LE STOÏCISME ET L'ATOMISME
L'attitude énergique de Pomponatius en fit un chef d'école. Simon Porta de Naples (t 1555), l'espagnol Sepulveda (t 1572) et Julius CiESAR Skaliger (1484-1558) brillent au premier rang des alexandristes ').
433. Conclusion. — Les aristotéliciens de la Renaissance qui ont voulu reconstituer l'aristotélisme d'après Aristote même, ont piteusement échoué dans leurs tentatives ; d'autre part, alexandristes et averroïstes altèrent au besoin les pensées d'Alexandre d'Aphrodisias et d'Averroès — eux-mêmes interprètes infidèles du Stagirite. — D'où l'on peut dire que tout l'aristotélisme antiscolastique de la Renaissance, en tant qu'il a prétendu restaurer le vrai péripatétisme, est un contresens historique.
§ 5. — Le Stoïcisme et rAtomisme.
434. Le Stoïcisme. — Puisque le vent soufflait à la renaissance des philosophies antiques, il ne faut pas s'étonner de voir certains humanistes prendre pour guides des astres secondaires dans le ciel de la philosophie grecque.
Tel Juste Lipse (1547-1606), érudit plutôt que philosophe, professeur à l'Université de Louvain où il défendit l'antique stoicistne (Manu duc tio ad stoïcam philosophiam) . Malgré sa réputation universelle, Juste Lipse ne parvint pas à faire école. Mais les doctrines du portique compénètrent une foule de systèmes de la Renaissance. On les retrouve chez Érasme, Zwixgli, Leonardi Bruni, Mélanchton, et divers représentants du théisme.
435. L'Atomisme. — Une place non moins importante est occupée par l'atomisme, qui reparut tel que l'avaient enseigné Démocrite et Epicure. Ainsi on le trouve chez Daniel Sennert (1572-1637), chez Ervcius Puteanus (1574-
') Quant à Jacob Zabarella (1532-1589), FrancescoPiccolomini ( 1520-1604) et César Cremonini ( 1552-163 1), trois autres admirateurs d'Aristote, ils sont rangés tantôt parmi les alexandristes, tantôt parmi les averroïstes, et empruntent des théories aux uns et aux autres. Cremonini, à qui son culte pour Aristote fît donner le surnom de Aristoteles redivivus, fut le familier de Galilée, et Ton rapporte qu'il n'osa point se servir du télescope, craignant de trouver en défaut la physique d'Aristote (Chap. III, § 7). Entre les alexandristes et les averroïstes se place la figure du naturaliste Andréas Caesalpinus ( 15 19-1603), qui prit à tâche d'étudier Aristote, non dans l'œuvre de ses commentateurs, mais dans le texte original. Toutefois, quand on songe que ses Quaestiones Aristotelicat et sa Demonum investigatio développent une cosmologie voisine du panthéisme, on voit que ce soi-disant puritain non plus n'a pas saisi l'Aristote véritable.
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1646), le successeur de Juste Lipse à Louvain, et d'autres. Le plus célèbre atomiste de ce temps est Pierre Gassend ou Gassendi (1592-1655 ; exerâtatùmes
paradoxiccu adversus Aristotelicos ; de vita et moribus Epicurei).
Tous ces philosophes, principalement ce dernier, font à l'aristotélisme une guerre impitoyable ; ils tendent la main aux hommes de science pour jeter le discrédit sur la physique vieillie du Stagirite, et, par contre-coup, sur l'ensemble de sa philosophie (Chap. III, § 7).
§ 6. - Le Naturalisme.
436. Diverses formes du naturalisme. — En même temps que ressuscitaient les principales doctrines de la philosophie grecque, une étude fervente de la nature fit naître des systèmes plus originaux.
On peut les désigner sous le nom général de naturalisme. La Renaissance s'éprend des beautés du monde créé ; elle subit l'attrait de ses mystères, et professe pour la nature un culte qui rappelle l'enthousiasme des alexandrins. C'est là qu'il faut chercher le point de départ des observations et des recherches qui conduiront le XVIIe s. aux plus belles découvertes de la physique et de l'astronomie.
Et comme des expériences élémentaires et insuffisantes ne pouvaient assouvir l'immense besoin de pénétrer tous les arcanes de la nature, on fait appel à des forces cachées, on interroge la cabale, la magie, l'astrologie. Les médecins surtout se complaisent dans les arts secrets, et introduisent dans le domaine philosophique leurs recherches sur la pierre philosophale de la santé.
