L'école chrétienne d'Alexandrie. — Fondée par
PantèNE (t 200), l'école chrétienne d'Alexandrie fut illustrée par deux grands hommes, Clément d' Alexandrie (t avant 216) et Origène (185-254). On possède de Clément d'Alexandrie un ouvrage tripartite, comprenant le Aoyo; 7rpoTpe7rrixdç Trpoç "EXXrçvaç, le IIat(îaya>yo;, et les 2rpwpiarefç. — Dans son principal ouvrage IIspl àp^wv, Origène entreprend le premier exposé systématique du dogme. Entre tous les Pères alexandrins, il subit le plus vivement l'empire de son milieu : de la philosophie gréco-judaïque d'abord, notamment de Philon à qui il emprunte sa théorie de l'interprétation allégorique de la Bible, — de la philosophie de Platon, d'Aristote et des stoïciens, par l'entremise du néo-platonisme, — des systèmes gnostiques même. On a pu dire d'Origène qu'il était chrétien dans son commerce social, grec dans ses conceptions du monde et de Dieu. Dans ses réfutations du gnosticisme il s'est abandonné à plusieurs théories que plus tard ses successeurs désavouèrent.
Les doctrines de théodicée, d'anthropologie et de morale forment la part la plus remarquable de la philosophie de Clément et d'Origène :
i° La transcendance divine est énergiquement affirmée à rencontre des monistes. D'autre part Dieu n'est pas relégué dans un lointain inaccessible, et il n'est pas l'être indéterminé que font de lui Philon et les gnostiques. Dieu est accessible à l'intelligence humaine, qui le reconnaît dans ses créatures.
20 La théorie de la création, que déjà les prédécesseurs de Clément et d'Origène interprètent dans un sens biblique, est éloquemment défendue. Ainsi prennent fin les hésitations de la philosophie grecque, impuissante à expliquer les rapports de
applications aux dogmes catholiques ne soient pas les mêmes que dans le gnosticisme.
LA PHILOSOPHIE PATRISTIQUE DU IVe AU VIIe SIÈCLE. 97
Dieu et du monde. Platon et Aristote souscrivent au dualisme de Dieu et de la matière, sans justifier l'origine et l'indépendance de celle-ci ; les stoïciens et les néo-platoniciens enseignent l'effusion fatale de la substance ou de l'activité divine dans le fini. Mais le panthéisme moniste n'explique pas pourquoi Dieu se répand dans le contingent, tandis que l'individualisme dualiste se heurte à une arbitraire juxtaposition de la matière et de Dieu. La doctrine de la création, ou de la production du monde ex nihilo, par un acte de la volonté libre du Tout-Puissant, est une solution philosophique plus parfaite ; elle maintient avec Aristote la distinction substantielle de l'acte pur et de l'acte mélangé de potentialité, avec Plotin la dépendance primordiale du monde vis-à-vis de Dieu. La théorie créatianiste sera reprise par toute l'époque patristique et médiévale.
30 Uâme est spirituelle et d'une nature supérieure à celle du corps (contre Epicure), bien que certains textes d'Origène semblent contredire à cette thèse ; l'existence de la liberté morale est opposée au déterminisme gnostique ; un ordre moral naturel sert de règle à nos actions *).
§ 3. — La philosophie patristique depuis le iv° jusqu'au vil0 s.
97. La patristique au IVe et au Ve s. — L'édit de Milan (313), dû à la protection de Constantin le Grand, avait donné à
') Des écrivains de langue latine de cette période, le plus célèbre est Tertullien de Carthage (169-220). Ses ouvrages (principalement de idololatria, apologeticus, de anima, libri duo ad nationes, et plusieurs traités sur le gnosticisme), écrits dans une langue vigoureuse et hardie, contiennent des diatribes acerbes contre le gnosticisme, contre les productions artistiques et scientifiques de la société romaine, voire même contre toute science rationnelle. On connaît cette dure parole qu'on place dans sa bouche : credo quia absurdum. Prise au sens absolu, elle dénature la base philosophique de l'acte de foi. Toutes les doctrines de Tertullien ne sont pas à l'abri de la critique. Il souscrit au traducianisme de l'âme humaine et croit y retrouver une certaine nature corporelle. Après Tertullien, mais moins importants que lui, viennent Cyprien de Carthage (vers 200-258), Commodien, Arnobe, qui écrivit dans les premières années du ive s. (adversus gentes) et Lactance (vers 260-340, Institutiones divina).
l'Eglise catholique droit de cité dans l'empire ; le concile de Nicée (325) avait fixé ses dogmes capitaux. Elle put désormais tenir des assises solennelles pour promulguer renseignement de ses docteurs. Les écoles d'Antioche, d'Alexandrie et de Cappadoce sont, en Orient, les foyers principaux de l'étude théologique ; les luttes doctrinales absorbent le meilleur effort des hommes de ce temps ; d'après leur objet principal, nous distinguons les controverses trinitaristes, christologiques, anthropologiques.
