Premier groupe : les thèses de Guillaume de
Champeaux. — Le premier nom que nous rencontrons est celui de Guillaume de Champeaux, né à Champeaux en 1 070, mort évêque de Châlons en 11 20. Pendant sa jeunesse il avait suivi les leçons d'Anselme de Laon, à la célèbre école de Laon, qui au commencement du XIIe s. comptait parmi les plus fréquentées d'Europe. En 1 103, il occupe une chaire à l'école de la cathédrale de Paris, et y enseigne des théories diamétralement opposées à celles de Roscelin, dont il avait été l'auditeur à Compiègne. Lui-même, d'ailleurs, trouva son contradicteur le plus acharné dans la personne d'un de ses élèves, Pierre Abélard.
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Les sources principales pour l'intelligence de la doctrine de G. de Champeaux sont les ouvrages d'Abélard et le traité de gêner ibus et speciebus. Lui-même écrivit plusieurs traités de dialectique qui sont perdus ; parmi ses autres œuvres, citons un livre de Sentences, dont M. Lefèvre a publié des extraits *).
Suivant Abélard et le traité de gêner ibus, G. de Champeaux aurait varié dans ses opinions sur les universaux. Voici les diverses évolutions de sa pensée :
i° Théorie de F identité. L'essence universelle est unique et identique dans tous les subordonnés ; en chacun d'eux elle est contenue suivant la totalité de son être ; l'individualité n'est qu'une modification accidentelle de la substance spécifique ; l'espèce, un accident de l'essence générique 2).
Abélard eut beau jeu pour ridiculiser cette doctrine. Il choisit la réfutation par l'absurde : si chaque homme est toute l'espèce humaine, dit-il, celle-ci est contenue tout entière dans Socrate qui est à Rome, et dans Platon qui est à Athènes. Dès lors Socrate, contenant toute l'essence humaine, sera présent partout où celle-ci se rencontrera : au même moment il se trouvera à Rome et à Athènes, ce qui est absurde *).
Poursuivi par les satires de son impitoyable élève, Guillaume fut forcé de quitter l'école de Notre-Dame (1108). Quelque temps après, il professait à l'école de St- Victor, qu'il aurait fondée, une théorie nouvelle.
') G. Lkfèvre, Les variations de Guillaume de Champeaux et la question des universaux. Étude suivie de documents originaux (Lille, 1898). — *) Erat autem (Willelmus) in ea sententia de communitate universalium, /// eamdem essentialiter rem totam simul singulis suis inesse adstruerct individuis ': quorum quidem nulla esset in cssentia diversitas, sed sola multitudine accidentium varietas. Abel. op. éd. d'Amboise, p. 5. — Même formule dans le de generibus et speciebus (publié par Cousin dans les Ouvr. inéd. d'Abélard), p. 513. — 3) De gêner, et speciebus, p. 514 éd. Cousin. On retrouve cette réfutation des beaux mensonges (pulchra mentientes) du réalisme, dans un traité anonyme sur les genres et sur les espèces, publié par Hai/réau (Not. et extr. de qles man. lat., V, 306) : Sed quotiescumque homo qui est in Socrate agit vel patitur, et homo qui est in Platone agit vel patitur, cum sit eadem essentia, et sic (Platone) agente aliquid, agit Socrates et quaelibet alia substantia, et flagellato Socrate, fiagellatur quaelibet alia substantia quod est inconveniens et etiam haeresis » (n° 178 13, Bibl. naf., fol. 16).
LE RÉALISME OUTRÉ AU XIIe SIÈCLE. ICI
2° Théorie de l'indifférence. « Sic autèm istam tune suam correxit sententiam ut deinceps rem eamdem non essentialiter , sed indifferenter diceret » x). Guillaume serait le promoteur d'une solution appelée à un grand succès au début du XIIe s., mais que ses successeurs, plus habiles, devaient défendre plus vigoureusement (166).
En effet Abélard raconte que le pauvre Guillaume, battu dans ses nouveaux retranchements, abandonna définitivement ses positions et rendit les armes 2). Dans ce récit il faut faire la part de la fanfaronnade dont Abélard est suspect. Cependant les Sentences de Guillaume semblent confirmer les dires d'Abélard, car on y trouve une troisième théorie sur les universaux :
30 Théorie de la similitude des essences. Celles-ci sont réellement multipliées dans les individus, quoique semblables en chacun d'eux 3). Mais cette doctrine n'est plus du réalisme outré, c'est de l'antiréalisme ; bien plus, c'est la doctrine de Roscelin, l'ancien maître de Guillaume, et la thèse fondamentale d'Abélard lui-même 4). Vaincu par les objections de son disciple, Guillaume s'incline devant la vérité, avec une loyauté à laquelle il faut rendre hommage.
