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Définition verbale. La scolastique et les écoles

— Par « scolastique » M. Hauréau entend la philosophie telle qu'elle était enseignée dans les écoles du moyen âge1). De même, M. Picavet appelle « scolastique », la « fille des écoles » a). Cette définition est purement étymologique et verbale, car au moyen âge quiconque était titulaire d'un enseignement, dans une schola, portait le titre de scholasticus . Aussi cette notion est stérile dans la question qui nous occupe. On comprend que par schola on désignât l'enseignement par excellence, celui de la philosophie et de la théologie, ou des deux sciences qui couronnaient le savoir, mais pareille notion n'apprend pas à connaître et à juger l'enseignement même donné du haut des chaires médiévales. Sans compter qu'au moyen âge tout enseignement étant oral, la scolastique entendue comme la fille des écoles n'est pas plus une philosophie ou une théologie qu'une discipline médicale ou juridique. En outre, elle n'appartiendrait pas plus au moyen âge qu'au siècle où nous vivons, puisque la propagation du livre n'a pas mis fin à l'enseignement oral. Grâce à un élargissement logique de la notion, on a pu dire qu' « il y a des scolastiques chez les néo-platoniciens, au temps de Kant, de Hegel et de Cousin » 3). Mais appliquée en dehors du moyen âge, cette terminologie n'est pas encore acceptée, et nous doutons qu'elle le soit jamais.

') Hist. philos, scol. I, 36; Dîctionn. sciences phiiosoph. (de Franck) au mot scolastique. — 2) Revue Philos. 1902, p. 185 ; Grande Encycl. au mot scolastique. — 3) Picavet, dans le Moyen âge, 1902, p. 34. En cela il est plus logique que M. Hauréau, qui faisait coïncider la chute de la scolastique avec la découverte de l'imprimerie.

109. Définition de la scolastique par l'appareil extérieur de son enseignement. — Il est à peine besoin de s'arrêter aux notions — vraies mais superficielles, — auxquelles recourent ceux qui définissent la scolastique par la langue « péripatéticienne » dont elle s'est servie *), ou par les formules techniques qu'elle affectionne 2). Autant vaudrait dire de la philosophie grecque qu'elle est la philosophie enseignée en grec ; ou définir le kantisme, une philosophie dont l'intelligence exige l'aide d'un vocabulaire spécial.

D'autres considèrent la scolastique comme une méthode, c'està-dire comme un procédé d'invention ou d'enseignement scien- ' tifique. Et par méthode ils entendent, soit tel ou tel procédé déterminé, soit la systématisation pédagogique comme telle.

i° Par scolastique on désigne l'appropriation de la science (quelle qu'elle soit) à l'école (Schulwissenschaft), quand on oppose le désordre des matériaux scientifiques maniés par les Pères de l'Eglise aux cadres secs et rigoureux dans lesquels est renfermé l'enseignement au moyen âge 3).

20 La scolastique est aussi définie, non pas la systématisation pédagogique comme telle, mais telle ou telle forme de systématisation. Le méthode scolastique devient alors ou la méthode syllogistique « tirant des conséquences à l'infini » 4), ou le procédé qui consiste à appeler la dialectique au secours du dogme catholique.

On peut reprocher à ces notions le défaut commun de s'arrêter à l'agencement formel de la doctrine, sans pénétrer jusqu'aux doctrines soumises à cet agencement. La systématisation pédagogique, de même que tel ou tel procédé de méthode, est susceptible d'être appliquée à n'importe quel fond de philosophie, à la doctrine d'un Kant non moins qu'à celle d'un Thomas

') P. ex. Hubt, Recherches hist.et crû. sur la vie, les out*r.et la doctrine de Henri de Gand (Gand, 1838), p. 95. — ') Hogan, Les Études du clergé (trad. Boudinhon, Paris 1900), pp. 97 et 98. — ') V. cette notion chez Willmann, Gesch. d. Idealismus II, § 67, n°* 2 et 4. — 4) Fouillée, Hist, de la Philos., p. 198 (Paris, 1883). Cf. Diderot : «La scolastique est moins une philosophie qu'une méthode d'argumentation sèche et serrée» (Œuvres complètes, t. XIX, p. 362).

