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Substances célestes et corps terrestres. — Le

spectacle du ciel impose par la révolution régulière et l'apparente immutabilité des astres. Sous l'influence des croyances populaires, qui en faisaient des dieux, Aristote attribue à la substance astrale une perfection supérieure à celle de la substance terrestre. Cette distinction inspire les divers départements de sa physique spéciale : la substance céleste, — le corps sublunaire, — l'action des substances célestes sur les corps sublunaires.

1) La substance céleste. Sa perfection se traduit dans son mouvement local et dans sa constitution intime.

Le mouvement qui entraîne la substance céleste est le mouvement circulaire. Celui-ci est le plus parfait des mouvements, car le cercle n'a ni commencement, ni fin, ni milieu ; et c'est ainsi le seul mouvement qui soit éternel. La rotation circulaire est uniforme, et dès lors invariable, comme l'action du premier moteur dont elle dépend. Et tout changement substantiel supposant une certaine opposition entre son point de départ et son terme, il suit que l'être des substances célestes ne peut passer du contraire au contraire : elles sont immuables, ingènérables et incorruptibles. L'élément de nature spéciale dont elles sont for-

mées est l'éther, une matière d'ordre purement topique, tfXyjv... pivov axtol tottov xivyjtw (Metaph. VIII, 4, 1044. b), n'ayant rien de commun avec la matière des éléments terrestres.

Les astres ou étoiles fixes sont rivées à une sphère unique, et en même temps que celle-ci accomplissent leur évolution diurne autour de la terre. Par contre, pour expliquer le mouvement compliqué des planètes, il faut les rattacher à diverses sphères1). Les comètes passent pour des feux follets atmosphériques. Chaque sphère a comme moteur interne une intelligence éternelle, principe d'ordre mental qui tend vers le premier moteur. La sphère la plus parfaite est le premier ciel (Trpwro; ovpxvoç) ou la sphère unique des étoiles fixes, car elle est la plus rapprochée du premier moteur et la plus éloignée de la terre.

Les rapports de ces intelligences motrices avec l'âme du monde et avec le premier moteur sont mal définis.

2) Le corps sublunaire ou terrestre. La terre absolument lourde au centre, l'eau autour de la terre, l'air autour de l'eau et le feu, absolument léger, dans les régions élevées, sont les quatre éléments terrestres. Chacun de ces éléments a un mouvement rectiligne connaturel (de bas en haut et de haut en bas), et tend vers un lieu naturel, qui est sa forme et sa fin : devenir du feu et se mouvoir de bas en haut ; devenir de la terre et se mouvoir de haut en bas ne font qu'une et même chose 2). Opposés entre eux par leur mouvement, ensuite par leurs qualités sensibles (les couples actifs : chaud et froid, et les couples passifs : sec et humide sont disjonctivement unis suivant une quadruple conjonction), les quatre éléments expliquent grâce à leur transformation, leur combinaison et leur mélange, le devenir des êtres sublunaires.

3) L'action du ciel sur le corps terrestre. Le ciel est le foyer du mouvement terrestre et par conséquent de toutes les générations sublunaires. Celles*ci ont pour cause immédiate la chaleur, engendrée par le frottement des sphères astrales sur les

') En astronomie, Aristote suivait les théories d'Eudoxe et de Callippe. — *) Piat, op. cit., p. 10S.

couches d'air ou la partie supérieure du monde terrestre. Ce frottement change l'air en feu. L'inclinaison du soleil suivant l'écliptique explique, par son approche et son éloignement périodiques de certaines parties de la terre, l'alternance du rythme de la génération et de la dissolution des êtres.

De l'absence de vide, de l'unité du premier mouvement circulaire et de la tendance qui porte vers un même lieu toutes les parties d'un même élément, Aristote conclut à Y unité du monde; du tassement des parties de terre, au système géocentrique de l'univers ; de la sphéricité parfaite où tout s'emprisonne, à la finitude du monde. Et nous savons déjà que le monde est éternel comme le mouvement, la nature et le premier moteur.

Parmi les corps sublunaires, les organismes, l'homme surtout, occupent une place spéciale, et ceci nous amène à la psychologie.

52. Psychologie. — Aristote est le créateur de la psychologie ; car il a étudié l'homme, non pas en subordonnant cette étude à une conception générale du monde, ainsi que l'avaient fait ses prédécesseurs, mais en employant les méthodes propres de la psychologie : l'observation interne et externe, et le raisonnement. Aujourd'hui encore les observations psychologiques d' Aristote restent debout.

