J. BURIDAN
une situation prépondérante. Non seulement les prohibitions officielles n'empêchèrent pas J. Buridan de propager l'occamisme, mais on voit que deux ans après la lettre de Clément VI, le 5 août 1348, recteur et procurateurs sont d'accord pour lui donner une marque non équivoque de confiance et de sympathie : nouvelle preuve, ce semble, que la Faculté des arts songeait moins à bannir l'occamisme qu'à réprimer certains abus dont se rendait coupable un groupe de disciples dissidents. Il est faux que J. Buridan ait enseigné à l'Université de Vienne, fondée en 1365, et qu'il ait été chassé.de Paris avec Marsile d'Inghen. Ses rapports avec Jeanne de Navarre sont aussi du domaine de la légende x). Il mourut après 1350, laissant une Summa de dialecticctj un Compendium logicae, et des commentaires sur la physique, la métaphysique, l'éthique et la politique d'Aristote, le traité de l'âme et les Parva Naturalia.
C'est au problème de la liberté que Buridan consacre ses meilleures recherches. On sait qu'il est partisan du déterminisme psychologique. Tout bien que l'intelligence nous propose exerce sur le vouloir, indéterminé de sa nature, un attrait naturel, et si nous nous abandonnions à cette complacentia, nous choisirions nécessairement entre deux biens, celui qui nous apparaîtrait le meilleur. Mais la liberté que possède le vouloir lui permet de suspendre son choix, et d'imposer à la raison un nouvel examen des alternatives en présence. Notre détermination sera morale, si nous prenons pour norme de cette comparaison la fin de notre nature, Xordinatio finalis. Libre à la volonté de multiplier ses sursis ; mais, quand finalement elle aura accepté sans appel le jugement de la raison, elle choisira nécessairement le bien qui lui apparaîtra le meilleur : c'est là pour Buridan l'essence même de la liberté morale a). Cette conclusion rappelle singulièrement la balance de Leibniz et son impassibilité, quand deux poids la sollicitent de part et d'autre. On connaît l'histoire de l'âne, se
') ChartuL, II, p. 646, n. — ') Nous ne parlons pas de la volition nécessaire du bien en général, que Buridan explique comme les thomistes.
458 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE AUX XIVe ET XV* SIÈCLES.
laissant mourir de faim entre deux bottes de foin de quantité et de qualité égales. Elle ne se rencontre pas dans les écrits de Buridan, et ce sont sans doute les contemporains qui l'ont imaginée, pour ridiculiser la théorie. Peut-être aussi Buridan s'en est-il servi dans ses leçons orales, pour montrer la différence entre l'acte libre de l'homme et l'acte nécessité de la bète x) : tandis que l'animal obéit fatalement à l'inclination la plus forte, et ne peut sortir d'indécision, si on suppose son appétit sensible au point mort entre deux biens égaux, l'homme trouve dans la réflexion le moyen de découvrir finalement le bien le meilleur et de s'y rallier.
En occamiste convaincu, Buridan nie toute distinction entre les diverses facultés de l'âme. Voluntas est intellectus et intellectus est voluntas *). Cependant l'opération cognitive a le pas sur le vouloir, et c'est elle qui joue le rôle prépondérant dans la vie morale.
382. Marsile d'Inghen et Pierre d'Ailly. — Ces deux philosophes sont les chefs de l'occamisme pendant la seconde moite du XIVe s.
Marsile d'Inghen (t 1396) acquit une haute situation à l'Université de Paris où, pendant plusieurs années, il propagea les idées de G. d'Occam 3). Si nombreux étaient les auditeurs qui accouraient à ses leçons, quand il était magister regens dans la Faculté des arts, qu'on dut prévoir le cas où ses locaux seraient insuffisants pour les recevoir 4). Il fut recteur en 1367 et 1371, et intervint dans toutes les affaires importantes de l'Université et notamment dans celles du schisme. La situation troublée de l'Université inspira peut-être son départ de Paris (vers 1379). Il se rendit à Heidelberg où il devint l'âme de la jeune Université. Il fut son premier recteur en 1386. Ses questiones supra IV lib. Sentent, constituent son principal ouvrage.