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d'Aquin. Bien plus, conformément à l'esprit de la logique scolastique, les lois de la méthodologie ne sont pas propres à la philosophie, mais régissent toutes les branches du savoir.

En ce qui concerne le syllogisme, on peut noter qu'il n'est pas l'unique procédé usité parles scolastiques. Quant à l'emploi de la dialectique au profit du dogme, c'est une méthode qui appartient non pas à la philosophie, mais à la théologie scolastique . Un exposé ultérieur des méthodes usitées par les scolastiques mettra ces divers points en lumière (113, 132 et plus loin : Le mouvement théologique au XIIe siècle) T).

110. Définition de la scolastique par son identification avec la philosophie du moyen âge. État de la

question. — Beaucoup d'historiens comprennent sous le nom de scolastique la façon de philosopher de toute une époque, et identifient philosophie scolastique et philosophie du moyen âge. Est scolastique quiconque vécut au moyen âge et philosopha (Cousin, Hauréau, Ueberweg-Heinze, Erdmann, Picavet etc.).

Cette définition chronologique fait pendant, sur le domaine philosophique, à la notion que donnent du moyen âge littéraire ou politique ceux qui l'appellent un âge moyen entre l'antiquité et les temps modernes.

L'origine de cette identification est aisée à découvrir.

Les études historiques de philosophie médiévale n'ayant pris de l'essor que depuis peu, on considéra l'ensemble des spéculations de ce temps comme un tout homogène, présentant quelques caractères très imprécis et très généraux ; et on appliqua à cet ensemble la non moins vague dénomination de scolastique. Cette manière de dire a été conservée par ceux-là même dont les travaux ont montré que l'homogénéité de la pensée médiévale n'est qu'apparente, et laisse place, quand on y regarde de près, à des diversités considérables.

') Aux notions qui cherchent le caractère de la scolastique dans une méthode on peut rattacher celles qui font de la scolastique une mentalité vague, un esprïi propre à toute œuvre intellectuelle du moyen âge. Cette mentalité est presque toujours interprétée dans un mauvais sens.

Un fait capital a été mis au jour ; il y eut au moyen âge, des systèmes philosophiques multiples, les uns apparentés, les autres étrangers entre eux, et parmi ces systèmes plusieurs furent entraînés, par l'affirmation de principes contradictoires, à des heurts inévitables.

Ce résultat, que les recherches ne font qu'accentuer, n'a rien de surprenant. Il était invraisemblable, a priori, que les vingt générations du moyen âge se fassent complues dans une même conception philosophique de l'univers, la scolastique, sans que jamais voix dissidente n'ait détonné sur cet unisson intellectuel. Pareil phénomène serait unique dans l'histoire, qui offre le spectacle de systèmes dominateurs, mais non de systèmes monopolisants .

Or, ce fait nouveau doit évidemment commander une histoire où il s'agit non pas d'une nomenclature de noms et d'événements philosophiques, mais de l'évolution logique des idées. — Ce même fait ne doit-il pas non plus commander la terminologie et la plier à ses exigences ?

Deux points de vue sont légitimes : de même qu'on appelle « philosophie grecque » la collection de systèmes disparates qui ont vu le jour en Grèce, de même il est possible de conserver le terme scolastique comme une vaste étiquette, couvrant l'ensemble complexe et chaotique des systèmes médiévaux.

Mais il est possible aussi de restreindre la signification du mot scolastique à un groupe de systèmes médiévaux, à l'exclusion de tous les autres. Et nous adoptons à cette seconde solution, d'abord parce qu'elle obvie à plusieurs inconvénients, ensuite et surtout parce qu'elle s'harmonise pleinement avec deux ou trois grandes conclusions qui constituent l'âme de ce livre, et qui résument l'histoire philosophique du moyen âge. Le problème terminologique devient ainsi solidaire du problème même de l'interprétation doctrinale des systèmes médiévaux.

m. La philosophie scolastique forme un groupe parmi les nombreux systèmes du moyen âge. —

i° Inconvénients de F identification de la scolastique et de l'en-

semble de la philosophie médiévale. — a) Le plus grave inconvénient de cette identification consiste à appliquer un même nom à des choses diverses ou opposées.

