des objets communs et généraux. L'universel n'est pas un mot (vox, nomen) sans contenu pensé, un souffle creux (Jtattis vocis) 3), une étiquette verbale, mais un objet conçu (intentio, terminus), substitut (suppositio) 4) d'un nombre plus ou moins grand de réalités individuelles, suivant le degré même de son universalité.
Voilà pourquoi nous abandonnons la classification générale qui range la philosophie de G. d'Occam parmi les systèmes nominalistes, et, reprenant son propre langage, nous appelons le conceptualisme qu'il inaugure du nom à! intentionalisme ou de terminisme.
') Et ideo genus non est commune pluribus per identitatem in eis, sed per quamdam communitatem signi, quomodo idem signum est commune ad plura signata. Expos, aurea. Praedic. de génère. — ') Sur cette distinction, v. p. 163. — 3) Quartz flosset esse opinio,quod nihil est universale ex natura sua,sed tantum ex institut ione, illo modo quo vox est univer salis... sed haec opinio non videtur vera. In l. Sent. 1, dist. 2, qu. 8. — *) Quodlibet universale est intentio animae, quae secundum unam probabilem opinionem ab actu intelligendi non distinguitur ; unde dicunt, quod intentio qua intelligo homines est signum naturale significans hominem, ita naturale, sicut gemitus est signum infirmitatis vel doloris ; et est taie signum quod potest stare (ro hotninibus in propositionibus mentalibus. Summa tôt, log. L. I. C. 15. De même : intentio animae dicitur universalis quia est signum praedicabile de multis (ibid. L. I, c. 14.) — Ailleurs : Illud quod praedicatur de pluribus differentibus specie, non est aliqua res quae sit de esse illorum de quibus praedicatur, sed est una intentio in anima naturaliter significans omnes il las res de quibus praedicatur. Expos, aur. Praedicab.. de génère, cité par Prantl, III, n. 789.
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On objectait à G. d'Occam : la science est donc illusoire, puisqu'elle s'occupe de l'universel, c'est-à-dire d'un néant ! — Oui, répond-il, en ce sens que l'objet de la science n'est pas cette chimère qu'on appelle la réalité universelle, mais le terfne universel. Cependant, ce terme est rapportable à une multitude plus ou moins grande d'êtres individuels, indépendants les uns des autres ; il a des relations extrinsèques avec le dehors, et ainsi la science reste en contact avec la réalité x).
3° Genèse de nos connaissanées : critique de la théorie des species. — La connaissance n'est pas l'intussusception d'une image ressemblante (species) de la chose connue, mais un acte immanent (actus intelligendï), qui devient le signe de la chose. Dès lors, la species intentionalis , soit sensible, soit intellectuelle, est un élément inutile qu'il faut supprimer de la psychologie. Frustra fit per plura, qtiod potes t fieri per pauciora. Et puisque la fonction est illusoire, illusoire aussi est l'intellect agent ou la faculté à laquelle on attribue cette fonction.
G. d'Occam entend X espèce dans un sens spécial que nous avons relevé (pp. 358 et 360) ; il guerroie victorieusement contre les fausses conceptions du processus cognitif. Mais ses critiques laissent debout la vraie notion de l'espèce intentionnelle ; luimême ne comprend pas autrement que S. Thomas la genèse de nos états représentatifs, puisqu'il admet une action du dehors sur l'intelligence. C'est si vrai que les termes intellect passif et actif désignent, pour lui, l'état de passivité et d'activité de l'âme vis-à-vis de l'objet connu 2).
IL La volonté. A la suite de D. Scot, G. d'Occam professe le voluntarisme le plus entier. La volonté intervient même dans les opérations discursives de l'entendement, — avec qui, d'ailleurs, elle se confond, suivant la théorie générale des facultés.
') Stôckl, op. cit., p. 964. — ') Intellectus agens et possibilis sunt omnino idem re ac ratione. Tamen ista nomina vel conceptus connolant diversa : quia intellectus agens significat animam, connotando intellectionera procedentem ab anima active ; possibilis autem significat eamdem animam, connotando intellectionem receptam in anima : sed idem omnino est efficiens et recipiens. In /. Sent. II. q. 25.