L'âme est l'acte premier d'un corps naturel qui a la vie en puissance, r) ^X^ >i<7TK èvreAé^eta yi Trpwry} ow/*aro; <pu<rucoû (Traité de l'âme, II, 1); elle est forme substantielle du vivant, et le corps est matière première. Puisque tout être vivant possède une âme, il y aurait lieu de distinguer une psychologie animale et végétative à côté d'une psychologie humaine; mais comme, dans la hiérarchie des êtres, les espèces supérieures contiennent les perfections des espèces inférieures, une étude complète de l'homme embrasse la vie sous toutes ses manifestations.

Une en son fond, l'âme s'épanouit en facultés diverses. Aristote ne s'est pas clairement expliqué sur la distinction qui les sépare, mais il semble qu'il les considère comme des aspects divers d'une même réalité, l'âme. La question sera mieux étudiée au moyen âge.

Signalons les problèmes relatifs aux activités et à la nature de Tâme. 53. Premier groupe de problèmes : les activités de

rame. — Tous les phénomènes vitaux sont hiérarchisés dans l'homme. Aristote les rattache tantôt à quatre, tantôt à cinq facultés, d'après les modes irréductibles de l'activité de l'âme : la nutrition, la sensation, la locomotion, l'intellection, et parfois l'appétition.

i° La nutrition, dont Aristote étudie le fonctionnement physiologique, est, au point de vue de la finalité, le phénomène primordial, puisqu'elle entretient l'existence du vivant. La nutrition est une assimilation du dissemblable au semblable ; elle a pour condition la chaleur, dont le cœur est l'organe producteur. Le nvevpa est l'air que nous respirons et qui s'échauffe au contact de la chaleur organique. A la nutrition se rattachent les fonctions de la génération.

20 La connaissance sensible. Platon l'avait négligée, et ses prédécesseurs en avaient fait une action mécanique du semblable sur le semblable. La théorie d' Aristote est neuve, géniale, conforme à d'indéniables observations.

a) Formes diverses de la connaissance sensible. Aristote distingue les cinq sens extérieurs ; le commun sens (alaBrirripioy scoivdv), organe central percevant l'acte de nos sens extérieurs, et collationnant entre elles nos sensations spéciales ; la mémoire (juu/>j|^,<wàfAvyî<Ti<;) ou l'imagination rétentive des reliquats de sensation et reproductrice des images sensibles ; et Y imagination constructive (<pavra<xta).

b) Nature de la sensation actuelle. Autour de la sensation actuelle (afo0*j<xiç) se concentrent les théories les plus importantes. Le sens est représentatif des propriétés sensibles, particulières et contingentes ; celles-ci constituent soit l'objet propre des investigations d'un sens (sensibles propres), soit un objet que ce sens a de commun avec d'autres sens (sensibles communs). L'union du connu et du connaissant est d'ordre psychique ', non physique ; le sentant et le senti ne sont qu'un en tant que sentant

f 52 INTRODUCTION HISTORIQUE. — PHILOSOPHIE GRECQUB.

et senti, car la sensation est l'acte commun de l'un et de l'autre. On comprend mieux la notion de la sensation, en tenant compte de sa genèse.

c) Genèse de la sensation. Le sens n'opère pas par lui-même, mais il a besoin d'être excité et intrinsèquement déterminé par un objet extérieur, qui deviendra le terme de la perception. Quand l'ébranlement du dehors (sensible en puissance) retentit dans la faculté passive, celle-ci passe à l'acte (sensible en acte), et cet acte immanent est la connaissance. L'image vivante, empreinte par l'objet dans le sens, devient image connue. Cette double phase de la connaissance, action de l'objet extérieur sur la faculté, réaction de celle-ci, se passe en nous, elle est d'ordre psychique.

Sur cette théorie philosophique, Aristote greffe une théorie scientifique, celle du milieu. L'objet du dehors, dit-il, n'agit pas directement sur notre organe, mais par un intermédiaire, l'air et l'eau pour la vue, l'ouïe, l'odorat et le goût, la chair pour le toucher (les sensations tactiles ne se situant pas à la surface du corps, mais avant leur siège dans le cœur). Que cette excitation directe de la faculté de connaître provienne de l'objet lui-même ou d'un intermédiaire physique, la difficulté psychologique demeure la même. Dans les deux cas, un agent matériel contribue à produire un phénomène psychique, dont la nature demeure inexpliquée. C'est le déterminant psychique, ou Y action de l'objet reçue dans la faculté, qu'on a appelé plus tard X espèce intentionnelle .