De quelque côté en effet qu'on tourne le regard, l'horizon doctrinal s'élargit. La philosophie occidentale se résout en de multiples systèmes. Dès le ix° siècle un panthéisme caractérisé, renouvelé du panthéisme néo-platonicien, est en conflit avec des formes multiples et plus ou moins complètes de l'individualisme aristotélicien. Avec le XIIIe siècle s'ouvre une lutte séculaire entre le système averroïste, qui trouve aussitôt d'énergiques défenseurs, et les grandes doctrines auxquelles un Albert le Grand, un Bonaventure, un Thomas d'Aquin, un Duns Scot ont attaché leur nom. Au fur et à mesure qu'on s'éloigne du xinc siècle, la mêlée des idées devient plus ardente — jusqu'à ce que toutes les forces coalisées de la Renaissance livrent le dernier assaut à une philosophie dont le règne avait duré tant de siècles.

Ce n'est pas tout. Parallèlement à la philosophie occidentale se poursuivent à travers tout le moyen âge, animés d'un mouvement autonome, d'autres courants d'idées qu'on ne peut négliger ; d'une part la philosophie byzantine, d'autre part, les philosophies orientales. Et chacun de ces courants se décompose en multiples systèmes, ayant chacun leur génie spécifique.

En vérité, ces synthèses qui pullulent au moyen âge sont autant de produits irréductibles. Si même des théories particulières se retrouvent identiques, dans deux ou plusieurs de cet systèmes disparates ou opposés, elles n'en prennent pas moins l'empreinte générale de chacun de ces systèmes, pourvu qu'on cesse de les regarder isolément et qu'on les mette en rapport avec l'ensemble.

Voilà pourquoi, au point de vue doctrinal, le seul qui saisisse une philosophie par ce quelle a de philosophique, il est impossible de rencontrer dans la grande variété des systèmes du moyen âge occidental, byzantin ou oriental un génie commun qui servirait de base à l'appellation commune de « scolastique » *).

') C'est jeter le désarroi dans les idées que d'assimiler la philosophie scolastique et les nombreuses et irréductibles philosophies du moyen âge occidental,

b) On est convenu d'appliquer principalement le nom de scolastique, à la philosophie professée par quelques penseurs d'élite, un Anselme de Cantorbéry, un Alexandre de Halès, un Bonaventure, un Thomas d'Aquin, un Duns Scot — ceux-là précisément qui, seuls, pendant bien longtemps émergèrent, comme les hautes cimes, de la nuit noire qui recouvrait le moyen âge. Aujourd'hui qu'on découvre mieux les luttes où ces hommes étaient engagés, peut-on appliquer ce même nom de famille à ceux qui leur firent la guerre, — ou encore à des penseurs vivant sous d'autres climats et dont souvent ils ont ignoré l'existencet

20 Avantages de la restriction du nom de philosophie scolastique à un groupe de systèmes médiévaux.

a) Les inconvénients signalés disparaissent. Les noms sont les substituts conventionnels des choses. Quand une chose signifiée par un nom est simple, unique, le nom est intelligible à tous et remplit adéquatement sa fonction de substitut. Mais dès qu'on découvre que cette simplicité apparente déguise une complexité réelle, la langue doit se préciser et s'enrichir. Ainsi procéda la terminologie des biologistes, au' fur et à mesure que le microscope révéla de nouveaux corps, dans une cellule que l'on croyait d'abord de nature homogène. L'historien de la philosophie du moyen âge obéit au même besoin. En donnant des noms divers à des systèmes divers, il ne fait que respecter la loi qui préside au développement du vocabulaire scientifique.

Ajoutons que le choix auquel nous nous arrêterons, quand il s'agira de préciser celui des systèmes médiévaux qui méritera d'être appelé le système scolastique, sera conforme au langage traditionnel. Toutes choses égales d'ailleurs, ceux qu'une convention ratifiée par les siècles appelait princes de la scolastique, et qu'aujourd'hui encore on appelle communément de ce nom,

byzantin et oriental. Pour découvrir des caractères communs dans un groupement si considérable, on est dans la nécessité de recourir à des notions extradoctrinales, c'est-à-dire a-phi losophiques, à de vagues éléments qui peuvent avoir leur valeur comme indices d'une civilisation, mais sont insuffisants quand on y cherche les bases d'une définition réelle et intrinsèque.

