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CHAPITRE TROISIÈME

L'ANTISCOLASTIQUE.

396. Formes de l'antiscolastique pendant cette période. — C'est toujours l'averroïsme qui reste le plus terrible rival de la scolastique au XIVe et au XVe s. (§ 1). A côté sedéve-

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loppent quelques formes de mysticisme hétérodoxe, sans grande portée scientifique (§ 2). De plus, on voit apparaître certains systèmes parasitaires, qui, pour n'avoir pas une influence bien durable, n'en sont pas moins symptomatiques (§ 3). Sur plus d'un point de doctrine, leur parenté avec l'averroïsme n'est pas méconnaissable.

§ 1. — L'averroïsme latin.

397. L'averroïsme à Paris. — Malgré les décrets de l'autorité, malgré les combats que renouvelle contre lui chaque génération de docteurs, l'averroïsme voit croître le nombre de ses partisans. Il a pour chefs des hommes de valeur et d'audace. Certains disciples de G. d'Occam suivent son drapeau : pour accueillir la théorie des deux vérités, ils n'avaient, en effet, qu'un pas à franchir, et l'on comprend qu'ils ne surent pas toujours se défendre d'une erreur que le système occamiste rendait facile.

398. Jean de Jandun ou Jean de Gand. — Le régent incontesté de l'averroïsme parisien, au XIVe s. est Jean de Jandun ou Jean de Gand (de Genduno, de Ganduno x).

En effet, un doute plane sur l'identité du philosophe qui composa les ouvrages influents attribués à Jean de Jandun. C'est que très longtemps on a confondu Jean de Jandun, magister artistarum au Collège de Navarre, puis maître en théologie, auteur du de Laudibus Parisius (1323) et du defensor Pacis, que ses théories politiques forcèrent à chercher refuge, en compagnie de Marsile de Padoue, à la cour de Louis de Bavière a). — avec Jean de Gand (de Gandavo), un paisible théologien de Paris, curé de Kieldrecht et chanoine de Paris. En 1303, Jean de Gand enseigne la théologie à Paris, tandis que, en 131 6, Jean de Jandun n'a pas encore franchi la maîtrise es arts.

') On trouve les deux formes dans les manuscrits. » — ') A la cour de L. de Bavière, ils rédigèrent contre le pape Jean XXII, le Defensor Pacis (1327), condamné l'année même de sa publication. d'Argbntré, op. cit., I, 397, signale, à l'année 1376 : € ad versus errores Marsilii de Padua et J. de Janduno in Gallicum sermonem translatos ».

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De ces deux hommes quel est le leader averroïste ? La question est douteuse. On peut trouver un argument en faveur de Jean de Jandun dans ce fait, qu'étant à Paris, il reçut par l'intermédiaire de Marsile de Padoue et expliqua dans ses leçons un traité (Expositio Problematum Aristot.) de l'averroïste italien Pétri d'Abano. Quoi qu'il en soit, les commentaires sur le de anima, \ede coelo et mundo, la métaphysique et là. physique d'Aristote, Y expositio et le commentaire du sermo de substantia orbis d'Averroès J) sont des pierres d'un même édifice, taillées par le même homme d'oeuvres. L'averroïsme y apparaît caractérisé. On y rencontre à chaque page cet ipsedixitisme aveugle qui enlève aux œuvres averroïstes tout mérite d'originalité. J. de Jandun dit de lui-même qu'il est le singe d'Aristote et d'Averroès a), et qu'il imite imparfaitement l'œuvre parfaite laissée par ces deux génies ; il jette un blâme sur quiconque oserait relever des contradictions chez le Commentateur. J. de Jandun commente plantureusement les principales doctrines de l'averroïsme latin (339) : il démontre l'éternité du monde et du mouvement 3), la réalisation nécessaire des possibles 4), l'absence de tout mal dans les êtres éternels *), l'impossibilité pour Dieu de créer les êtres et de connaître autre chose que lui-même 6). En psychologie, il professe l'isolement, l'unité et l'éternité de l'intellect humain : Unus substantialiter est omnium intellectus, non plurificabilis seu multiplicabilis ad corporum multiplicationem... 7). L'âme intellective, dès lors, ne peut être la forme unique du composé humain, elle est réellement distincte de l'âme sensible 8) ; et, bien que cette façon d'expli-

') Nous n'avons pu contrôler en ce qui concerne les Quodlibeta inscrits sous le nom de Jean de Jandun. L'auteur du commentaire de anima renvoie incidemment à plusieurs autres écrits, sortis de sa plume : quaestiones de formation* foetus, quaestiones de gradibus et plur alitât e formarum, tractatus de specie intelligibili, duo tractatus de sensu agente. Il nous apprend également que l'un de ces traités « de sensu agente » fut son premier ouvrage. — ') Comra. sur la Metaphys. (Venise, 1525), f. 84. — 3) Totum mundum ingenitum secundum totum necesse est esse, de coelo et mundo, 1. 1, q. 29. ; Phys. 1. 8, q. 3. — *) Metaph. 1. 9, q. 5. : « Utrum aliquid sit possibile in rerum natura quod nunquam erit ». Le philosophe répond négativement. — 5) Ibid., 1. 9, q. 12. — ') Ibid., f. 142, c. 3. — 7) De anima, 1.3, q. 7. — 8) « Anima sensitiva et intellectiva sunt diversae sub-