166. Deuxième groupe : « les indifférentistes ». Adélard de Bath. — La théorie de la non-différence fut reprise et mieux défendue par les successeurs de G. de Champeaux.
') Cousin, Ouïr. inéd. d'Abélard, p. 6. Dans ce texte M. Hauréau lit individualiter au lieu de indifferenter (Not. et extr. de qles. man. lat., V, 324, et Hist. phil. scol. I, 338). En ce cas, G. de Champeaux ne serait pas le promoteur de la théorie de l'indifférence. Avec M. Cousin, nous préférons lire indifferenter, car quel sens pourrait-on accorder à la formule telle que la donne M. Hauréau : « la même réalité existant suivant son individualité, dans tous les individus ; ut eamdem individualiter rem totam simul singulis suis inesse adstrueret »? — *) Cum hanc ille correxisset, immo coactus dimisit sententiam, etc. Cousin, ibid.
— J) Ubicumque personae sunt plures, plures sunt et substantiae... Non est eadem utriusque (scil. Pétri et Pauli) humanitas, sed similis, cum sint duo homines. Guillelmi Cam/>ellensis Sententiae vel Quaestiones, XLVII, éd. Lefèvre, p. 24.
— *) Ce n'est pas l'avis de M. Lefèvre, à qui revient l'honneur d'avoir mis en lumière la troisième opinion de G. de Champeaux. Notons toutefois que Guillaume ne va pas aussi loin qu' Abélard, car il ne parle pas de l'abstraction, mais il n'est plus rien dans la doctrine du irtaître que le disciple doive répudier.
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Parmi ceux-ci, il faut citer d'abord l'anglais Adélard de Bath, professeur à Paris et à Laon. On le signale comme un des premiers qui songèrent à compléter leur éducation scientifique par un voyage en Grèce et en Espagne. Les Quaestiones naturelles sont le fruit de ce contact avec un monde inconnu. A côté d'une traduction d'Euclide, faite vers 1116 sur l'arabe, de traités de mathématiques, Adélard est l'auteur d'un traité de eodefn et diverso composé en 1105-06 et dédié à l'évêque Guillaume de Syracuse. C'est un dialogue entre la Philosophie (l'immuable, de eodem) et la Philocosmie (le savoir variable, de diverso), imbu des influences platoniciennes telles qu'elles se dégagent des sources anciennes (Chalcidius, Augustin, Boèce) et surtout des productions contemporaines de l'école de Chartres x).
i° On trouve dans le de eodem et diverso un exposé de la théorie de l'indifférence : toute existence est individuelle, mais dans tout individu se rencontrent à la fois des déterminations qui lui appartiennent en propre et constituent sa quiddité différentielle (differens), et des réalités spécifiques et génériques qui se retrouvent non différentes (indifférentes) dans les autres individus, subordonnés au même titre de l'espèce et du genre. C'est donc le même être, qui, suivant le point de vue où on l'envisage (status) est appelé individu, espèce, genre a). Il est malaisé de se rendre compte du sens précis de cette doctrine qui, fidèle aux traditions chartraines, veut chercher une voie médiane entre Platon et Aristote, et enseigne que la réalité n'est ni simplement universelle ni simplement individuelle. Le point délicat est de savoir si l'unité de l'élément non-différent est physique et extramentale, ou logique et idéale ? Abélard 3) et Jean de Salisbury 4)
') Il vient d'être publié par H. Willnbr, Dos Adélard von Bath Traktat de codent et diverso (Munster 1903). Le traité contient aussi une courte description des arts libéraux, et ce qu'Adélard dit de la dialectique montre qu'il connaît l'ensemble des parties de l'Organon, /£/</., p. 97. — V. p. h. p. 1 50. — *) « Si res considères, eidem essentiae et generis et speciei et individui nomina imposita sunt, sed respectu diverso, ibid., p. 11. — 8) A propos de la seconde théorie qu'il prête à G. de Cham peaux. 165, 20. — 4) Metalog. II, 17 : « Eorum vero, qui rébus inhaerent (les Réalistes), multae sunt et diversae opiniones, siquidem hic, idêoquod omne quod est, unum numéro est (Migne imprime à tort : omne quod unum