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sont les premiers en place, ce semble, pour bénéficier d'une dénomination a potiorif et conserver le titre qu'ils ont toujours porté.

Bien plus et surtout, la solution que nous adoptons dans ce problème de terminologie historique explique plusieurs grands faits d'histoire que nous résumons ainsi : Il y a une synthèse philosophique qui se trouve être commune à un groupe des principaux docteurs occidentaux. — Cette synthèse ne stérilise pas, chez chacun d'eux, l'originalité de la pensée. — Elle est dominatrice au moyen âge : à elle revient le nom de la philosophie scolastique.

b) Il y a une synthèse qui se trouve être commune à un groupe des principaux docteurs occidentaux, parmi lesquels on peut citer les noms saillants d'Anselme de Cântorbéry, Alexandre de Halès, Thomas d'Aquin, Bonaventure, Duns Scot, Guillaume d'Occam, et d'autres personnalités significatives. En effet, ces hommes présentent des traits de famille prononcés ; ils s'accordent sur un nombre considérable de théories fondamentales, celles-là précisément qui dessinent la structure d'un système, parce qu'elles ont pour objet les problèmes capitaux que toute philosophie se pose.

Cette synthèse n'est pas l'œuvre d'un jour, ni l'œuvre d'un homme. Elle n'est pas née du génie d'un Albert le Grand ou d'un Thomas d'Aquin : les siècles seuls ont pu constituer le vaste corps de doctrines qu'est la scolastique. Le patrimoine familial se constitue lentement du IXe au XIIe siècle, se fixe dans toute son ampleur au XIIIe, se dissipe petit à petit à partir de la fin du XIVe siècle. On le défend contre des. envahisseurs, qui veulent le ruiner au profit de synthèses adverses ; des luttes s'engagent, et cette défense, énergique et triomphante à la grande période, molle et désastreuse aux temps de décadence, explique comment des hommes tels que Thomas d'Aquin, Bonaventure, Duns Scot, engagés entre eux dans d'interminables controverses sur des questions particulières, marchent la main dans la main dès qu'il s'agit d'opposer leurs convictions essentielles et communes aux attaques de communs ennemis.

c) Lï unité du système scolas tique ne stérilise pas V originalité de la pensée chez ses divers représentants.

Monument d'idées, la scol astique est comparable à ces monuments de pierre qui surgirent au même temps, et dont plusieurs générations d'hommes furent à la fois les architectes et les manouvriers. La comparaison est susceptible d'être poursuivie : les principes directifs de la corporation laissaient à chaque travailleur de la pierre la liberté de suivre ses inspirations artistiques dans l'exécution des motifs qui lui étaient confiés. C'est ainsi que le moyen âge, tout en conservant à ses cathédrales l'unité de plan, invitait le moindre des artisans à y mettre quelque chose de sa personnalité.

Dans la philosophie scolastique de même, on s'accorde sur les réponses que comportent les questions organiques et essentielles, sur un minimum doctrinal qui différencie le système scolastique de tout autre.

Mais si l'unité principielle déteint sur les solutions données aux problèmes particuliers, elle n'empêche pas les nuances, les développements variés, les interprétations diverses : et c'est par là que se distinguent entre elles la scolastique d'un Alexandre de Halès, de celles d'un Bonaventure, d'un Thomas d'Aquin, d'un Duns Scot, d'un Guillaume d'Occam.

Aussi bien cette scolastique commune, telle que nous essaierons de l'esquisser, est le produit d'une abstraction ; la réalité vivante fut toujours telle ou telle scolastique déterminée, achevée dans ses détails.

