CHAPITRE PREMIER
421. Coup d'oeil général sur cette période. — On s'accorde généralement à considérer la prise de Constantinople par les Turcs, en 1453, comme la fin du moyen âge, au sens étroit du mot. En réalité, l'effondrement de l'empire Byzantin n'est qu'un épisode de l'ère des bouleversements profonds qui déterminent la ruine de la civilisation médiévale et l'avènement des sociétés modernes. La seconde moitié du XVe s. et le XVIe s. sont témoins d'une révolution universelle : non seulement en philosophie, mais dans les arts et les sciences en général ; non seulement dans la culture intellectuelle, mais en politique, en religion, et dans les conditions mêmes de la vie économique et sociale.
I. Le fait dominant en politique est la constitution des nationalités. A l'unité de l'empire chrétien se substituent une multiplicité d'États, poursuivant des politiques diverses. L'intérêt national attise la lutte des rois contre les papes, et met obstacle à une coalition européenne contre les envahissements des Turcs.
En même temps que s'affirment les libertés politiques et individuelles, la féodalité s'effrite et tombe, et les grandes découvertes maritimes déplacent l'axe de l'économie mondiale.
II. Dans l'ordre intellectuel ', un souffle de renouveau se répand
sur toute l'Europe. C'est la Renaissance, ou le retour vers l'antiquité.
i° L'Italie est son berceau ; les papes et les princes se font ses protecteurs. Décentralisée en une foule de petites républiques, l'Italie semblait préparée tout exprès pour favoriser la rapide expansion des idées nouvelles et leur étonnante diversité. Mais de l'Italie le mouvement novateur se propage comme une traînée de poudre en France, en Angleterre, en Allemagne, dans les Pays-Bas.
2° Parmi les causes de la Renaissance, figurent au premier rang l'invention de l'imprimerie, qui jeta à profusion sur l'Europe les œuvres nouvelles, et l'exode de savants grecs en Italie, où les attirait une hospitalité princière '). Quand ces émigrés de la science s'en vinrent dans les cités italiennes chanter la grandeur de la civilisation antique, ils trouvèrent un milieu propice. Car les relations scientifiques entre Byzance et l'Italie, dont on peut placer le point de départ au xme s., s'étaient multipliées au XIVe s., à la faveur d'un commerce devenu intense et des tentatives de rapprochement entre l'Eglise latine et l'Eglise grecque (concile de Ferrare, 1438). Un moine latin de la Calabre, Barla am, apprit le grec à Pétrarque (1 304-1 374) et lui communiqua son enthousiasme pour l'antiquité classique. Leontius Pilatus, disciple de Barlaam (f 1348) devint le maître de Boccace (vers 1360), traduisit Homère, et occupa à Florence la première chaire de littérature grecque. Un élève de Pétrarque, Jean Malpighi, enseigna le latin à Padoue et Florence ; le byzantin Manuel Chrysoloras (t 141 5) ouvrit des cours de langue et littérature grecques et fut le maître du célèbre humaniste Leonardus Aretinus (L. Bruni, f 1444), etc. Au XVe s., l'engoûment pour la littérature classique est universel.
30 La Renaissance revêt des formes multiples. Sa première
') La plupart des humanistes byzantins se rencontrent en Italie avant 1453, c'est-à-dire avant la prise de Constantinople. Ce n'est donc pas la chute de leur empire, qui a déterminé la première émigration des savants grecs.
492 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE DU XVe AU XVIIe SIÈCLE.
manifestation se traduit par un retour vers Y art et la littérature de l'antiquité latine et grecque.
Puis, imitant le style des auteurs anciens, on se pénètre de leurs idées. Le paganisme s'infiltre dans l'éducation et dans les mœurs, et la philosophie remet en honneur les systèmes anciens dans leur pureté archaïque. A côté de la renaissance artistique, apparaît une renaissance philosophique.
On peut dire aussi qu'il y eut une renaissance scientifique. La découverte de l'Amérique élargit l'horizon du monde géographique, comme plus tard la découverte du télescope devait reculer à l'infini les limites de l'univers créé. On s'habitua à voir large et grand, et on puisa dans l'amour de la nature une passion féconde pour les sciences d'observation.
III. Presque contemporaine de la grande révolution intellectuelle de la Renaissance, apparaît la grande révolution religieuse qu'on a appelée la Réforme. A l'organisation ecclésiastique de l'Eglise universelle, le protestantisme n'oppose pas seulement une hiérarchie nouvelle, propre à chaque église nationale, mais il modifie le dogme catholique dans plusieurs de ses thèses essentielles. Les échos de la dogmatique protestante jvont se répercuter par ce moyen dans le domaine de philosophie.
422. Division. — Les faits nouveaux qu'on vient de relever dans les divers départements de l'activité humaine sont gros de l'avenir ; mais à un autre point de vue ils sont la continuation du passé. Cette observation se vérifie surtout pour la philosophie. Les idées philosophiques ne disparaissent pas brusquement, quand de nouvelles systématisations se lèvent ; mais la période finissante compénètre parfois, sur un long temps, la période commençante. Ainsi en est-il des systèmes transitionnels de la seconde moitié du XVe s. et du XVIe s. : mis en rapport avec ce qui suit, ils préparent la philosophie moderne ; mis en rapport avec ce qui précède, ils prolongent la philosophie médiévale.
Le second point de vue inspirera l'étude qui suivra des philosophies de la Renaissance : On verra d'une part que toutes les philosophies nouvelles déclarent à la scolastique une guerre
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implacable, bien que d'autre part elles lui empruntent plus d'une doctrine x).
La coalition des forces antiscolastiques finira par l'emporter : eu égard à ce résultat final, on commencera l'étude de cette période par l'examen des systèmes antiscolastiques (Chap. II). Il n'y aura pas lieu, comme aux périodes précédentes, de distinguer des déviations de la scolastiqùe (Chap. III) : la routine, l'épuisement, la perte de l'esprit d'initiative et aussi la nécessité de consacrer tout ce qui leur restait d'énergie à la lutte pour l'existence, font obstacle, dans les divers groupes scolastiques, à ces écarts parfois dangereux, toujours intéressants, et indices non équivoques d'une grande vitalité.