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quer la constitution de notre être crée au philosophe de nombreux embarras, néanmoins il déclare sa doctrine plus satisfaisante que la théorie scolastique '). En morale, Jean de Jandun confond le libre et le volontaire, pour mieux défendre le déterminisme psychologique : « Liberum arbitrium est quod est gratia sui . . . ergo liberum habet illud quod est gratia sui, licet ex necessitate agat » '). Voilà, certes, une antiscolastique caractérisée. Non moins significative est l'attitude du chrétien cherchant à abriter sa foi compromise. Bien que je tienne pour vraies devant ma raison, toutes les doctrines de l'averroïsme, nous dit Jean de Jandun, je les considère pour fausses devant ma religion. Suivant la parole de S. Augustin, là gît le mérite de la foi. « Ibi cessât meritum, ubi ratio praebet experimentum. » Et pour comble : La toute-puissance miraculeuse de Dieu ne connaît pas de limites, pas même celle de l'impossible. « Responderem breviter concedendo tamquam possibilia apud Deum omnia ad quae illae rationes deducunt tamquam impossibilia » 3). Cette trouvaille le met fort à l'aise et lui donne l'illusion de concilier deux choses inconciliables 4).

Après cela, que Jean de Jandun ou Jean de Gand s'ingénie à rabattre de la réputation de S. Thomas que l'Université de Paris tenait en si haute estime, il n'y a là rien qui doive nous surprendre. Non sans dédain, l'averroïste dénigre les commentaires de cet exégète qui putatur fuisse melior inter latinos et il conclut : Sed re ver a salva rêver entia hujus hominis, ipse inaniter laborat contra commentatorem sicut et in aliis philosophicis in quibus ei

stantiae et formae », ibid.t 1. 3, q. 12. — ') « Quamvis igitur difficile sit intelligere quoraodo ex materia et forma subsistente, non inhaerente, fiât unum, tamen multo difficilius est hoc intelligere de anima intellectiva et humano corpore secundum positionem catholicam quam secundum positionem commentatoris. Ibid.t f. 65. » — ') De coelo et mundo, f. 22 — 3) De anima, fol. 66, c. 1. — 4) « Quod si alicui primo adspectu non videretur sufficere ad solutioncs rationum, non tamen propter hoc débet conturbari, quia certum est quod auctoritas divina majorem fidem débet facere quam quaecumque ratio humanitus inventa, » de anima, f. 60, c. 1. Et dans la Metaph., f. 13, c. 1 : « Credo melius esse quoad salutem animarum nostrarum assentire et simpliciter credere, quam rationibus sophisticis ea probare et rationes ex sensibus electas débiliter et minus evidenter an no tare. »

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objicit. . .. Dico quod ego non credo ei i?i hoc, sicut nec in aliis conclusionibus philosophicis in quitus icontradicit commentatori x).

Au demeurant, Jean de Jandun est un des chefs de l'école, et lui-même cite, à maints endroits de ses livres, telles monographies de ses «c socii » sur des questions spéciales de la doctrine averroïste.

399. L'averroïsme en Italie. — A partir du milieu du XIVe s. — et jusqu'au XVIIe s., — le nord de l'Italie et principalement l'Université de Padoue devint un foyer intense d'averroïsme. On peut dire que l'Université de Padoue est tributaire des idées de Jean de Jandun, dont elle se reconnut d'ailleurs l'obligée reconnaissante. L'école averroïste y fut fondée par le médecin Pétri d'Abano (t 1 3 1 6), illustrée par le servite Urbain de Bologne (t 1405), Nicoletto Vernia (vers 1500), l'ermite Paul de Venise (t 1429) et Gaétan de Thiene (Cajetanus Thienaeus). Les Summulae Logicae de Paul de Venise furent adoptées comme manuel classique à Padoue, par décret de 1496.

Mais de moins en moins on prend souci de sauver ce semblant d'accord entre la philosophie et la théologie. La Renaissance donne à l'averroïsme une signification indépendante et l'affranchit de tout rapport avec le dogme chrétien.

400. Sources et Bibliographie. Édit. des Comment, de Jean de Jandun à Venise 1552. Sur ce philos. V. Werner, Der Averroismus in d. christl. peripatet* Psychol. d. spàteren Mitteiaiters (Wien,i88i). Les particularités de l'averroïsme de J. de Jandun nous ont été communiquées par M. Pelzer, qui publiera une dissertation sur ce sujet. — Sur l'averroïsme italien : Werner, Der Endausgang d. mittelalt. Scholastik, I, Abschnitt 3 ; et un ouvrage récent de Santi Ferrari, Pietro d'Abano, que nous n'avons pu consulter.