Voilà pourquoi la philosophie scolastique désigne, suivant le point de vue auquel on s'arrête, ou bien un système (point de vue abstrait) ou bien un groupe compact de systèmes étroitement apparentés entre eux (point de vue concret). Semblables aux membres nombreux d'une même famille, chacun des scolastiques apparaît avec son individualité, et parmi eux il est des individualités supérieures aux autres.

d) Cette sy?tthèse commune est dominatrice au moyen âge. En Occident, elle peut se réclamer des plus grands noms. Elle peut

aussi invoquer pour elle Yimmense majorité des suffrages, car avant le XIIe siècle, la plupart des philosophes la préparent à des titres divers, et après le xme siècle, elle groupe autour d'elle des centaines de personnages qui perpétuent et répandent les solutions fondamentales.

e) Il y eut des systèmes antiscolastiques pendant tout le moyen âge, c'est-à-dire des philosophies dont les principes générateurs sont en opposition ou en contradiction avec ceux de la scolastique. L'appellation est relative ; en effet, les philosophies d'opposition — les deux formes principales sont le panthéisme ériugénien et l'averroïsme latin — disparaissent au second plan, si on compare leur influence et leur valeur et le nombre de leurs adhérents à ceux de la grande synthèse qu'ils s'essaient à effriter.

Conclusion : la philosophie scolastique désignera avantageusement, non pas toutes les philosophies du moyen âge, mais une synthèse déterminée, la plus répandue, la plus brillamment défendue, la mieux structurée, dans l'histoire intellectuelle du moyen âge occidental. Elle est, si l'on veut, sa philosophie par excellence, mais non sa philosophie unique.

112. Définition de la scolastique par ses relations avec la théologie scolastique. État de la question. —

De toutes les notions de la philosophie scolastique, la plus répandue est celle qui s'inspire de ses relations avec le dogme chrétien. Servante ou esclave pour les uns, philosophia ancilla theologiae (Cousin, Ueberweg-Heinze , Freudenthal, Windelband, etc.) — collaboratrice pour les autres (Gonzalez, Erdmann, Willmann, Picavet, Blanc), la scolastique est la philosophie placée sous la domination ou la direction de la théologie catholique.

Certains auteurs font subir à ces formules un élargissement ingénieux. De même qu'on put appeler scolastique toute fille des écoles (108), on étendit ce même nom à toute philosophie soumise à un dogme quelconque. La scolasticitè d'une philosophie se mesurerait à l'étendue de cette soumission, et la diversité du dogme régulateur constituerait les espèces de cette notion gêné-

rique. On a pu parler en ce sens de scolastique juive (Zeller), de scolastique arabe (Carra de Vaux), de scolastique protestante (E. Blanc).

Pour comprendre le sens précis de cette formule et discuter ses ressources, il importe de tracer, dans ses lignes maîtresses, le système des rapports que le moyen âge a établis entre la philosophie et la théologie. Grâce à ce système, que le haut moyen âge ébauche et que le xme siècle parachève, ces deux sciences sœurs ont suivi une marche parallèle dans leurs développements, et on a pu dire qu'elles ont été solidaires dans leur évolution. Ces relations sont de divers ordres.

113. Rapports généraux de la philosophie et de la théologie au moyen âge. — i° Relations a)doctrinales : a) relations d'origine. Il faut chercher sur le terrain de la théologie l'origine de plusieurs problèmes de philosophie scolastique, principalement au début du moyen âge (127).

b) Relations disciplinaires ou pédagogiques. La théologie étant considérée par le moyen âge comme la science supérieure et sacrée, toute l'organisation des études et de l'enseignement tend à assurer son développement plénier. Cette préoccupation se retrouve dans les programmes institués aux écoles monacales et abbatiales et plus tard aux universités. L'ambition de tous est de devenir théologien, après avoir été ou tout en restant philosophe ^131, 132 et deuxième période).

20 Relatio?is doctrinales : a) relations de coordination. La philosophie étant toujours demeurée distincte de la théologie (106), les deux sciences eurent chacune leurs méthodes constitutives et leurs principes propres. Toutefois, certaines de ces méthodes constitutives trahissent la collaboration positive des deux sciences. La méthode dialectique en théologie est de ce nombre (voir plus loin, Le mouvement théologique au XI P s.).

b) Relations de subordination. La philosophie a\i moyen âge est subordonnée à la théologie en certaines matières.

De cette thèse historique que nous démontrerons et dont nous établirons plus loin la nature et l'étendue (v. à la deuxième

période, l'exposé de la synthèse scolastique) s'inspirent les définitions de la scolastique dont il s'agit. Or le contrôle auquel on soumettait les doctrines de philosophie scolastique peut-il fournir une définition suffisante de la philosophie scolastique ? telle est pour le moment l'unique question qui se pose.

