Les déviations de la Scolastique. — On peut
ramener à quatre formes, les systèmes qui, tout en prétendant
') ChartuL, II, p. 612, n° 35. «Quod voluntas creata qualitercunque causât aliquid seu aliqualiter agit, illud agit seu taliteragit virtute prime cause moventis et sic causantis. » N° 9 : « Quod qualitercunque sit, Deus vult efficaciter sic esse, et quod voluntas divina cujuslibet rei ad extra, qualitercunque ipsa sit vel fiât ab aliquo, est efficiens prima causa ». — ') V. n08 9-18, 27-34, etc. — ') « Dixi quod bonum meritum est a Deo, ita quod niehil est a voluntatc ». ChartuL, III, p. 22, n° 5. Cfr. n° 6. — 4) « Dixi et scripsi quod nulla creatura rationalis specialiter est in se,nisi quia Deus est sibi inesse. Ex hoc intuli in eodem scripto, quod in omni eo quod non est Deus, essentialius est non-esse, quam ipsum esse ». Ibid., n° 8.
l'infiltration de l'averroïsme. 481
rester fidèles à la scolastique, se sont écartés de ses principes fondamentaux : certaines philosophies qui ont subi l'influence de l'averroïsme, — la mystique allemande de maître Eckehart et de son école, — la théosophie de Raymond de Sabunde, — la mystique théosophique de Nicolas de Cuse.
§ 1. — L'infiltration de Caverroisme.
409. J. de Baconthorp. — A côté des averroïstes francs (chap. III, S 1), on rencontre pendant cette période, comme au xii^s. (358,359), certains scolastiques qui, à divers degrés, subissent l'influence de l'averroïsme. La dose de cette infiltration averroïste est variable et difficile à préciser. C'est ainsi qu'un des docteurs les plus considérés des Carmes, provincial de son ordre, Jean de Baconthorp (Johannes Baco, mort 1346), auteur de Comment, sur les Sentences, et l'intime ami de Thomas Bradwardine est regardé comme suspect d'averroïsme. Tout en admettant la pluralité des formes dans l'homme, l'information du corps par l'âme intellectuelle tout entière, il croit que S. Thomas n'a pas infirmé péremptoirement la thèse averroïste de l'unité de l'intellect agent x), et il semble disposé à y souscrire. Sa philosophie n'est pas assez connue. L'influence exercée par quelques doctrines de l'averroïsme latin sur la scolastique a été trop peu étudiée jusqu'ici. Nous croyons qu'elle a été exagérée, — par Renan notamment *), qui donne le nom d'averroïsme à « la scolastique épuisée », et met sur le même pied Baconthorp, P. de Tarantaise et Gabriel Biel 3).
§ 2. — Maître Eckehart et la mystique allemande.
410. Vie et œuvres. — Le dominicain Maître Eckehart DE Hocheim, né vers 1260, étudia successivement à Cologne et à Paris, où on le rencontre en 1302 et en 131 1. Sa
') Wernkr, Der Averroismus in d. christ, peripat. Psych., etc., p. 231. — ') Et par Werner, op. cit. — ') Op. cit., p. 320.
482 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE AUX XIVe ET XVe SIÈCLES.
vie appartient à la prédication et à la mystique ; dans son couvent de Cologne il avait su grouper autour de lui un grand nombre de disciples, quand, en 1326, l'archevêque de Cologne intenta un procès contre ses doctrines. — L'année suivante, qui fut celle de sa mort, Eckehart en appela au Saint-Siège. Mais, en 1329, Jean XXII condamna 28 articles puisés dans ses écrits latins.
Eckehart a laissé un grand nombre de sermons en allemand, et un important ouvrage latin Opus tripartitum (comprenant les liber propositionum, liber quaestionum, opus expositionum).
411. Doctrines philosophiques. — Eckehart souscrit à un mysticisme équivoque qu'il est difficile d'absoudre du reproche de panthéisme. Avant d'esquisser cette mystique, fixons la métaphysique qui lui sert de base et l'enveloppe tout entière.
i° Métaphysique. Eckehart est imprégné des doctrines scolastiques, sauf dans la théorie de l'essence et de l'existence, où apparaît sur le vif l'erreur caractéristique et fondamentale de sa philosophie .
Dieu seul, acte pur, est son être. Dans la créature, au contraire, X essence ou la quiddité est distincte de X existence (288). Cependant, un lien intime attache la créature à Dieu, car Dieu est l'existence même de la créature ; celle-ci n'a d'autre être (existe?tce) que Dieu en qui elle subsiste (Esse est Deus) ; Dieu constitue donc l'actualité du monde (Deus est primus actus formalis in omni opère artis et naturae), il est à la quiddité contingente ce que l'acte est à la puissance, la forme à la matière, l'unité au nombre. Comme Y essence créée est distincte de Dieu (esse rerum extra in rerum natura)et qu'il lui correspond, comme telle, une idée propre dans l'Intelligence créatrice (omnis créatura habet esse unum in causis suis originalibus, scilicet in verbo Dei), on ne peut faire de la métaphysique d'Eckehart un panthéisme émanatif où tout se réduit à des phénomènes de la vie divine. - Cependant, l'identité d'existence qui enveloppe Dieu et la créature, et dans laquelle Eckehart voit une preuve de l'ubiquité divine et de l'éternité de la création (quod enim est inquantum hujusmodi, non fit, nec fieri potest), semble compromettre la distinction du fini et de l'infini : Eckehart côtoie le panthéisme.