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ADÉLARD DE BATH

considèrent cette doctrine comme une forme de réalisme, accordant aux universaux une réalité universelle mitigée (l'exposé qu'en fait ce dernier ne vise pas directement Adélard de Bath, mais concorde avec les textes du de eodem et diverso). La substance générique serait alors comparable à un grand tronc, dont les espèces sont les branches et les rameaux. Mais il faut reconnaître que le texte du de eodem et diverso n'impose pas péremptoirement cette interprétation, et que rien ne défend d'attribuer au « non differens » une unité conceptuelle. Et alors la théorie d' Adélard serait une forme d' antiréalisme, que les travaux d'Abélard et d'autres viendront de plus en plus préciser. Le point de vue logique de la prédication domine d'ailleurs dans le traité, et prime le point de vue métaphysique de la question des universaux : et c'est là une nouvelle source de difficultés dans l'interprétation.

20 Adélard est plus qu'un « indifférentiste ». Le de eodem et diverso et les quaestiones naturelles le révèlent comme psychologue et homme de science. Sa psychologie est empreinte de platonisme et d'augustinisme. La connaissance intellectuelle, unique source de certitude, est innée, et les sens n'exercent sur sa production aucune influence causale. L'âme immatérielle, créée par Dieu, est complètement indépendante, dans sa substantialité, du corps auquel elle est violemment unie. Les facultés sont identiques à l'âme. De Constantin l'Africain Adélard a repris une théorie sur les localisations des fonctions de l'âme, et diverses notions physiologiques venant en droite ligne de Galien et d'Hippocrate (170, i°). Sa psychologie fait preuve d'un souci véritable de l'observation et de l'expérience. — La cosmologie d' Adélard, comme celle de Guillaume de Conches, reproduit un atomisme voisin de celui de Démocrite, insiste sur l'idée pytha-

est, numéro est) aut rem universalem, aut unam numéro esse, aut omnino non esse concludit... Partiuntur itaque status duce Gautero de Mauritania, et Platônem, in eo quod Plato est, dicunt individuum ; in eo quod homo, speciem ; in eo quod animal, genus, sed subalternum : in eo quod substantia, gcneralissimum ». Migne, P. L. t. 199, pp. 874 et 875.

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goricienne de l'unité et de l'harmonie, et considère l'univers comme un grand organisme.

167. Autres indifférentistes. — Après Adélard de Bath, le leader du parti des indifférentistes est Gautier de Mortagne '). Né à Mortagne, en Flandre, dans les premières années du XIIe s., Gautier fut élevé à l'école de Tournai. De 11 26 à 11 44, il professa tour à tour la rhétorique et la philosophie sur la montagne Ste-Geneviève et mourut évéque de Laoa en 1 1 74. On possède de Gautier un Tractatus de sancta trinitate, et six opuscules dont l'intérêt philosophique est médiocre. Gautier est platonicien dans une lettre adressée à Abélard, où il considère le corps comme un obstacle aux conceptions supérieures de l'âme. — Suivant une hypothèse de M. Hauréau, il serait l'auteur du texte contenu dans le n° 17813 du fonds latin de la Bibliothèque nationale 3).

Ce texte, non plus que le de eodem et diverso, ne se prononce pas clairement sur Y unité — réelle ou conceptuelle — qui appartient aux universaux. Les mêmes incertitudes se révèlent dans un commentaire anonyme sur Ylsagoge de Porphyre, publié par Hauréau 3). Et ne rencontre-t-on pas une difficulté analogue à interpréter ce texte que J. de Salisbury consacre à la solution préconisée par Joscelin de Soissons : « Est et alius qui, cum Gausleno Suessionensi episcopo, universalitatetn rébus in ununt collectis attribuit, et singulis eamdem démit » 4) ?

Il est permis d'en conclure que la théorie des indijférentistesest

') Cfr. notre Histoire de la Philosophie scotast. dans les Pays-Bas, p. 32. — ') Nous lui empruntons ce passage saillant : « Sed si m pi ici ter attendfttar Socrates, non ut Socrates, id est in omni proprietate Socratis, sed in quadaro, scilicet in eo quod est animal rationale mortale, jam secundum hune statum est differens et indifferens : différent a quaîibet alia re existante hoc modo, qao6 ipse Socrates nec secundum statum hominis, nec secundum aliquem alium, est essentialiter aliquod aliorum : item indifferens est, id est consimilis cum quibusdam, scilicet cum Platane et cum aliis individùis hominis in eo quod in unequoque eorum est animal rationale mortale. Et attende quod Socrates et uaumquodquc individuum hominis, in eo quod unumquodque est animal rationale mortale, sunt unum et idem... » Hauréau, op. cit., V, 313 (Paris, 1892). — 3) Not. et extr. qles ms. lat. etc., V, 293-96, — *) Métal., II, 17.

