La mystique allemande après Eckehart
Eckehart en effet fit école, en ce sens que ses successeurs ont vivement ressenti l'influence de sa mystique. Cette influence se fait jour notamment chez le bienheureux Henri Seuse ou Suso (vers 1300-1366), chez Tauler (1290-1361) et chez l'auteur de la Théologie allemande. Eckehart est plus brillant que la plupart de ses successeurs, mais plus d'un a mieux défini les rapports de Dieu et de la créature a).
D'autre part, les idées mystiques d'Eckehart furent exploitées et exagérées par des sectes populaires où l'on mettait en pratique les préceptes de la morale panthéiste. Il contribua ainsi, indirectement, à préparer les esprits à l'avènement de la Réforme.
§ 3. — Raymond de Sabunde et la Théosophie.
414. Vie et Œuvres. — Nous connaissons la théosophie, ce rationalisme spécifique propre au moyen âge et né d'une exa-
* gération de la foi chrétienne (p. 184). Elle eut un représentant de marque au commencement du xve s., dans Raymond de Sabunde (f 1432), médecin espagnol, à la fois philosophe et théologien. Professeur à l'Université de Toulouse, Raymond est l'auteur d'une Theologia naturalis s. liber creaturarum, conçue dans le plus fidèle esprit de Yars magna de Lullus 3).
415. Doctrines philosophiques. — L'homme, dit R. de Sabunde, lit la vérité dans deux livres, le livre de la nature et
') Il eut des prédécesseurs dans Mathilde de Magdebourg (f 1277), et surtout dans Thierry de Fribourg, « le premier scolastique, qui prêcha en allemand, suivant le mode de ce qu'on appelle la mystique allemande ». Deniflb, . op. cit. y p. 528. Cf. 360, n. 3. — *) Denifle, op. cit., p. 531. — ') Cf. Stocks op. cit., H*, pp. 1055 et suiv.
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le livre de l'Ecriture sainte. Leur contenu est identique, mais pour déchiffrer le premier, il faut recourir à des raisonnements ; pour posséder le second, il suffit de croire à ses affirmations et à ses préceptes. «Quamvis autem omnia quae probantur per librum creaturarum, sint scripta in libro sacrae scripturae et ibi contineantur, et etiam illa quae ibi contineantur in libro Bibliae, sint in libro creaturarum, tamen aliter et aliter » x). Certes, la lecture du livre de la nature précède celle du livre inspiré, car pour croire à la parole divine, il faut savoir que Dieu existe ; — certes, il est des vérités, comme le mystère de la Ste Trinité, que la raison humaine ne pourrait découvrir dans l'étude du monde, si au préalable la révélation n'avait fixé la conclusion où mèneront ses syllogismes : ces faits démontrent que l'homme reçoit ses connaissances par deux canaux distincts, qui parallèlement déversent la vérité dans l'âme. L'homme est le trait d'union entre la nature sensible et la divinité. La Theologia naturalis cherche dans cette constitution naturelle et morale de l'humanité l'explication des mystères providentiels du christianisme.
Nous pouvons négliger de suivre en détail la doctrine de R. de Sabunde : le principe seul importe dans la méthode théosophique. La philosophie de R. de Sabunde est une forme maladive de la scolastique. Renouvelée d'une conception du XIIIe s. (355), elle apparaît, à l'époque critique qui l'a vue naître, comme un suprême mais inutile effort du génie catholique contre les invasions de pensées nouvelles.
§ 4. — Nicolas de Cuse.
416. Signification philosophique. — Dans quel parti faut-il ranger Nicolas de Cuse, dont la philosophie bizarre se meut dans les directions les plus diverses ? Nous y entendons les premiers échos du cri de guerre de la Renaissance : « A bas la secte aristotélicienne ! » Mais les colères de N. de Cuse sont dirigées surtout contre les dialecticiens qui en veulent à sa théorie
') Théo/, natur. (éd. 1852), Tit. 212, p. 314.
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mystique de la coincidentia oppositorum l). Bien que les idées de N. de Cuse soient symptomatiques des bouleversements qui se préparent, elles constituent avant tout un syncrétisme du passé, et forment un alliage de mysticisme, de théosophie et de quasipanthéisme. N. de Cuse est un scolastique dissident, mais il est imbu de l'esprit de l'école : nous le rangeons dans la troisième période de l'histoire de la philosophie médiévale, au seuil même de la Renaissance.
417. Vie et Œuvres. — Nicolas Chrypffs, né à Cuse (de là le nom de Cus anus) en 1 40 1 , reçut sa première initiation à la mystique de la bouche de Gérard Groot à Deventer, étudia le droit à Padoue (1424), et s'adonna avec prédilection aux mathématiques. Entré dans les ordres, il prit position dans la controverse sur les droits du pape vis-à-vis du concile. Plus tard, le pape Eugène IV le chargea de missions importantes, et Nicolas V le créa cardinal (1448). Évêque de Brixen en 1450, il eut des démêlés avec l'archiduc Sigismond d'Autriche, et mourut à Todi en 1464.
Les absorbantes fonctions que revêtit N. de Cuse, ne l'empêchèrent pas de se vouer aux sciences et à la philosophie. Il a laissé de remarquables travaux sur les mathématiques et l'astronomie. Ses principaux ouvrages philosophiques sont : de docta ignorantia, apologia doctae ignorantiae, de conjecturis.