Or, les commentateurs grecs d' Aristote ont faussé sa théorie de l'espèce intentionnelle ; à la manière de Démocrite (10), et sous prétexte que cette transmission, sur tout son parcours, doit demeurer conforme à l'objet, ils ont imaginé une génération véritable de l'objet extérieur dans le milieu physique, une succession de petits êtres réduits, dont le dernier viendrait s'incorporer dans la faculté, préalablement à l'acte même de connaître. Il importe de remarquer que cette fausse interprétation, qui a joué un grand rôle dans l'histoire de la philosophie, n'a rien de commun avec la pensée véritable du Stagirite.

d) Objectivité de la sensation. Le sens ne se déterminant que sous l'influence d'un objet, il faut que cet objet existe en dehors de nous. De plus, il existe semblable aux formes de connaissance qu'il engendre dans nos facultés.

3° La connaissance intellectuelle. L'intelligence (ycvz) n'appartient pas à l'animal ; elle est l'apanage de l'homme.

a) N'attire de la pensée. Tandis que le sens ne connaît que le concret, le particulier, le contingent, l'intelligence perçoit la « quiddité » des choses sensibles, à part de ses caractères individuels et de ses limites temporelles et spatiales. Elle conçoit la réalité sous des déterminations abstraites, et dès lors universelles et immuables. La théorie de l'abstraction, clef de voûte de l'idéologie péripatéticienne, rend compte des propriétés distinctives de la pensée, en évitant les erreurs de la « dialectique » de Platon.

b) Genèse de la pensée. Il n'y a pas d'idées innées (Platon). L'entendement est une aptitude à tout savoir. Indéterminé et passif de sa nature, comme la sensibilité, il ressemble à « une tablette vierge de l'empreinte du stylet » (Traité de l'âme, III, 4, i). C'est X intellect passif . Dès que cet intellect reçoit l'action informante de la chose à intelliger, il réagit et connaît. — Mais d'où vient cette action, puisque l'intelligible abstrait n'existe pas, comme tel, dans la nature ? (43, i°). D'une double cause : de l'image sensible, préliminaire et concomitant obligé de toute pensée, et d'une faculté active qui agit en concours avec l'image sensible, — où l'intelligible est contenu « en puissance », — et la rend apte à déterminer l'entendement. A côté de Y entendement passif « lieu des formes » et « qui peut tout devenir », il y a un intellect actif « qui fait tout » (Traité de l'âme, III, 5, 1). C'est une nouvelle application de la théorie de l'acte et de la puissance. Suivant une comparaison devenue célèbre, l'intellect actif illumine l'image sensible, comme la lumière rend visibles les couleurs et « actualise le diaphane » . Nous retrouvons ici la notion d'un déterminant psychique, édifiée sur la pure notion de la puissance passive.

c) Nature du double entendement. En vertu du principe que ce qui agit est supérieur à ce qui souffre l'action (op. cit., III, 5, 2), Aristote établit entre ces deux intellects d'irréductibles différences. L'intellect actif seul est indépendant du corps, existant avant lui, persistant après lui ; il vient du dehors (Supaâev). Au contraire, l'entendement passif rattaché à la sensibilité et né avec l'organisme, disparaît avec lui. Principe « divin », l'intellect actif est impassible; il est toujours en acte, mais ne subit pas ; il n'est pas susceptible de mémoire et ne peut nous renseigner sur son état de préexistence.

La théorie des deux intellects présente beaucoup de points obscurs et est grosse de difficultés : l'intelligence passive et par conséquent la pensée est-elle matérielle ou immatérielle ; — l'intellect actif est-il unique ou est-il « partie de l'âme »; — peut-il connaître dans son isolement, ou bien, la connaissance étant une manière d'être de l'entendement passif, l'intellect agissant par nature se trouve-t-il condamné à l'inaction ? Comment expliquer son union avec l'intellect passif, et cette union se concilie-t-elle avec la personnalité et l'unité humaines ; — quels sont les rapports de l'intellect actif avec l'Acte pur? Ces questions donneront ouverture, dans le cours de cette histoire, à des commentaires opposés.

d) Objectivité de la pensée. La pensée reproduit la réalité, fidèlement, mais non adéquatement. La quiddité saisie par l'intellect dans l'image sensible est constitutive de la chose connue, mais la forme abstraite et universelle que revêt la pensée est un produit de l'entendement (43, i°).

4° \J appétition est consécutive à la connaissance et dépend d'elle ; elle est une tendance de l'être vers une chose connue, et celle-ci présente un caractère de bonté. A côté de l'appétit sensible, il y a un appétit intellectuel ou volonté (55). La liberté résulte de l'autonomie du vouloir ; elle entraîne la responsabilité.

50 La connaissance et l'appétition dirigent la locomotion ou le changement de l'être dans l'espace.

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