G. d'Occam proclame l'auto-détermination absolue du vouloir et confond l'acte spontané avec l'acte libre. Comme le vouloir est l'essence même de l'âme, et que l'essence d'une chose ne comporte ni augmentation ni diminution d'elle-même, toute variation dans le degré de liberté devient impossible. C'est dire que la question du primat du vouloir sur le connaître devient oiseuse et vide de sens. Reportée dans la vie divine, l'autonomie absolue du vouloir fait de la liberté de Dieu l'arbitre souverain du bien et du mal moral. Et s'il n'y a ni bien ni mal en soi, l'inspection de la nature ne peut rien apprendre sur la moralité, et l'intelligence devient impuissante à renseigner sur les prescriptions de la loi divine. Par une nouvelle brèche, G. d'Occam livre la psychologie au « scepticisme ».
III. La nature de l'âme. Sur les questions principielles, c'est le disciple de Scot qui parle. Outre le principe intellectif, l'homme possède une forme de corporéité (334,4°) et une âme sensitive. Quant à l'âme intellectuelle, la raison ne peut, par la seule mise en œuvre de ses puissances, démontrer son immatérialité et sa spiritualité.
376. Logique. — G. d'Occam donne à la logique un regain de faveur, il fait siennes les divisions prolixes des Summulae de P. Hispanus. Il exproprie la métaphysique de toutes les questions qui se rapportent à l'universel, et les attribue à la logique formelle, qu'il appelle omnium artium aptissimum instrumentum x). La logique s'occupe des propositions scientifiques, elle régit la combinaison dans des jugements, de concepts abstraits auxquels ne répond aucune réalité.
377. G. d'Occam, Roscelin et Abélard, — Très souvent les historiens de la philosophie médiévale rapprochent ces trois docteurs, pour établir entre eux des analogies, ou même pour conclure à l'identité des solutions qu'ils donnent au problème des universaux (146, 174).
Il suffit de comparer les doctrines de G. d'Occam à celles de
') Voir l'exposé détaillé de la logique de G. d'Occam chez Prantl, 0/. cit.
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Roscelin, pour voir combien on a tort de les grouper sous l'étiquette commune de « nominalisme » *). Sauf la négation du réalisme outré, ces deux systèmes n'ont rien qui les rapproche. Le pseudo-nominalisme de Roscelin pèche par défaut d'idées, mais si on le place dans son cadre historique, on peut le considérer comme une étape du réalisme modéré. Le pseudo-nominalisme de G. d'Occam, au contraire, fruit d'une critique approfondie de formules intégrales, est une affirmation non équivoque du conceptualisme. Nous concluons de là que le nominalisme outré nJa pas eu de représentants dans la scolastique. Pour le rencontrer, il faut franchir le moyen âge et chercher dans les philosophies non spiritual istes, qui suppriment toute diversité de nature entre la sensation et la pensée.
Ce n'est pas non plus sans réserves qu'on peut assimiler le pseudo-conceptualisme d'Abélard au terminisme de G. d'Occam. Abélard prépare la formule du thomisme, G. d'Occam la combat ; le premier n'affirme pas la valeur réelle des universaux, parce qu'il ne soulève pas formellement ce point de discussion ; le second nie leur valeur réelle, de propos délibéré, pour mieux J revendiquer leur objectivité purement idéale.
378. Conclusion. — C'est le terminisme conceptualiste et la théorie du signe, en même temps que la prépondérance de la logique, la scientia rationalis, qui constituent les éléments spécificateurs de la philosophie de G. d'Occam.
Ces éléments ont-ils altéré la synthèse de G. d'Occam au point qu'il faille la ranger parmi les doctrines antiscolastiques, comme une affirmation du subjectivisme ? Nous ne le croyons pas. Pas plus que D. Scot n'a voulu être panthéiste, G. d'Occam n'a prétendu renverser les assises du dogmatisme médiéval. La connaissance intuitive, à ses yeux, possède une entière objectivité. Et si des critiques rigoureux ont pu dire que la conception occamiste de la science et de l'universel porte l'idéalisme dans ses flancs,
') Ueberweg, o/>. cit., p. 305, appelle G. d'Occam « der Erneuerer des Nominalismus ».