Ajoutons que par dessus la plupart des systèmes naturalistes de ce temps, plane une conception panthéiste. Pour exalter la nature, on la déifie ; si le monde est une révélation vivante de Dieu, quoi d'étonnant dans sa beauté merveilleuse ?
L'observation, la culture des sciences occultes, la tendance vers le panthéisme ; voilà les trois traits principaux qu'on retrouve, à des degrés divers, chez les naturalistes de la Renaissance. — Nous les divisons en trois groupes, suivant que prédomine chez
LE NATURALISME. TELESIUS. 505
*eux un de ces trois caractères : i° le naturalisme empirique; 20 le naturalisme étayé sur les sciences secrètes ; 30 le naturalisme panthéiste.
437. Le naturalisme empirique. Telesius. — Telesius et Campanella — deux Italiens — sont les représentants principaux du naturalisme empirique.
Bernardinus Telesius (15 08- 15 88), fondateur du naturalisme de la Renaissance, se voua tout entier à l'étude des sciences naturelles et compte parmi les plus acerbes détracteurs de la physique des aristotéliciens. Il fonda à Naples une Academia Telesiana, pour le développement des sciences naturelles. Son traité capital, de natura rerum juxta propria principia, est l'œuvre d'un physicien païf, mais logique, cherchant à expliquer la nature par le jeu d'un nombre restreint de forces physiques.
Dans la masse inerte et passive de la matière, Dieu a créé deux principes actifs, le chaud et le froid, l'un principe de mouvement, l'autre doué d'une absolue immobilité. Ces deux forces, incorporelles, exclusives l'une de l'autre, se partagent le quantum de la matière. De là une grande division du monde créé en un foyer de chaleur, le ciel, et un centre de froid, la terre. Chaque principe, étant doué d'une tendance à se conserver, possède par là même la faculté de sentir l'action destructive de son opposé. C'est le renversement de la théorie aristotélicienne des quatre éléments (295, 20) ; c'est aussi l'érection en fait cosmique du phénomène de la sensation. Les êtres particuliers naissent du contact de la chaleur céleste qui vient rayonner sur la surface glacée de la terre. Une même loi régit la genèse des minéraux et la formation des vivants.
Sur ces bases physiques, Telesius construit un vitalisme nouveau dont il est intéressant de connaître les grandes lignes. Le principe de la vie* animale est un spiritus, un peu de chaleur, circulant dans le corps et présidant à toutes les fonctions organiques : cette théorie des esprits animaux, réédition de l'ancienne doctrine du nys-Jua. deviendra le point de départ de la physiologie de Bacon et de Descartes. Le spiritus n'est pas, comme
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chez les scolastiques, une émanation du principe informant (p. 362, n.), il remplace la forme substantielle même, et Telesius dirige contre l'hylémorphisme aristotélicien de violentes critiques. La sensation et l'appétition ne sont que des modes d'action du spiritus ; les phénomènes cognitifs se réduisent à des transformations de la sensation ; les phénomènes moraux dérivent de l'instinct de la conservation. Le spiritus humain est plus affiné et plus subtil que celui de la brute, mais il n'en diffère pas par nature.
Il est vrai que Telesius corrige ce naturalisme excessif, tout comme Cardanus et Paracelsus, en admettant, en outre, dans l'homme une forma superaddita, immatérielle et immortelle, qui nous apprend à connaître Dieu (303, 2). Mais il s'en occupe accessoirement : cette théorie destinée à sauver les apparences, introduit dans la psychologie de Telesius un dualisme semblable à celui que reprochait S. Thomas aux partisans de la pluralité des formes.
438. Campanella. — La physique de Telesius est une des productions les plus originales et les plus influentes de la Renaissance. Elle est reprise par Campanella (1 568-1 639), qui la compléta par une métaphjrsique et une politique x). L'être, comme tel, comporte trois « primautés » (primalitates) qui sont son essence même (essentiatur) ; le pouvoir par lequel il peut être et agir (potentia), le savoir qui le révèle à lui-même (sapientia), l'amour qui l'incline à vouloir son bien (amor). Inversement, le non-être pur comporte X impotentia, Y insipientia, Yodium. Dieu seul est Etre pur et possède à un degré infini les primautés réelles. Toute créature, distincte de lui, est un mélange d'être et de non-être (traces de la scolastique) ; elle possède les primautés essentielles dans la mesure même ou elle a la réalité
') Parmi ses très nombreux ouvrages, réédités en 1854 par d'Ancona, citons: Prodromus philosophiae instaurandae, Realis philosophiae partes quatuor, PfUfo&* phiae rationalis partes quinque, Univer salis philosophiae seu metaphysiearumrerv* iuxta prof>ria principia partes très.