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THOMAS BRADWARDINE

question est brûlante (sciens in Jfammam terribilem manunt mitto) x). Or, pour la résoudre, Bradwardine inaugure un déterminisme théiste, dont voici les idées principielles :

Dieu est science et vouloir infinis. La volonté libre de Dieu est la souveraine maîtresse des essences et des existences dans le monde contingent (Duns Scot, cf. p. 403), elle est la norme de la nature humaine et de la moralité de ses actes. « Non est ratio nec ulla lex necessaria in Deo prior ejus voluntate » *). Il en résulte, dit le philosophe anglais, que le vouloir divin est la cause îtécessitante, nécessitas antecedens} de toute activité contingente, donc aussi de nos volitions. L'homme n'est libre que dans la mesure où son acte est indépendant de toute chose autre que Dieu : de l'intelligence notamment et des conditions de la sensibilité (libertas a necessitate naturali ; Bradwardine réfute le déterminisme psychologique des averroïstes) ; des agents extérieurs et des corps célestes (libertas a necessitate fatali); de toute violence extérieure (l. a necessitate violenta). La liberté se réduit à un vouloir spontané 3).

En vérité, les restrictions de Bradwardine font sombrer la liberté humaine et avec elle toute la morale scolastique (304). Elles conduisent par une autre voie aux théories averroïstes que l'archevêque avait voulu éviter. Vainement il s'évertue à sauvegarder la responsabilité et le mérite moral. Ses principes l'obligeraient à déclarer que Dieu est la cause totale du mal cosmique et du péché, mais il a peur des conséquences et recourt à des subterfuges.

Les adeptes de Bradwardine, — et ils furent nombreux, principalement à Paris où le Causa Dei eut un grand retentissement

') Praefatio de Bradwardine. — *) Causa Deif I, 21, p. 233 A. — ') « Sufficiat homini ut sit liber respectu omnium citra Deum et tantum modo servus Dei, servus inquam spontaneus, non coactus », ibid., III, 9. p. 667 E. — « Nihil ergo est in potestate nostra, nisi secundum quid tantummodo, scilicet subactiva, subexecutiva et subserviente necessario, necessitate scilicet naturaliter praecedente respectu voluntatis divinae : quod ideo dicitur in nostra potestate, quia cum volumus, illud facimus voluntarii, non inviti », p. 675 C. Nous faisons l'exposé qui précède d'après Hahn, v. p. 1.

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— conduiront dans ses conséquences logiques les doctrines du « doctor profundus » . Ce sera le cas notamment pour Nicolas d'Autrecourt, et surtout pour Jean de Mirecourt et Jean Wiclef. Parmi les adversaires les plus décidés de Bradwardine, on cite Pierre Plaout et Jean de la Rive x).

404. Nicolas d'Autrecourt. — Le bruyant Nicolas d'Autrecourt fut l'âme d'un mouvement antiscolastique à Paris, au milieu du XIVe s. En 1340, alors qu'il était maître es arts et qu'il n'avait franchi que le baccalauréat en théologie, il fut cité par Benoît XII devant la curie romaine, avec six autres étudiants en théologie a), pour répondre de diverses erreurs doctrinales. Lui seul fut sévèrement frappé, ce qui prouve le rôle prépondérant qu'il a joué dans cette agitation doctrinale. En effet, six ans plus tard, la curie condamna une série de propositions de Nicolas d'Autrecourt, prononça sa déchéance de la maîtrise es arts et lui interdit de devenir maître en théologie. La condamnation est antérieure au mois de mai 1346, et c'est le 20 mai que Clément VI écrivit à l'Université de Paris la lettre citée plus haut (p. 455). Nicolas se rétracta en 1347 3).

Les condamnations de Nicolas d'Autrecourt apprennent qu'il écrivit neuf lettres contre un de ses contradicteurs, Bernard d'Arezzo, et un libelle dont on ne connaît que les premiers mots : Exigit or do exsecutionis . Parmi les propositions traduites devant la curie romaine, plusieurs montrent à l'évidence que leur présomptueux auteur visait à en imposer à l'Université de Paris. Il laissait entendre qu'il était inspiré de Dieu, et qu'il était chargé de régénérer la science 4). Les allures sophistiques de l'occamiste logicien apparaissent dans la méthode de discussion dont il use vis-à-vis de son adversaire. Lui-même en avertit dans une des cédules relatives à son procès : Quand maître Bernard et moi, dit-il, engagions une discussion, nous déterminions de commun accord un premier principe, universellement

') d'Argbntré, op. cit., I, 328. — ') Jean le Sbrvitb, Élie de Coursox, Guido de Vbbli, Pierre de Montbregali, Henri l'Anglais. — ') ChartuL, II, 505. — 4) Ibid., pp. 580 et 581.