Pierre d'Ailly, surnommé Aquila Franciae, naquit à Com-
') C'est l'explication que donne Siebeck, o/>. cit., p. 204. — ') In Eth. Arist., 1. 10, q. 1, fol. 204, édit. Paris, 1513. — 3) Chartul., III, 93, 555. — *) Auctarium Chartul., etc., I, p. xxxm.
MARSILE D'INGHEN ET PIERRE D'AIIXY. 459
piègne en 1350, étudia la théologie au collège de Navarre à Paris (1372), fut promu au doctorat en 1380, devint successivement chancelier de l'Université (1389), évèque de Puy et de Cambrai, et cardinal (141 1). Il mourut en 1425. Ses nombreux ouvrages, parmi lesquels on note des commentaires sur le livre des Sentences et un traité de anima, révèlent en lui un fidèle disciple de G. d'Occam. P. d'Ailly se rattache aussi au mysticisme (394).
383. Autres partisans de l'occamisme. — Parmi les autres terministes, citons Henri de hesse (Henricus Heynbuch de Hessia (13 25- 13 97), qui vers 1385 joua un rôle important à l'Université de Vienne ; Albert de Saxe (de Saxonia de Halberstadt f 1390), qui enseigna à Paris en 1350/60 et à Vienne, et fit grand étalage de la logique terministe x) ; Nicolas d'Oresme, maître en théologie en 1362, évèque de Lisieux en 1377, mort en 1382 ; Johannes Dorp, de Leyde, qui après avoir enseigné à Paris à la fin du xiv* et au commencement du XVe s., se rendit à Cologne où il propagea l'occamisme et publia des commentaires sur les œuvres de Buridan. Henri de Hesse et Nicolas d'Oresme occupent aussi une place dans l'histoire des théories économiques du XIVe s., l'un par son Tractatus de contractibus et origine censuum, l'autre par un important traité des monnaies a).
384. Sources et Bibliographie. — Ed. des traités logiques de Buridan en 1487 (Paris) et 1489 (Venise); de ses comment, en 1489, 1500, 1516, 1518 (Paris) et Oxford (1637 et 1640). — Siebkck, op. cit., pp. 199 et suiv. (n° 336) et Beitràge z. Entstehungsgeschichte d. neueren Psyckol. Progr. Giessen, 1891 ; De Wulf, Hist. phil. scol. Pays-Bas, p. 293. Ed. des Comment, sur Sent, de P. d'Ailly, Strasbourg 1490. Hartmann, E., Die sinnliche Walirnehmung nach P. d'Ailly (Philosoph. Jahrb., 1903, pp. 36 et 139). Bonne étude. Montre bien que d'Ailly ne rejette que la fausse théorie des species. Sur le rôle théologique de P. d'Ailly et son intervention au concile de Constance, v. Salembier, ds Dict. Théol. Cathol. t. I, 642 (1900). Les traités d'Albert de Saxe sont édités en 1497 à Venise, les Quaestionts sur log. d'Occam ds l'Expositio aurea de G. d'Occam .V. Meunier, Essai sur la vie et les ouvrages de N. d'Oresme (Paris, 1857) ct Jourdain, N. d'Oresme et les astrologues de la cour de Charles F(Excurs. etc.).
') Auteur d'un traité de Logique, de Quaestiones sur la Logique de G. d'Occam, sur les seconds analytiques ; de SopAismata. Prantl, IV, 60. — ') Brants, op. cit., p. 20.
art. ni. — l'école scotiste.
385. Caractères généraux. — Duns Scot a toutes les 1 qualités du chef d'école ; sa philosophie est organique, ses innovations se tiennent et se coordonnent. Autour de sa doctrine se groupera la fraction la plus importante de Tordre franciscain. On rappellera fièrement doctorordinis,ma\s il n'est pas possible de préciser quand eut lieu cette proclamation officielle x) et, jusqu'au milieu du xiv* s., on prêtera peu d'attention aux grands docteurs qui ont fixé les premières traditions franciscaines.
Au surplus, les disciples ont renchéri sur le maître. Ils ont outré son formalisme et multiplié ses abstractions. Par contrecoup, leur langue s'est embarrassée ainsi que leur méthode, et ils ont contribué autant que les terministes à la décadence des procédés scolastiques. Pour cette double raison, il importe de distinguer entre la philosophie de Scot et le scotisme.