CHAPITRE PREMIER
LA PHILOSOPHIE ANTÉSOCRATIQUE.
(Depuis Thaïes de Milet, au vu0 s. jusqu'à Socrale au v* s. av. J.-C.)
§ Ier. — ^Votions générales.
3. Caractères et subdivision. — Les premiers philosophes grecs se bornent à l'étude du monde extérieur, le non-moi, et négligent l'aspect psychologique des problèmes qu'ils abordent. Hept «Pude*»; est le titre que portent bon nombre de leurs ouvrages ; de là dérive le nom de physiologues que parfois on leur donne. Leur préoccupation exclusive est d'expliquer par un ou plusieurs principes simples la constitution intime et les changements de l'univers.
Avant Socrate, la philosophie n'a pas de centre unique ; d'après les pays où on la cultive, on distingue d'habitude quatre écoles, différant du reste entre elles par leurs enseignements : i° l'école ionienne, dont les premiers représentants sont originaires de Milet, et qui comprend une fraction dynamiste et une fraction mécaniste ; 20 l'école italique ou pythagoricienne ; 30 l'école d'Elée ; 40 l'école d'Abdère ou l'école atomistique.
En se pénétrant de X esprit de ces doctrines diverses, il est possible d'établir une division plus rationnelle x). Devant une philosophie qui concentre son attention sur la nature extérieure, deux questions principales se posent : l'étude des changements ou de la succession des êtres, et la détermination de ce qu'il y a de stable à travers ces changements. De ces deux problèmes c'est le second qui tenta la curiosité des débutants de la philosophie grecque (vir et VIe s.). Tous sont absorbés dans la
') Zelj.er, Die Philosophie Jcr Griechen, I, pp. 147 et suiv.
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recherche du principe intime et réel des choses, et n'étudient le changement que pour toucher du doigt l'élément fixe qu'il présuppose. Plus tard, cette double étude apparut dans un ordre inverse, et on se préoccupa avant tout de la succession phénoménale des êtres. Ce fut Heraclite (vc s.) qui changea l'orientation des études cosmologiques.
En tenant compte de cette double tendance, on peut répartir en deux groupes les écoles citées plus haut, sans briser d'ailleurs leur ordre chronologique :
Le premier groupe comprend les anciens Ioniens jusqu'à Heraclite, l'école pythagoricienne, l'école d'Elée ; le second groupe, l'école atomistique ').
§ 2. — Le premier groupe des écoles antésocratiques.
4. Anciens Ioniens. — Découvrir dans la nature un élément primordial d'où dérivent le changeant et le multiple, telle est la tentative qui résume la philosophie des premières écoles. A mesure que l'esprit poursuit son travail scrutateur, il est amené à chercher le fond des choses, d'abord dans un principe d'ordre concret, puis dans un élément mixte tenant à la fois du concret et de l'abstrait, enfin dans un élément purement abstrait.
Ces trois points de vue caractérisent respectivement les trois écoles qui composent le premier groupe des écoles antésocratiques : i° l'ancienne école ionienne; 20 l'école pythagoricienne; 30 l'école d'Élée.
L'eau pour Thalès de Milet (vers 624-548 5 av. J.-C), la matière infinie (iraioov) pour Anaximandre de Milet (vers 611-547 6), l'air pour Anaximène de Milet (vers 588-524), l'air doué d'intelligence pour Diogène d'APOLLONiE est l'élément cosmique dont la fluidité et la mobilité sont susceptibles d'expliquer le devenir de toutes choses.
') Lire Aristote, Métaphysique, I, 3-5.
5. Pythagore. — De la vie de Pythagore de Samos presque tout est légende. On ne peut déterminer avec précision ni la date de sa naissance (vers 580 570), ni celle de sa mort (fin du VIe s. ?), ni l'époque à laquelle il se transplanta en Italie (vers 540 530). Ses nombreux voyages, et notamment son séjour en Egypte, ne sont pas démontrés.