NICOLAS D AUTRECOURT. 477

accepté, et qui devait servir de fil conducteur dans l'échange de nos arguments, à savoir le principe de contradiction énoncé par Aristote au IVe livre de la métaphysique x). Ceci posé, Nicolas mettait en avant, à l'aide de subtilités dialectiques, une foule de théories antiscolastiques. Elles sont jetées pêle-mêle dans les cédules de son procès, mais on peut reconstituer le lien logique qui enchaîne un certain nombre entre elles, grâce à une réponse faite aux deux premières lettres de N. d'Autrecourt 2). Celle-ci a pour auteur, non pas Bernard — qui ne semble pas avoir été de première force en philosophie — mais un certain maître Gilles. Puisque le principe de contradiction — ainsi raisonnait Nicolas — est le seul principe certain et évident par lui-même, il suit qu'une vérité n'est certaine que si elle est réduite à cette affirmation primordiale de l'esprit. La certitude ne comporte pas de degrés, elle existe ou elle n'existe pas 3). Or, pour qu'une vérité puisse être ramenée au principe de contradiction, il faut que l'antécédent et le conséquent, et, en dernière analyse, que le prédicat et le sujet de la proposition certaine soient identiques. Nicolas abusait de cette considération pour enfermer l'intelligence dans l'étau du subjectivisme : il lui interdisait, en effet, de passer de la connaissance d'une chose à celle d'une autre chose, sous prétexte qu'une chose, autre par hypothèse, ne pourrait être identifiée à la première et que, dès lors, le jugement qui attribuerait un prédicat à un sujet différent de ce prédicat ne serait pas réductible au principe de contradiction 4). D'où il suit

') « Quando magister Bernardus predictus et ego debuissemus disputare, concordavimus ad invicem disputando conferre de primo consensu omnium principio, posito a philosopho IIII0 Metaphisice, quod est : « Impossibile est aliquid eidem rei inesse et non inesse », loquendo de gradu evidentie qui est in lumine naturali strictissimus. Istis suppositis dixi in prcdictis epistolis, eo (sic) quod taies conclusiones nec explicite continebant contradictionem nec explicite. » Plus loin, il ramène ce premier principe au principe d'identité : « Item, quod hoc est primum principium et non aliud : si aliquid est, aliquid est.» p. 583 (53).

— ') Publiée par Hauréau (o/>. cit., n° 407) p. 332. — 3) Chartul., II, p. 576 (9).

— *) « Ex his infertis talem conclusionem : quod ex eo quod una res est cognita non potest evidenter, evidentia reductibili in certitudinem primi principii, inferri quod aiia res sit. » Hauréau, op. cit., 333. Cf. Chartul., II, p. 576 (5,6, 7).

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que le principe de causalité n'a pas de valeur *), et que l'observation de nos actes psychiques ne permet pas d'affirmer l'existence de facultés a). L'existence d'un monde extérieur est indémontrable 3) ; conclure de la présence de phénomènes à celle d'un fonds permanent qui les soutient, serait inférer d'une chose à l'autre : procédé condamné par la logique 4). Alors Nicolas raille Aristote, en disant qu'il y a à peine une ou deux certitudes dans sa philosophie 5). Le savoir humain, pour lui, se réduit à un faisceau de connaissances intuitives, sensibles et intellectuelles, sans ordre et sans lien de dépendance. Il faut faire table rase des abstractions d'Aristote et d'Averroès, et s'en tenir au contact direct avec les phénomènes singuliers 6).

Ce phénoménisme spécifique, avec des réminiscences occamistes, constitue ce qu'il y a de plus clair dans l'échafaudage sophistique de N. d'Autrecourt. A d'autres endroits il montre,

') ChartuL, p. 576 (5) ; 577. « Hec consequentia : a est et prius non fuit, igitur alia rcs ab a est, non est evidens evidentia deducta ex primo principio. » Cf. pp. 578 (29) et 580(2). L'argument est bien développé par maître Gilles, p. 334. — ')«Isteconsequentie non sunt évidentes: actusintelligendi est; ergo intellect us est. Actus volendi est : igitur voluntas est.» p. 578 (30). — *) «Quod in lumine naturali intellectus viatoris non potest habere notitiam evidentie deexistentia rerum evidentia reducta seu reductibili ad evidentiam seu certitudinem primi principii.» p. 583. — *) « Ex his conamini probare quod Aristotelcs non habuit evidentera notitiam de aliqua substantia, et cet., quia de tali vel habuisset notitiam ante omnem discursum, quod non potest esse, quia non apparent intuitive et etiam rustici scirent taies substantias esse, nec per discursum, inferendo ex perceptis esse ante omnem discursum, nam probatum est quod ex una re non potest evidenter inferri alia. Item, demonstrato ligno vel lapide, arguitur sic : cum omnibus apparentibus ante omnem discursum, potest esse per aliquam potentiam, puta divinam, quod substantia non sit ibi, igitur in lumine naturali non infertur evidenter quod substantia sit ibi. » (p. 333). Cependant Nicolas admet l'existence de l'âme : « Item dixi epistola secunda ad Bernardum quod de substantia materiali alia ab anima nostra non habemus certitudinem evidentie. » Vhartul., p. 577 (10). Cette proposition peu claire est expliquée par maître Gilles, qui résume cette seconde lettre avant de la réfuter : « Aristoteles nunquam habuit notitiam evidentiae de aliqua substantia alia ab anima sua, intelligendo per substantiam quamdam rem aliam ab objectis quinque sensu uni exteriorum, et a formai ibus experientiis nostris.» (p. 333). — *) Ibid., p. 334. — *) «Quod de rébus perapparentia naturalia nulla certitudo potest haberi ; illa tamen modica potest in brevi haberi tempore, si homines convenant inteliectum suum ad res et non ad inteliectum Aristotelis et commentatoris. » p. 580 (1).

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