ÉCOLE STOÏCIENNE
64. La morale stoïcienne. — i° Vertu et bonheur. L'homme a sur les autres êtres la supériorité de connaître les lois cosmiques auxquelles il obéit fatalement. Conformer notre vie à ces lois cosmiques, régler notre conduite sur notre nature éminemment intellectuelle, et faire de la rationalité le seul mobile d'action (ôfxoloyov/xévwç ty! <piî<rei ÇvJv), tel est le principe constitutif de la moralité et de la vertu stoïciennes. Or, la subordination de nos actes à la raison réalise en même temps le bonheur, vers lequel tendent nos aspirations spontanées. Il s'ensuit que la vertu est le bien suprême et unique.
Dans sa notion positive, la vertu est une autodétermination de la volonté à agir en conformité avec nos connaissances vraies, abstraction faite de tout autre mobile de conduite. Elle a son fondement dans la science et son couronnement dans l'action. La vertu ne se confond pas avec la science (Socrate), mais elle la dépasse, car la spéculation n'a d'autre raison d'être que de servir de guide à la conduite. En même temps qu'il se replie sur lui-même, le sage professe une indifférence absolue pour tout mobile qui n'a pas sa source dans la raison. Cette quiétude apathique de l'âme, qui n'ouvre point ses portes aux troubles du monde extérieur, est l'élément négatif de la vertu stoïcienne.
De même que la vertu est le seul bien, le vice, ou le vouloir contraire à la raison, est le seul mal. Entre les deux existe une incompatibilité essentielle que le stoïcisme accentue outre mesure. Bien et mal ont une valeur absolue; ils sont ou ne sont pas, et ne comportent pas de degrés. Comme ils sont ce qu'ils sont par eux-mêmes, il suit que sous aucun rapport l'un ne peut devenir l'autre. A cette séparation rigoureuse les stoïciens rattachent une démarcation radicale entre les bons et les méchants ; le passage du mal au bien est instantané.
Toute chose qui n'est ni bien en soi, ni mal en soi n'a pas de rapport avec la morale ; elle est indifférente (à<îta<popov) à la vertu, et dès lors indigne du sage. Sans doute les austères moralistes du portique reprochaient à Aristote de faire des biens extérieurs un élément de la félicité (55), mais ils réser-
raient pour Epicure leurs plus véhémentes attaques (68). Le plaisir est, selon eux, un indifférent moral ; il peut être la conséquence, non le mobile de nos actions.
2° Vertu et devoir. La vertu est obligatoire, parce qu'elle a une signification cosmique : elle est la forme de l'activité naturelle de l'homme. Or, la soumission de l'activité des êtres aux lois cosmiques est fatale et nécessaire. L'esprit général de la morale des stoïciens les porte à amoindrir la valeur de la personnalité humaine.
3° Vertu et passions. Comme l'homme n'est pas pure intelligence, il porte en son sein, outre une tendance rationnelle, des mouvements irrationnels ou des passions (flàôyj). La passion est un emportement désordonné de la raison vers des choses irrationnelles. Elle a son point de départ dans une représentation fausse et s'achève dans un vouloir consécutif. Comme telle, elle dépend de notre volonté, et partant de notre liberté (63, 20). Toute passion est mauvaise, elle est une maladie psychique (contrairement à l'opinion d'Aristote). Le sage, maître de lui-même, résiste à ses passions, travaille à les extirper de son âme ; il devient apathique, c'est-à-dire sans passions («TraGeta) x).
La philosophie stoïcienne accuse une intime compénétration de la vie pratique et de la vie théorique. Elle fonde le triomphe de la vertu sur une connaissance approfondie de l'ordre cosmique. Aux cyniques elle emprunte ses principales théories morales, à Heraclite, plusieurs de ses théories physiques ; mais tandis que l'École cynique méprise les recherches spéculatives et que le dynamisme ionien laisse dans l'ombre la valeur morale de la vie, le stoïcisme complète l'un par l'autre, les systèmes qu'il renouvelle.
65. L'école épicurienne. — Après avoir été élevé dans la philosophie de Démocrite et de Platon, Epicure (342/41-270)
') Les plus ardents apôtres du stoïcisme ont été obligés d'atténuer, dans la pratique, l'austère intransigeance de sa morale. Après avoir défini la vertu, les stoïciens décrivent volontiers les vertus particulières, notamment la justice, l'amour du prochain et l'amitié.