MAITRE ECKEHART ET LA MYSTIQUE ALLEMANDE
Lui-même cependant ne croyait pas que sa théorie conduisît à ces graves conséquences. Cum dicitur Deum in omnibus nosse et amare solum esse et seipsum, quod est esse, hoc inquam dicentes non destruimus esse rerum, sed constituimus *). Ajoutez à cela que le Dominicain allemand bâtit sur un fonds traditionnel, qu'il emprunte à la scolastique ses idées, sa terminologie, et jusqu'aux défauts de sa méthode, — et vous verrez que Eckehart n'est pas un renégat, mais un scolastique de tendances et d'éducation, qui n'a pas su se prémunir contre de fâcheuses confusions d'idées. Ces confusions se répercutent dans sa
20 Psychologie mystique. L'âme humaine est l'être même de Dieu ; en aimant l'homme, Dieu s'aime lui-même ; il ne pourrait se passer de l'homme, pas plus que l'homme ne pourrait se passer de Dieu. Nous devons nous dépouiller de nous-mêmes, nous abîmer en Dieu, et dans cette « déification » nous trouvons le suprême bonheur.
412. Eckehart et la mystique allemande. — Eckehart n'est pas l'esprit fort et génial qu'on s'est plu à représenter. Si l'histoire accorde une si grande place à son nom, c'est qu'elle reconnaît en lui le promoteur d'une littérature nationale, et d'un mouvement mystique nouveau qu'on appelle la « mystique allemande ».
Cette mystique a des allures populaires, elle est contenue dans des sermons, et se distingue à la fois par la langue dont elle se sert et par le fonds d'idées qu'elle met en œuvre. Son grand mérite est d'avoir créé une terminologie allemande, et d'avoir traduit en langue vulgaire le glossaire scolastique. L'étude de l'Être divin dans sa majestueuse tranquillité et son impénétrable mystère, l'effusion contemplative de l'âme en Dieu, les idées divines et la Sainte Trinité, tels sont les thèmes favoris, cueillis, eux aussi, dans le répertoire scolastique, et qui reviennent sans cesse sous la plume des mystiques allemands.
') Denifle, op. cit. (n° 420), pp. 494 et suiv. Pour établir sa « scolasticité », Eckehart soumet le mot esse à une foule de distinctions, qui ressemblent parfois à de vrais jeux de mots.
484 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE AUX XIVe ET XVe SIÈCLES.
Eckehart n'est pas le fondateur de cette école mystique, mais il en est le premier grand représentant '). Si ses œuvres latines sont tombées dans l'oubli, même chez ses contemporains, ses sermons allemands ont franchi l'enceinte des cloîtres où ils furent rédigés.