LES CONTROVERSES THÉOLOGICO-PHILOSOPHIQUES
Le premier fut attaqué par Bérenger de Tours '), sorti des écoles de Chartres, que ses idées sur les universaux semblent devoir classer parmi les antiréalistes. Esprit inquiet et tempérament de feu, Bérenger (999-1088) jeta le trouble dans les écoles. Les accidents du pain et du vin, dit-il, ne pourraient se maintenir sans le fond intime qui les soutient et qu'Aristote appelle la substance. Il en conclut que l'Evangile ne peut parler d'une transsubstantiation véritable, et que le corps et le sang de Jésus- Christ ne se trouvent dans les espèces sacramentelles que d'une manière voilée. Il fut combattu par Lanfranc (vers 101 0-1089), un italien qui contribua pour une part souvent méconnue à mettre en honneur, au XIe s., la culture spéculative, et qui, à l'abbaye du Bec et en d'autres monastères, sans condamner la dialectique et la philosophie, proclamait bien haut leur dépendance vis-à-vis du dogme (non artem disputandi vitupérât, sed perversum disputantium usum) 2). De même, Adelman de Liège (1048), Durand de Troarn, Hugues de Breteuil, et d'autres anciens condisciples chartrains de Bérenger ), s'élevèrent contre ses théories, mais il ne fallut pas moins de vingt ans de lutte et de quatre synodes pour les réduire à l'impuissance.
30 Le trithéisme de Roscelin. Roscelin doit bien plus sa célébrité au trithéisme dont il se fit le promoteur qu'à sa doctrine antiréaliste (146). Il fit des trois personnes divines trois êtres indépendants, à la façon de trois anges : si l'usage le permettait, ajoutait-il, on pourrait dire en vérité qu'il y a trois dieux. Autrement, continuait- il, il faudrait que Dieu le Père et le St-Esprit se fussent incarnés en même temps que Dieu le Fils. — Pour sauver les apparences du dogme, Roscelin admettait que les trois personnes divines n'avaient qu'une volonté et une même puissance 4).
') Il eut des précurseurs dans Ratramnb et Hérigère, abbé de Lobbes, qui furent combattus par Pachasb Radbkrt (ix« s.). — ') Migne, P. L., t. 150, col. 323. — ") Clkrval, o/>. cit., pp. 64 et 131 à 141. — *) Audio... quod Roscelinus clericus dicit in Deo très personas esse très res ab invicem separatas, sicut sunt très angeli, ita tamen ut una sit voluntas et potestas aut Patrem et Spiritum
l88 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE JUSQU'A LA FIN DU XIIe S.
Ce trithéisme caractérisé ), que S. Anselme et Abélard s'accordent à réfuter même après la conversion de son auteur, nous semble une application non douteuse de l'antiréalisme de Roscelin 3). Si les trois personnes divines, dit celui-ci, ne forment qu'un seul Dieu, toutes trois se sont incarnées, ce qui est inadmissible. Il y a donc trois substances divines, trois dieux, comme il y a trois anges, parce que chaque substance constitue une individualité : ce qui est l'assertion fondamentale de l'antiréalisme (144). Un lien intime relie les pensées du théologien à celles du philosophe.
z6a. Sources et Bibliographie. Les éléments de la controverse sur la prédestination ont été rassemblés par Gilbert Manguin en 1650 (2 vol. in-40). Œuvres de Lanfranc ds Migne, P. L., 150. L'attribution de YElucidarium sive dialogus desumma totius christianae theologiae est douteuse.
Endres, Lanfranc1 s Verhâltniss zur Dialektik (Der Katholik, 1902, p. 215- 231). Bien fait. Redresse Terreur qui fait de L. un adversaire de la spéculation. — W. Burger, Rhabanus Afaurus, der Begrùnder d. theolog. Studien in Deutschland (ibid., p. 51 et 122). — Vernbt, Bêrenger de Tours (Dict. Théol. cathol., fasc. XII, p. 729). — Picavet, Les discussions sur la liberté au temps de Gottschalc, de Rhaban Maur, d'Hincfnar et de J. Scot (Paris, 1876). — Gabriel Brunhes, La foi chrétienne et la philosophie au temps de la renaissance carolingienne, 1903. Monographie bien faite.