114. La primauté de la théologie scolastique fournit une définition insuffisante de la philosophie scolastique, soit qu'on fasse de la scolasticité d'une philosophie une notion générique, différenciée par tel ou tel dogme régulateur, soit qu'on l'applique exclusivement aux philosophies harmonisées avec les religions du moyen âge, et notamment avec le catholicisme. En voici les raisons :

i° Bien que la réalité du rapport de subordination de la philosophie vis-à-vis de la théologie médiévale ne soit pas contestable, la définition de la scolastique qui. s'en inspire n'indique pas ce qui constitue la philosophie scolastique comme telle, c'est-à-dire à son contenu doctrinal. Elle ne comprend dès lors que des attributs extérieurs à la chose même à définir. Ces attributs sont forcément secondaires. En effet :

20 Quelles que soient la cause, l'étendue et la nature de la subordination de la scolastique à l'égard de la théologie, n'est-il pas évident que cette philosophie aura une signification par ellemême, abstraction faite du dogme dont elle est le commentaire, et qu'elle aura un sens, dans la mesure où elle livrera des explications rationnelles de ce qui est ?

Voilà donc que même dans des théories rapportées au dogme, il y a place et il faut faire place à des éléments d'appréciation autres que cette dépendance vis-à-vis du dogme.

30 Ceci devient plus évident si l'on songe que la scolastique médiévale se compose d'une foule de doctrines n'ayant aucun rapport direct avec le catholicisme.

De fait, rien du côté de la dogmatique n'obligeait les scolastiques à expliquer par la matière première et la forme substantielle la constitution et les évolutions de la nature. Cela est si vrai qu'Aristote, l'initiateur de cette doctrine, ne prenait souci

d'accorder sa cosmologie ni avec le catholicisme — et pour cause — , ni avec n'importe quelle autre religion ; et que plusieurs philosophes du haut moyen âge se sont ralliés, malgré leur catholicisme, à la théorie atomique. Or, dira-t-on que la doctrine de la matière et de la forme, fondamentale en scolastique, ne doit pas entrer en ligne de compte pour caractériser comme il convient son explication du cosmos ; ou bien que même chez Aristote cette doctrine n'a pas de valeur philosophique propre ; ou bien encore que cette doctrine aristotélicienne cesse de valoir dans la scolastique par le fait de sa transposition médiévale et parce que coordonnée, dans une même synthèse, avec des théories contrôlées par le dogme ? On pourrait multiplier les exemples.

C'est que le terrain commun entre la philosophie scolastique et la théologie est beaucoup moins étendu que ne le sont la philosophie scolastique et la théologie : en dehors du terrain commun aux deux sciences, une attitude de subordination de l'une vis-à-vis de l'autre n'aurait aucun sens. Reste donc que cette subordination est insuffisante à caractériser la philosophie scolastique comme telle.

40 Si on élargit la notion, de scolastique, en lui donnant le sens plus abstrait de « philosophie subordonnée à un dogme quelconque », les mêmes difficultés renaissent sous une forme plus générale. La scolastique catholique devient une variété analogue à la scolastique juive, arabe, protestante. L'élément spécificateur de ces diverses variétés de scolastique est un élément religieux et dogmatique, donc un élément extra-philosophique, et l'on continue ainsi à caractériser une philosophie par ce qui n'est pas philosophique (i°), ce qui est insuffisant. — De plus, que le dogme régulateur soit le brahmanisme ou le mahométanisme, ou le catholicisme, ou le protestantisme, on oublie que les théories philosophiques subordonnées à ce dogme n'en auront pas moins un sens propre, au point de vue philosophique ou rationnel proprement dit (20), — sans compter que s'il s'agit d'une synthèse véritable, elle comportera une foule de solutions sur lesquelles la

dogmatique n'exerce aucun contrôle, parce qu'elle se désintéresse des questions qui les ont provoquées (30).