Les controverses trinitaristes furent soulevées par l'arianisme. Athanase, évêque d'Alexandrie (f 373), puis Grégoire de Nysse (331-394), son frère Basile le Grand (f 379) et Grégoire de Nazianze — les « trois lumières de Cappadoce » — furent les adversaires les plus redoutables de l'arianisme.
En Occident, l'arianisme fut combattu par Hilaire de Poitiers (f 366) et S. Ambroise (vers 340-397). Les ouvrages de S. Ambroise sont marqués au coin du caractère pratique de leur auteur ; chez le célèbre évêque de Milan, l'homme de science est au service de l'homme d'action. Entre tous les écrits des Pères, Y Hexaemeron de saint Ambroise est un de ceux que le moyen âge étudiera le plus volontiers ; le de officiis ministrorum, où il corrige dans un sens chrétien le de officiis de Cicéron, lui valut une réputation d'écrivain moraliste.
Les controverses christologiques apparaissent avec NESTORIUS (428) et le Nestorianisme, que combattit Cyrille d'Alexandrie (f 444) ; les controverses anthropologiques avec le pélagianisme, qui trouva en la personne de S. Augustin un adversaire de génie.
98. Saint Augustin. Sa vie et ses œuvres. — S. Augustin n'est pas seulement un des plus célèbres Pères de l'Église ; il est aussi le plus grand philosophe de la période patristique.
Né en 354 à Thagaste, d'une mère chrétienne, Monique, qui contribua puissamment à sa formation morale, S. Augustin quitta bientôt l'enseignement de la rhétorique qu'il avait pratiqué en diverses villes de l'Asie Mineure et de l'Italie, pour s'adonner aux études théologiques. Après avoir adhéré au manichéisme, nourrissant aussi des sympathies pour le scepticisme de la nouvelle
Académie, il fut converti au catholicisme par S. Ambroise de Milan qui le baptisa en 387. Nous le retrouvons plus tard à Hippone (395) dont il illustra le siège épiscopal ; jusqu'à sa mort en 430, S. Augustin se consacra à la propagation du catholicisme, et à la réfutation des hérésies contemporaines, du pélagianisme notamment, et du manichéisme dont il avait autrefois suivi les erreurs.
Principales œuvres au point de vue philosophique : 1) Confessionum libri XIII, autobiographie (vers 400) où il relate l'histoire de sa formation intellectuelle et morale jusqu'à la mort de sa mère (387) ; 2) Retractationum libri duo écrits vers 427 et contenant un résumé critique de ses travaux depuis sa conversion ; 3) Contra A cademicos, dirigé contre ces néo-sceptiques dont il avait un instant partagé les doutes : 4) Soliloquiorum l. II; S) Liber deimmortalitate anitnœ ; 6) De quantitate anirnœ ; 7) De niagistro ; 8) De liber 0 arbitrio ; 9) De anima et ejus origine ; 10 et 1 1 ) les célèbres ouvrages de civitate Dti et de trinitate, dont la portée est avant tout dogmatique et apologétique, sont riches aussi en considérations philosophiques.
Sur S. Augustin on peut consulter : Willmann, Geschichte d. Idealismus,
Brunswick, 1896, t. II, § 61-66 (vues d'ensemble); J, Martin, 5. Augustin, Paris, 1901, dans la collect. Les Grands Philosophes (monographie du système de S. Augustin, très discuté) ; Portalié, Saint Augustin, art. du Dictionn. de Théol. cathol. de Vacant, t. I, col. 2268-2472 (au point de vue théol. et philos, excellente étude d'ensemble) ; sur une question spéciale : Grandgeorge, Saint Augustin et le néo-platonisme, Paris, 1896 (bon).