La doctrine pythagoricienne marque une transition bizarre entre l'enseignement des ioniens et celui des éléates. Elle est à la fois une explication de Y unité et de Yordre du monde. Tout se réduit à des nombres. La régularité qui se manifeste dans les mouvements harmonieux des sphères se retrouve dans les phénomènes du monde terrestre et de la vie morale, de sorte que les multiples rapports qui existent entre les êtres et leurs activités peuvent être exprimés numériquement. Mais il y a plus : le nombre n'est pas seulement principe d'ordre, mais encore principe de réalité. Le nombre est la substance même des choses ; — qu'il faille entendre le nombre dans un sens propre, ou l'identifier avec l'intuition sensible d'une forme géométriquement nombrée.
Les choses naissent du nombre. Comment ? La combinaison des unités qui composent tout nombre pouvant former des séries paires ou impaires, Pythagore tient que tout nombre est un mélange de pair et d'impair, ou de déterminé et d'indéterminé. Le conflit du pair et de l'impair explique la présence de propriétés opposées dans une même chose (p. ex. le repos et le mouvement, le droit et le gauche, le bon et le méchant, etc.). Si ces conflits ne viennent pas briser l'unité de l'être et l'harmonie du monde, c'est que le pair et l'impair sont unis par un troisième principe du nombre : Y harmonie. Chaque être est une harmonie déterminée, c'est-à-dire une mixtion fixe du pair et de l'impair. De la combinaison des nombres dérivent, suivant une détermination arbitraire, les divers éléments du monde.
Quant aux théories psychologiques et morales de Pythagore sur l'âme, la vie future, l'union de l'âme avec le corps, etc., elles appartiennent plutôt aux mystères et aux dogmes reli-
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gieux du pythagoréisme. Aristote a fort bien montré que le pythagoréisme, comme système scientifique, se résume en une cosmologie.
Pythagore fit école. Ses adeptes ne sont pas seulement des philosophes et des hommes de science, mais des moralistes et des mystiques soumis à des initiations. Inféodés à une doctrine aristocratique, les pythagoriciens, après la mort du maître, furent en butte à de violentes persécutions. En Italie leurs écoles furent dispersées ; mais leurs doctrines survécurent ailleurs, notamment à Thèbes et à Tarente, où Philolaus et Kleinias renouèrent les anciennes traditions. Au iv? siècle, le pythagoréisme disparut comme école.
Le pythagoréisme a déteint en outre sur plusieurs autres personnalités philosophiques, qui allièrent ses doctrines avec des éléments hétérogènes. Enfin, des théories isolées, comme celle du nombre, firent leur chemin à travers les siècles et parvinrent, léguées d'école à école, jusqu'aux temps modernes.
6. L'école d'Élée. — Concevez l'être abstrait, universel, doué des attributs logiques de l'unité, de l'éternité, de l'immobilité ; puis transposez l'objet de ce concept de l'ordre logique dans l'ordre ontologique, vous aurez le système cosmologique de l'école d'Elée. — Cependant, si tout se réduit à l'être un, immobile, éternel, comment expliquer les phénomènes multiples, changeants, éphémères de la nature? Ces phénomènes, répondent les éléates, n'existent pas; ce sont des illusions des sens; or il ne faut se rapporter qu'aux enseignements de la raison.
Cette conception catégorique n'apparaît qu'avec Parménide (né vers 544 540). Son prédécesseur Xénophane (vers 576 2 — 480) s'était borné à établir Y unité de l'être, qu'il identifiait avec Dieu, mais il ne niait pas la coexistence d'un fonds substantiel unique et d'une multitude de choses éphémères . En formulant cette négation, Parménide donna à la théorie éléatique une orientation caractéristique. Tout est, rien ne devient ni ne cesse d'être. L'être n'a ni passé, ni devenir, car le passé et le devenir sont du non-être, et le non-être est inconciliable
avec l'être. Tout est plein; le vide n'existe pas, car il introduirait une division dans l'être. L'être est indivisible, car une chose ne peut être séparée d'elle-même ; immobile, car l'être est toujours égal à lui-même.
ZENON d'Elée, le disciple préféré de Parménide, est le polémiste de l'école. Il défend la théorie, en montrant les contradictions de ceux qui s'abandonnent au témoignage du sens vulgaire. Ses arguments contre la pluralité et surtout contre la possibilité du mouvement sont restés célèbres.
Après Mélissus, l'école éléatique s'éteint, mais l'influence de ses idées se retrouve chez Empédocle, les atomistes, les sophistes, et même chez Platon et Aristote.
§ 3. — Le deuxième groupe des êcolts antêsocratiqucs.