50 Enfin, s'il fallait définir la scolastique une philosophie en harmonie avec le dogme, on aboutirait à cette conséquence fort inattendue, qu'on peut distinguer dans une même scolastique — la scolastique catholique, par exemple — des types multiples et contradictoires. Qui oserait dire que la philosophie augustinienne est réductible à la philosophie thomiste ? Et cependant saint Augustin est-il moins catholique en théologie, ou autrement catholique que saint Thomas ? Au moyen âge personne ne brave le dogme, mais chacun l'explique à sa façon. Les panthéistes, grâce au principe de l'interprétation allégorique et symbolique des Écritures, les averroïstes, moyennant la doctrine des deux vérités, mettent ou croient mettre leur orthodoxie en sûreté, et plusieurs d'entre eux se vantent d'avoir le véritable esprit des Evangiles. Au seuil de la Renaissance, Nicolas de Cuse, cardinal de l'Église romaine, sut trouver des joints ingénieux entre sa doctrine de la coincidentia oppositorum et son catholicisme. L'accommodation est moins bonne, soit, mais le défaut provient de la faiblesse même de ces philosophies, et dans tous les cas ne porte pas atteinte à notre argument,

115. Corollaire. — Il résulte de ce qu'on vient de dire que le rapport existant entre la philosophie scolastique et la théologie scolastique est rèel} mais insuffisant pour définir la philosophie scolastique. Celle-ci, dès lors, doit être étudiée à un double point de vue :

i° En elle-même y et pour elle-même. C'est l'étude principale que doit se proposer l'historien ;

20 Dans ses rapports avec la théologie. Cette étude est secondaire, bien qu'on ne puisse la négliger.

116. Définition de la philosophie scolastique par ses relations avec la philosophie ancienne. — i° La scolastique et r aristotélisme . Un vieux préjugé, accrédité depuis la Renaissance, fait de la scolastique un décalque servile de la philosophie péripatéticienne. S'il en était ainsi, définir le contenu

philosophique de Tune serait définir celui de l'autre. Notons au sujet de cette identification :

a) Il est incontestable que les scolastiques se réclament de préférence d'Aristote, non seulement au xme siècle, mais encore dans le haut moyen âge. Déjà J. de Salisbury l'appelle « Philosophus », le philosophe par excellence, comme Rome était Yurbs tlolt êÇo^v (Polycrat. vu, 6). Pour Albert le Grand, il est « archidoctor philosophiae » {De propriet. élément. 1. I, tr. 1, c. 1). De plus, les scolastiques possèdent d'Aristote une intelligence que beaucoup de modernes pourraient leur envier.

b) Il y a loin de l'aristotélisme des scolastiques à la servilité absolue qu'on leur reproche. D'abord ils n'accordent qu'une faible valeur à l'argument d'autorité, qui en matière philosophique est le dernier des arguments. Les déclarations en ce sens abondent. De fait, beaucoup de théories aristotéliciennes ont été rejetées. Parmi celles qui sont reprises, les unes sont complétées, les autres sont corrigées, toutes ont subi un contrôle intrinsèque et sont transportées dans des cadres nouveaux dont la propriété appartient aux scolastiques. On pourra s'en convaincre par la suite de cette étude.

c) Ce reproche de servilité tombe d'ailleurs devant le fait que la scolastique utilise une foule d'autres systèmes philosophiques antérieurs.

20 La scolastique et les autres systètnes de philosophie grecque et patristique. Le pythagorisme, le mécanisme de Démocrite, le platonisme, l'épicurisme, le stoïcisme, le néo-platonisme, les idées nouvelles de la patristique, et surtout l'augustinisme occupent dans les controverses du moyen âge occidental une place longtemps méconnue. Platon et S. Augustin ont suscité des admirations qui peuvent rivaliser avec les plus grands enthousiasmes dont Aristote fut l'objet. Jusqu'au XIIe siècle, l'influence platonico-augustinienne fut plus décisive que celle d'Aristote ; et même au XIIIe s., quand la sphère d'action du péripatétisme s'élargit, un groupe important de scolastiques continua de s'inspirer de sympathies augustiniennes.

En résumé : ce qui guide les scolastiques dans leurs emprunts au passé n'est pas le culte aveugle de quelques figures de l'histoire, mais la recherche de la vérité pour elle-même. A toutes les philosophies antérieures la scolastique demande des lumières, mais il n'en est pas qu'elle suit servilement.

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