BERNARD DE CHARTRES. l$$

une des nombreuses étapes vers la solution définitive .l' imprécision des documents s'explique, dès qu'on les place dans leur milieu ').

168. Troisième groupe : le réalisme chartrain. Bernard de Chartres. — L'école de Chartres, fondée par Fulbert, est, au XIIe s., une place forte du réalisme outré *). Bernard de Chartres — qu'il ne faut pas confondre avec Bernard jm Tours (Silvestris) ou avec Bernard de Moélan 3) — ouvre l'intéressante série des maîtres chartrains. Il enseigne avant ii 17, et cette année compte Gilbert de la Porrée parmi ses auditeurs; plus tard (avant 11 20), Guillaume de Conches et Richard l'Évèque assistent à ses leçons. Devenu chancelier de l'église de Chartres depuis 11 19, Bernard mourut avant 11 30.

Il a laissé un traité deexpositionePorphyrii. Par J .de Salisbury, qui l'appelle perfectissimus inter Platonicos saeculi nostri (Métal. IV, 35), on possède en outre quelques courts fragment* d'ceuvres perdues. Bernard n'est pas psychologue, mais il intéresse par sa métaphysique et sa cosmologie.

i° Métaphysique. Le philosophe chartrain attribue l'existence objective universelle, non seulement aux essences spécifiques et génériques, mais encore aux accidents. Rigoureusement, ces réalités universelles méritent seules le nom d'être, car les choses sensibles ne sont que des ombres qui s'évanouissent après une apparition fugace : c'est le réalisme outré dans son expression la plus voisine du platonisme ancien.

Bernard précise la place de ces essences dans le monde métaphysique. Il reconnaît une triple catégorie d'êtres : Dieu, réalké suprême et éternelle ; la matière, tirée du néant par l'acte créateur de Dieu, et qui par son union avec les idées donne naissance

') Les hésitations des indifférentistes se reflètent même dans leur terminologie. Un d'eux, rapporte J. de Salisbury, remplaça les status d'Adélard par les manières rerum. Métal. II, 17. (Migne imprime erronément tnateries rerum) ©4 l'écrivain anglais donne à cette solution un sens ultra-réaliste. C'est après avoir rappelé la théorie des manières rerum qu'il conclut : « Longum erit, et a proposito penitus alienum, si singulorum opiniones posuero, vel errores ; cum, ut vert» comici utar : Fere quot homines, tôt sententiae ». II, iS. — *) Cependant il y eut aussi des anti réalistes à Chartres. Clbrval, op. cit., p. 266. Cf. p. L> Gilbert de la Porrée. — 3) Ibid., pp. 15S et suiv.

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au monde sensible : les Idées ou les formes prototypes, par lesquelles le monde des existences et des possibilités est présent, de toute éternité, au regard de l'intelligence infinie. Quels rapports le philosophe chartrain établit-il entre ces trois principes ? D'après J. de Salisbury, l'historien des théories de Bernard de Chartres, celui-ci aurait varié dans sa doctrine : tantôt il aurait interposé entre les Idées, immanentes à la divinité, et les choses périssables, un principe intermédiaire, les formes natives 9 copie des Idées divines dans la matière et distinctes de celles-ci. Tantôt il aurait enseigné la compénétration immédiate de la matière par l'Idée, ou identifié l'Idée divine et la forme native.

Si cette seconde interprétation l'emportait, Bernard serait panthéiste, et nous devrions le ranger parmi les antiscolastiques. Mais pour ce faire, il faudrait des déclarations formelles, qu'on ne trouve point sur les lèvres du philosophe chartrain. Ce qui confirme ces doutes, c'est que Bernard enseigne la création de la matière dans le temps.

20 Cosmologie. Bernard conçoit la materia primordialis de l'univers comme une masse déjà constituée, mais chaotique (Timée, 25, i°), à qui un principe immanent, la forme, fait subir une série de transformations. Ce dynamisme, qui fausse la doctrine aristotélicienne de l'hylemorphisme, constitue une des conceptions favorites de l'école de Chartres (p. 139). On la trouve de pair avec cette autre thèse dont l'origine platonicienne n'est pas douteuse : la personnification de la Nature. La Nature est regardée comme un organisme propre, supérieur aux êtres individuels qu'elle contient ; à ce titre elle a une âme. Des rapports numériques (Pythagore) président à l'information de la Nature par l'âme cosmique, comme à celle des êtres matériels par les Idées.

Nombreux sont les disciples de Bernard de Chartres x) ; plus

') A côté de Guillaume de Conches, J. de Salisbury cite à l'école de Bernard, Richard de Coutances, professeur à Paris en 1122, mort cvêque d'Avranches (1182), auteur d'annotations sur Aristote, aujourd'hui perdues.

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