§2. — Le mysticisme hétérodoxe .

401. Caractères généraux. — Bon nombre des grandes associations mystiques qui s'étaient multipliées au XIVe et au XVe s. ne tardèrent pas à s'inspirer d'un esprit hostile au catho-

) Physique, f. 96, c. 4 ; 97, c. 2.

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licisme ; elles mirent en avant des doctrines hérétodoxes et préparèrent ainsi la voie à la Réforme. L'effusion panthéiste de Tâme et de Dieu était leur thème favori. C'est ainsi que Marguerite Porrette édita un livre condamné par les théologiens <ie Paris, et dans lequel elle enseignait « quod anima annihilata in amore conditoris sine reprehensione conscientiae vel remorsu potest et débet dare naturae quidquid appétit vel desiderat » x). On retrouve les mêmes doctrines chez Blommardine.

Le mysticisme hétérodoxe s'adressait davantage à des hommes de vie pratique qu'à des savants : il nous a suffi de signaler ses tendances 2).

§ 3. — Diverses autres formes de Fantiscolastiquc.

402. Leur origine. — Le système de G. d'Occam contient en germe plusieurs doctrines antiscolastiques. G. d'Occam ne les1 a jamais formulées. Mais à peine disparaît-il de la scène universitaire, que des artistes et des théologiens, formés à l'enseignement nouveau, renchérissent sur ses affirmations, au point de dénaturer ses conclusions. C'est ainsi que la théorie du signe et du terminisme sert de prétexte, chez quelques esprits exagérés, au subjectivisme le plus radical : nous connaissons de façon directe le signe mental, mais non la chose signifiée. — On abuse plus encore de la méthode logico-grammaticale de G. d'Occam ; en appliquant aux matières philosophiques et théologiques les règles subtiles que l'on énonçait sur les proprietates terminorum, les co?iseque?ttiae, les obligatoria, les insolubilia 3), on aboutit à des conclusions paradoxales ou fausses, dont nous citerons plus loin quelques spécimens. Ce sont ces doctrines hardies de quelques occamistes qui ont inspiré, croyons-nous, les prohibitions de 1339 à 1346, et c'est bien pendant cette décade que nous rencontrons à l'Université de Paris les plus audacieux novateurs.

') Chartul. II, 143. — ') Cf. Delacroix, Essai sur le mysticisme spéculatif en Allemagne au XIV* s., Chap. III et IV. — 3) Cfr. Prantl, op. cit.f 1 et suiv.

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Mais il n'y pas que des influences occamistes dans leurs doctrines. On y découvre des éléments nombreux et hétérogènes, dont le plus important est le déterminisme théiste et théologique. D'autres théories, dont il n'est pas facile de marquer l'origine, semblent avoir été soutenues dans Tunique but de faire scandale, ou à raison même de leur incohérence, et les promoteurs de ces nouveautés dangereuses manquaient assurément d'une sérieuse culture philosophique.

Le système le plus significatif est le déterminisme de Thomas Bradwardine. Il faut citer aussi les doctrines de Nicolas d' Autrecourt, Jean de Mirecourt, Aegidius de Medonta *).

403. Thomas Bradwardine, né vers 1290, est une des illustres personnalités de Merton Collège a) et de l'Université d'Oxford, où il fut professeur et procurateur (1325). Plus tard, il devint le chapelain d'Edouard III, en 1346 accompagna le roi dans son voyage triomphal en France, et devint archevêque de Cantorbery en 1349 jusqu'à sa mort la même année. Outre son ouvrage capital et célèbre De causa Dei, contra Pelagium et de virtute causarum ad suos Mertonenses (entre 1338 et 1346), Bradwardine écrivit des traités de mathématique, des Comment, sur les Sentences, une Summa theologica ou scientiarum, etc.

L'archevêque anglais est un théologien et un philosophe. Bien qu'on retrouve chez lui les influences de Duns Scot et de G. d'Occam ses compatriotes, il a créé en théodicée et en morale un système original, qui fit sur son époque une impression profonde. Le Pélagianisme, que Th. Bradwardine se propose de combattre sous ses formes contemporaines, soulève l'important problème de la liberté humaine et de ses rapports avec Dieu. La

') D'ordre purement théologique sont les * opiniones phantasticae > de Richard de Lincoln, à qui Benoît XIII interdit l'enseignement, et qui ne reçut qu'en 1343, du pape Clément XI la permission de lire à Paris les Sentences ; les théories de Jean Guyon, condamnées en 1348 (Chartul., II, 541 et 622) ; celles du minorité Denis Foullbchat (1364 et 1369), d'un certain Simon de Brossa ? (vers 1351), de Jean de la Chaleur, de Nicolas de Espernaco, de Jean de Montesono (Chartul., III, 488). — ') Fondé à Maldon en 1264, transporté à Oxford en 1274.

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