Le mysticisme protestant. BBhme. — : Le pro
') De même que Mélanchthon, Nicolas Taurellus (i 547-1606) veut construire la dogmatique protestante sur des bases philosophiques. A la philosophie d' Aristote, il veut substituer une philosophie de la raison, conforme à l'Évangile ; au luthérianisme et au calvinisme, un « christianisme intégral » qui atténue la nature et les conséquences de la chute originelle, et laisse l'homme en possession d'une faculté naturelle de connaître. Cette faculté n'est pas une tabula rasa (Aristote), mais un trésor garni des connaissances fondamentales ; elle est identique chez tous, et incapable de s'enrichir ou de s'appauvrir. Toutes les différences et les modifications de nos connaissances dérivent des obstacles plus ou moins nombreux que le corps suscite à l'activité cognitive. L'objet de cette faculté et de la philosophie dont elle est l'organe, se résume dans la connaissance de Dieu, de ses propriétés et de ses œuvres ; la théologie, au contraire, s'occupe de la volonté cachée de Dieu, telle que le Christ nous l'a révélée.
514 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE DU XVe AU XVIIe SIÈCLE.
testantisme contient en germe le mysticisme. L'interprétation directe et personnelle de la Bible, la négation de la hiérarchie ecclésiastique et céleste suppriment les intermédiaires que le catholicisme pose entre l'âme et Dieu. Chez ses principaux représentants, la mystique protestante repose sur des bases panthéistes.
L'idée panthéiste, déjà affirmée par Zwingli, domine l'anthropologie mystique de Sébastien Franck (1499-1542, Paradoxe, de arbore scientiae boni et malt) et surtout la philosophie de Jacob Bôhme. Élevé en dehors des livres et de l'humanisme, Jacob Bôhme (1 575-1 624) mena une vie simple, toute de méditations intérieures; en dehors des écrits de Paracelsus et de son école, il ne dut qu'à ses réflexions solitaires le système original dont il est l'auteur. Outre son chef-d'œuvre Aurora (1610), citons : Vierzig Fragen von der Seele, Mysterium magnum, von der GnadenwahL
L'originalité de Bôhme consiste dans son explication métaphysique de la présence simultanée du bien et du mal x). L'opposition du bien et du mal est en Dieu un fait originel et connaturel, et, dès lors, nécessaire. Un jour Bôhme, voyant un vase d'étain qui réfléchissait les rayons du soleil, se dit que sans l'étain, obscur en lui-même, on ne verrait pas la lumière solaire. Le positif serait inconnaissable sans le négatif, la lumière sans les ténèbres, le bien sans le mal. Mais la présence du bien et du mal dans l'infini introduit en son sein une tension de forces contradictoires. Elles n'y existent cependant qu'à l'état potentiel. — Qu'est-ce qui les actualise, ou, pour emprunter à Bôhme l'image du feu, dont il fait le symbole de la vie, qu'est-ce qui « embrase » le bien et le mal ? — L/âme humaine, par un acte de libre volonté. Pour comprendre cette pensée, notons que l'âme humaine n'est pas une création divine (théisme) ou un mode de la substance divine (panthéisme ordinaire) ; elle est Dieu même : l'âme humaine, unique dans tous les repré-
') Deussen, J. Bôhme, ùber sein Leben und seine Philosophie (Kiel, 1897), et BoUTROUX, ds Études d'histoire de philosophie.