418. Doctrines philosophiques. — Les trois livres de l'ouvrage capital, de docta ignorantia, étudient respectivement Dieu ou l'Infini, l'univers et l'homme ou le fini, le Dieu rédempteur ou l'union du fini et de l'Infini. Avant d'aborder les deux premières parties, esquissons les rapports de la raison et de la foi, tels que les conçoit le cardinal philosophe.
i° Rapports de la philosophie et de la théologie. La doctrine de N. de Cuse en cette matière est empruntée de la théosophie
') « Unde, cum nunc Aristotelica secta praevaleat, quae heresim putat esse oppositorum coincidentiam, in cujus admissione est initium ascensus in mysticam Theologiam... » Apologia doctae ignorantia* , p. 64 des Opéra omnia, édit. Bâle, 1565.
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de Lullus (355, i°). "D'une part, la lumière de la foi est indispensable à la connaissance de la vérité (spiritus veritatis et virtus illuminativa caeci nati qui per fidem visum acquirit), elle devient un naturae debitum, sans elle l'esprit humain ressemble à un aveugle-né. D'autre part, l'intelligence n'est que l'épanouissement de la foi, et peut arriver à la connaissance démonstrative des mystères.
Pour posséder la pensée intégrale de N. de Cuse, il faut mettre en regard de cette théorie théosophique, la théorie mystique de la doc ta ignorantia.
20 Dieu. On ne peut appeler vérité, ni la connaissance sensible (se?tsus), ni la connaissance rationnelle (ratio) et abstraite qui repose sur elle, car l'une et l'autre sont mobiles et fragmentaires. Seul Vintellectus, soutenu par le secours surnaturel de la grâce, peut nous élever à la Vérité une et immuable qui est Dieu. Or, nous comprenons alors que l'Infini est impénétrable et inconnaissable pour nous. Cette conscience de notre ignorance constitue la vraie sagesse, la docta ignorantia ; elle doit servir de base à une théologie nouvelle, la théologie négative, appelée à remplacer les fausses spéculations de la théologie positive (Cf. le pseudo-Denys, 105).
Tandis que la ratio arrive à des conclusions divergentes ou opposées, l'intellectus s'élève à l'intuition de Yunité divine. En Dieu, toutes les contradictions s'unissent et s'abordent (coincidentia oppositorum). Usant volontiers d'images empruntées aux mathématiques, Nicolas compare cette coïncidence des contradictoires à la ligne courbe qui se confond avec la ligne droite, quand on diminue la courbe à l'infini, à l'hypoténuse qui se confond avec les deux autres cotés du triangle, quand on élargit l'angle à l'infini. Dieu, dit N. de Cuse, est l'infiniment grand, et dès lors (!), comme il ne saurait être moindre qu'il est, il est à la fois l'infiniment petit. Excluant de son sein tout être opposé à lui, Dieu est le seul être, il est la complicatio omnium : en lui se réduisent à l'unité la multitude des êtres de l'univers. L'homme ne peut connaître positivement aucune essence, parce
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qu'il ne peut obtenir de Dieu, qui les contient toutes, aucune connaissance positive. Consequens est om?iem humanam veri positionem esse conjecturant.
Nous touchons du doigt la théorie capitale et l'erreur fondamentale de Nicolas de Cuse. A l'instar des mystiques allemands, qui exercent sur lui une incontestable influence, il semble faire de Dieu le fonds consubstantiel où l'univers plonge ses racines. L'univers contient explicite, ce que Dieu contient implicite, ou, pour reprendre une expression heureuse et séculaire, les choses sont des théophanies divines. Le cardinal catholique est- il donc panthéiste, comme J . Scot Eriugène dont il tient sa terminologie, ou comme David de Dinant pour qui il ne cache pas ses sympathies ? Il s'en défend vivement dans son Apologia doctae ignorantiae contre un certain Venchus, qui l'avait attaqué et taxé d'hérétique. Mais on peut dire de lui comme d'Eckehart: il fait fléchir la logique au profit de son orthodoxie, et retient de force les conséquences de ses prémisses.
3° L'univers créé. Dieu crée la matière, ou l'être en puissance, mais la matière ne petit exister comme telle, elle exige une information substantielle (286, 20). Et après que N. de Cuse a appelé Dieu la forme de tout, actus omnium f il affirme, pour éviter le panthéisme, que Dieu n'est dans la créature que le prototype de sa réalité, sans se confondre avec elle.
L'homme est le centre de la création, et l'image la plus parfaite de Dieu, car il résume en lui l'univers par la représentation qu'il s'en forme, comme Dieu résume en lui la réalité des autres êtres. Sur les grandes théories de la psychologie, Nicolas parle en vrai scolastique : l'âme, forme substantielle du corps, est spirituelle et immortelle (303). Nos connaissances abstraites ont une origine sensible, mais au-dessus de la ratio, l'intellectus nous met en contact avec la Vérité suprême. Dans cette vision suréminente où toutes les contradictions de la science humaine sont résolues, l'âme est rivée si étroitement à Dieu, que cette union ressemble à une déification.